Un petit goût de paradis

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J'ai à peine moins de 60. Entre Alpes, Bretagne et Normandie, en mouvement perpétuel, les trains et les aérogares sont mes lieux privilégiés pour observer et écrire  [+]

« Citer la différence qui existe entre un fleuve et une rivière ?» On n’a pas idée de poser des questions pareilles. Surtout à moi. Il en reste encore douze du même acabit : « la différence entre confluent et affluent ?» j’ai envie de répondre qu’il y en a un qui est plus « con » que l’autre. Mais je n’oserais jamais. C’est quand même le certificat de fin d’études que je suis en train de passer.

Je m’appelle Gustave, comme Eiffel, et j’ai un truc. Eiffel il était bon pour les tours et les ponts, moi ce serait plutôt ce qui passe sous les ponts justement. Les rivières, les fleuves et les ruisseaux ; bref tout ce qui coule. Ça m’a pris tout petit, et je dois dire que le certificat d’études est pour moi devenu accessoire vu que le monde entier vient me chercher pour trouver de l’eau.

Quand je dis le monde entier, j’exagère un tout petit peu. Il y a mon oncle Henri, celui qui est agriculteur. Henri était drôlement content quand il m’a vu me promener dans son champ avec les mains dans les poches. J’ai marché un peu dans tous les sens pendant cinq minutes et puis j’ai senti comme des fourmis dans les jambes. Je me suis planté sur les deux pieds et j’ai dit : « c’est là !» Et c’était là. Il a creusé deux mètres et il a failli se noyer. Du coup, son voisin est venu me voir pour que je fasse la même chose chez lui. Mais l’oncle Henri a senti que le voisin risquait de lui pomper toute sa nappe phréatique. Alors, il a dit qu’il n’en était pas question, que je n’étais pas une bête de cirque, et que si ça trouve ça pouvait me donner des maladies graves de faire le guignol à chercher de l’eau comme ça, les mains dans les poches. Le voisin l’a regardé avec la bouche ouverte et il est reparti en maugréant. Généralement quand on maugrée, c’est qu’on est en train de partir. Il n’est d’ailleurs jamais revenu le voisin, il ne parle plus du tout à mon oncle.

Je dois encore répondre à six questions de géographie et après... Les vacances au bord de la mer, en congés payés avec mes parents. Les congés payés c’est plutôt nouveau comme invention. Ça consiste à ne pas travailler tout en continuant d’être payé ; c’est pratique quand on veut aller se baigner en Normandie ou sur la Côte d’Azur. Et puis ça va changer les idées à mes parents, parce qu’en ce moment, ça ne va pas très fort à la maison.

Ça ne va pas très fort partout en Europe d’ailleurs. Quand on écoute les informations le soir à la radio, je vois mon père qui se tient la tête entre les mains et ma mère qui tourne en rond autour de lui.
— Arrête de tourner en rond comme ça, j’entends pas le poste, s’énerve mon père.
— T’écoutes le poste avec les oreilles ou avec les yeux ? lui répond ma mère.

La conversation est généralement passionnante et l’on n’entend jamais la fin des informations. La famille du côté de ma mère habite en Pologne et c’est logique parce qu’ils sont polonais. C’est pour ça qu’elle tourne en rond en écoutant les informations. C’est à cause des Allemands qui meurent d’envie d’apprendre le polonais. Ça les démange tellement d’apprendre le polonais qu’ils ont pris des fusils avec eux. Mon père n’arrête pas de dire que ça va être la guerre, parce que les Allemands il les connaît bien, et qu’en 18 on n’aurait pas dû les humilier parce que maintenant ils vont se venger. À ce moment-là, ma mère lui dit de se taire parce que ça porte malheur de raconter des histoires pareilles. Elle dit aussi qu’elle n’aime pas Hitler, mais qu’il ne va pas s’attaquer à tous les autres pays d’Europe quand même ! Et mon père lui répond « tu verras bientôt que j’avais raison. » Alors, ma mère se met à pleurer et elle tourne autour du poste. Ça va vraiment leur faire du bien les congés payés à mes parents !

J’ai répondu à la dernière question « Où la Loire prend-elle sa source ? » Facile ! : dans l’océan Atlantique et elle est pompée jusqu’au mont Gerbier-de-Jonc, mais c’est pas certain que l’examinateur ait le sens de l’humour. Je tends ma copie au surveillant et je range ma nouvelle plume dans son étui. C’est mon père qui m’a dit qu’il fallait prendre une nouvelle plume pour les examens, ça lui a toujours porté chance.

Mes copains ne m’ont pas attendu, ils sont déjà partis jouer au foot au terrain vague de Charenton. Si je ne me dépêche pas, ce couillon de Duranton m’aura encore réservé la place de goal et c’est pas terrible d’être goal. A chaque fois que j’encaisse un but, ils me regardent tous de travers ; ils n’ont qu’à les garder eux-mêmes leurs buts.

Je traverse l’avenue Stalingrad en courant. A cinq heures de l’après-midi, au mois de juin, il fait drôlement chaud. J’ai le soleil en plein dans le nez et ça sent l’odeur des vacances. C’est toujours comme ça, dès que l’école est finie, les choses n’ont plus la même odeur. Je ne sais pas de quoi ça vient. Pourquoi j’arrive à sentir l’eau avec mes mollets ? Je ne sais pas de quoi ça vient non plus. La rue de Stalingrad me semble plus large que d’habitude et ça circule dans tous les sens. Je trouve une petite boîte d’allumettes qui traîne au milieu de la route, elle est pleine, c’est mon jour de chance. Il y aussi une voiture que j’ai pas vue et qui me klaxonne, on se demande pourquoi.

La Calandre de la Renault me semble énorme, elle est vraiment trop près de moi ; il y a un truc qui tourne pas rond là-dedans. Ce qui tourne peut-être pas rond c’est aussi qu’elle arrive sur moi à soixante kilomètres-heure. Je mets mon petit cartable devant ma tête, mais tout se joue comme dans un mauvais rêve. Mes gestes sont lents. Mon casque de fortune est bien dérisoire. Le dernier mot que j’aurais lu dans ma vie c’est « RENAULT » écris en lettres brillantes. Sous le choc, je passe par-dessus le capot noir de la berline. C’est pas la peine que je raconte ce qui se passe ensuite, je me rappelle pas. J’imagine qu’il y a plein de gens qui crient, tout le monde s’intéresse à moi, enfin à ce qui reste de moi...

Ça y est, l’image revient. Je suis en train de survoler lentement la scène, je m’aperçois étendu sur l’asphalte et je détourne vite mon regard. C’est pas très agréable de se voir tout déglingué. Je prends de l’altitude, c’est très chouette la sensation de voler comme ça.

Heureusement que ma mère ne me voit pas, elle aurait peur que je m’enrhume à faire le guignol au dessus des toits. J’aperçois le terrain de foot, il n’y a personne dans les buts. Ce serait bien de pouvoir y aller, mais c’est pas moi qui commande ici. Je ne sens pas mon corps, il a dû rester en route. Dès que j’aurais fini de monter, je m’intéresserais à ce détail.

Je pense au catéchisme, à Madame Bigallet. Elle nous avait demandé de représenter la montée du Christ au ciel. J’avais dessiné un avion avec huit hélices et Jésus aux commandes qui faisait des grands sourires à tout le monde. C’était pas facile de dessiner le sourire à travers le cockpit surtout que j’aime bien dessiner les reflets sur les hublots. Madame Bigallet m’a dit que c’était pas bien de rigoler avec ça. En attendant, je prends toujours de l’altitude et j’ai un peu le vertige parce que c’est la première fois de ma vie que je vole. J’ai déjà traversé plusieurs couches de nuages et maintenant le ciel est complètement dégagé. La lumière devient aveuglante, et à tous les coups j’arrive au paradis.

Tout le monde raconte que dans ces moments là, on voit un tunnel avec une lumière au bout. Au tunnel près, c’est ressemblant. Je franchis des portes bien plus hautes que mon immeuble. Il y a des fontaines partout avec plein de fleurs. J’ai pas encore vu d’anges, mais ça ne devrait pas trop tarder.

L’odeur est bizarre, c’est comme un parfum de... de rien du tout, ça ne sent rien, même pas l’odeur des vacances après la fin de l’école. Ceux qui parlent d’un « petit goût de paradis » devraient se renseigner.

Je vole à présent au milieu de grandes étendues de verdure, avec de temps à autre un lac et de méchants ravins parsemés de cascades. Le ciel est blanc, c’est bien la preuve que je suis au paradis, c’est pratique j’aurais pas à finir mon certificat d’études. Mon corps est invisible, mais je sens mes mollets qui me font le coup des fourmis. C’est comme avec l’eau, mais en beaucoup plus fort, ça me fait complètement vibrer. Je ne le vois pas encore, mais je sens que j’approche d’une source énorme.

Finalement, j’aperçois l’endroit qui me fait tant d’effet : c’est un bâtiment en forme de bulle de savon, bien caché au fond d’une vallée étroite. Devant l’entrée, se trouve un panneau d’affichage avec des noms de villes et l’horaire des prochaines pluies : Helsinki 10h, Londres 8h00. Madrid : non prévu. La liste est très longue parce qu’il y a toutes les villes du monde. Sur un autre panneau, sont affichées les températures, les vents.

Et puis je vois arriver un vieux monsieur en bleu de travail avec un crayon planté sur l’oreille et un gros dossier sous le bras. Il me passe devant, comme si je n’existais pas et il se plante devant le panneau. C’est lui qui donne les informations sur les pluies. Ça fait un petit moment que je n’ai pas parlé, mais je tente pour voir :

— Pardon Monsieur, c’est vous qui décidez des horaires des pluies ?
— Je ne décide pas, j’informe, c’est différent.
— Qui décide alors ?
— On ne t’a pas appris ça à l’école ?
— Ben...si, mais j’ai interrompu ma scolarité à cause d’une Renault.

Le petit monsieur ne me regarde pas, il farfouille dans son gros dossier pour savoir qui va bientôt se faire rincer. Ma conversation n’a pas l’air de le passionner, mais tant pis, je me fais insistant :

— vous voulez dire qu’il y a vraiment quelqu’un qui décide de tout pour les hommes ?
— Mmh !
— C’est Dieu hein ?
— Si on veut.
— Si on veut quoi ?
— On t’a jamais dit que les voies du seigneur sont impénétrables ?
— Ça me dit quelque chose, mais, j’ai jamais bien compris.
— Ça veut dire que l’on ne peut pas tout savoir, et que Dieu n’est pas quelqu’un avec des manettes qui fait la pluie et le beau temps sur terre.
— Mais vous êtes en train d’annoncer ce qui va se passer, il y a bien quelqu’un qui décide non ?
— C’est plus compliqué que ça. »

Le vieil homme pose son dossier à ses pieds et se tourne vers moi pour la première fois :

— C’est pas quelqu’un qui décide tout pour les autres. A chaque fois qu’il se passe quelque chose sur terre, on est là pour faire réagir la nature et les hommes. On ne touche pas au destin, c’est trop compliqué. Comme on est pas assez nombreux, on a pas le temps de s’occuper de tout. Par exemple, pour la pluie on fait en sorte d’arroser équitablement de partout.
— Mais il y a bien des sécheresses et des inondations !
— On a des quotas, on ne peut pas distribuer de l’eau partout où il y en a besoin. On répartit comme on peu. En 1914, on s’est laissé surprendre. Les Allemands et les Français on mit quelques jours pour se déclarer la guerre. On a bien essayé de les calmer, mais c’était trop tard ils étaient complètement enragés.
— Comment vous faites pour les calmer ?
— On modifie le débit des différentes sources : la bonté, la haine, la jalousie, la paresse, le bonheur...
— Et quand il y a une guerre, vous pouvez pas couper la violence, comme ça tout le monde s’arrête.
— C’est difficile parce que la quantité de haine est constante. Si on arrête tout sur un continent entier, c’est un autre continent qui récupère tout. Il faut répartir au mieux.
— C’était pas terrible la répartition en 1914 !
— Ce n’est pas à moi qu’il faut le dire.

Le petit monsieur commence à s’impatienter. Je sens qu’il va partir.

— Et elles sont où les sources de la haine et de la bêtise ?
— Je ne sais pas, je m’occupe des intempéries

Et me voilà planté là, comme un imbécile devant une espèce d’usine qui distribue de la pluie sur terre. Le pire c’est de ne pas pouvoir raconter ça aux copains. Mes parents me manquent. Même s’ils passent leur temps à s’engueuler, ça aussi ça va me manquer. J’ai comme l’impression que du paradis on en revient rarement, ou alors ça se saurait.

Quand je pense que là-bas en bas ils vont recommencer à se battre, c’est quand même trop couillon. Finalement, je repars me balader, surtout que c’est pas fatigant de voler au paradis. Je me déplace drôlement vite et si j’avais des bras, je les tendrais sur les côtés pour faire l’avion. Je n’ai aucune idée de la direction à prendre, en plus c’est pas pratique, il n’y a pas de soleil pour se guider. De temps en temps, ça me picote un peu, quelques secondes plus tard je distingue une petite rivière. C’est mon oncle Henri qui serait content avec toute cette eau.

Il y a un picotement que je ne connais pas et qui me procure plein de sensations très agréables. Je suis en train de survoler une nouvelle bulle. Je me sens tout gai et je pense à mon petit bonhomme de tout à l’heure. Ça doit être la source du bonheur. J’ai envie de rester là tout le temps, à la survoler pour l’éternité. Après tout, j’ai du temps.

C’est bizarre, j’ai l’impression que le bonheur ne dure pas. J’en ai ressenti plein d’un coup, mais je m’y habitue tout de suite. Il m’en faudrait une grosse dose supplémentaire pour que j’arrive à ressentir quelque chose.

Alors, je m’éloigne un peu, l’air de rien. Et puis je fais demi-tour, et j’y replonge. Je nage, je baigne, tous les mots du bonheur ont un rapport avec la piscine. Je fais la brasse du bonheur, le papillon du bonheur et je vais même tenter le dos crawlé du bonheur. Je nage tellement vite que je quitte la bulle sans m’en apercevoir. Le ciel devient tout noir. J’ai des démangeaisons épouvantables dans ce qui avait été mes jambes. Il n’y a plus de prairies, plus de fleurs ni de lacs. Seulement des fumées noires qui sortent d’une grosse usine noire elle aussi. Il y a des grandes roues, des poulies, des pistons qui grincent et une furieuse envie que je ressens d’en vouloir à la terre entière.

J’enrage, je n’ai personne sous la main que je pourrais insulter, j’ai même envie de frapper maintenant. Justement, ça tombe bien, il y a quelqu’un qui sort de l’usine. Il est habillé tout en noir avec une grosse barbe grise. Ce doit être l’usine de la haine. Je le hèle d’emblée, après tout, il n’avait qu’à pas être là « Hé machin, elle est toute pourrie ta machine. Moi j’oserais même pas me montrer, si je travaillais dans un truc pareil ! » À cause du vacarme, il tend l’oreille pour m’entendre. Finalement, il arrête tout et me demande ce que je veux : « Y’a Dieu qui te cherche de partout, il est drôlement en pétard ! » Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai trouvé rigolo de lui dire ça. Le barbu est affolé, il prend ses jambes à son cou sans prendre le temps de redémarrer tout son bazar. Si j’avais des allumettes, j’y mettrais bien le feu moi à son bazar. Au fait, ma boîte d’allumettes, elle me doit bien ça non ?

Le 6 juin 1944, sur une plage déserte de Normandie, la maman de Gustave marche pieds nus dans le sable. Hier, comme tous les jours, elle a fleuri la tombe de son fils. Comme tous les jours, il lui manque, les rires de Gustave. Alors, elle se contente du bruit du ressac et de l’horizon trop vide d’une plage qui ne s’appellera jamais Omaha Beach.

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