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Un personnage de roman

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Maxime Bolasell

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I





Je vous aime bien M, je vous aime même beaucoup dit L en passant sa main dans ses cheveux, j'aime votre visage, vos sourires si tendres, j'aime vos façons et les jolies choses que vous me dites sans cesse, j'aime vos mains et leurs délicates attentions, mais votre problème, c'est que vous êtes un personnage de roman. D'ailleurs les jolies choses que vous dites, pour autant qu'elles me fassent plaisir, ne me sont pas destinées, elles sont faites pour une héroïne comme vous, une fille de papier...
A partir de vous êtes un personnage de roman, M, frappé par la puissance de cette affirmation, n'écouta plus ce que L avait à lui dire. Néanmoins, à la fin du chapitre, nous retranscrirons le discours de L in extenso, discours qui, si M l'avait entendu jusqu'au bout, aurait pu être interprété bien différemment. Nous laisserons le soin au lecteur de faire lui-même la part des choses.
Comment n'y ai-je pas pensé plus tôt? se dit M en s'entendant traiter de personnage de roman, comme si soudain tout devenait clair pour lui.
Voilà pourquoi je ne me sens pas à mon aise en société! Voilà pourquoi je suis incapable de rire avec les autres quand ils s'invectivent une bière à la main, voilà pourquoi je m'ennuie si vite pendant les repas de famille quand chacun se sent obligé de raconter son anecdote interminable, voilà pourquoi je n'arrive pas à appréhender la magie de Noël, le frisson qui parcourt les gens lors des hymnes nationaux, l'engouement pour la chose politique et ses discours lénifiants, la ferveur sudatoire des concerts de rock, l'élévation qui pique le nez dans les basiliques, enfin tous ces événements pour lesquels la foule se presse et communie.
Tout lui parut désormais couler de source. Il songea à un film qu'il avait vu adolescent dans lequel un personnage sortait de l'écran durant la projection de la bande pour s'en aller compter fleurette à une spectatrice assise au premier rang. Par la suite, le personnage avait toutes les peines du monde à s'acclimater à la vie réelle, habituée à celle, rassurante, en celluloïd, où les coups ne portent pas, où l'on ne se rend jamais aux toilettes, et où le champagne ne pique pas les yeux.
Je suis comme lui songea M. Puis se ravisant, il se dit que dans le cas du film qu'il avait vu, il s'agissait encore de cinéma, et bien que le personnage sortît d'un écran, il était encore prisonnier d'un autre écran. C'était comme un jeu de poupée gigognes, les intellectuels évoquent en ce cas la mise en abîme (c'est très poétique lorsqu'on y songe). Et là, au lieu de réaliser que son exemple était mal choisi, et invalidait en quelque sorte le fait qu'on pût l'assimiler lui à un personnage de roman, il s'arrêta à son goût pour les poupées gigognes et ce genre d'enfantillages qui, selon lui, corroborait l'hypothèse de L.
C'est bien une preuve! Conclut-il satisfait, car les personnages de roman ont un goût marqué pour l'enfance dont ils ne se départissent jamais, comme ils conservent un goût pour le romantisme niais de l'adolescence, de sorte que l'on peut dire que les différentes phases de la vie ne se succèdent pas chez eux (comme chez tout un chacun) mais se chevauchent dans un embrouillamini insoluble de sentiments contradictoires.
Aussitôt, M se mit en devoir de savoir de quel livre il avait bien pu s'échapper. Comme, malgré l'excitation de sa découverte, il désirait raisonner de manière logique, il écarta d'emblée de sa liste tous les romans où le personnage principal mourait à la fin, ce qui selon nous est une erreur, car ce faisant, il négligeait les personnages secondaires, qui apparaissent à un certain moment de l'histoire, puis disparaissent avant le dénouement. Mais, si M était un être pragmatique et enclin à raisonner, c'était aussi un être vaniteux. Il limita par conséquent sa recherche aux livres dont il aurait pu incarner le personnage principal. Nous constaterons par la suite que c'était une erreur.
Mais revenons à L que nous avons interrompu au moment où M entra en lui-même et abandonna le fil d'un discours qui lui était pourtant destiné.
... une fille de papier. Si vous cessiez de couper les cheveux en quatre, nous pourrions envisager un quotidien commun. Mais, avec votre manie de tout remettre en question, on ne peut se reposer nulle part. Cessez de doutez et revenez me voir plus tard, ou doutez en silence mon vieux... vous mettez une telle tension entre nous à chacune de vos déclarations, que j'ai l'impression d'être comme une corde de violon tendue à l'extrême. Et me voilà qui parle comme vous... nous ne sommes pas tenus de traverser l'éther pour trouver la paix. On peut vivre tranquillement une passion tiède, une relation de machine à café, et petit à petit envisager les toujours et les jamais dans la limite des stocks disponibles. Et puis cette manie que vous avez de me faire sans cesse des compliments... c'est agréable au début, mais ça devient étouffant, je ne suis pas celle que vous décrivez et je finis par avoir peur de cette superbe créature que vous évoquez. Je ne peux pas entrer en concurrence avec elle, elle est bien trop belle, sa voix trop suave, sa perfidie trop aiguisée, je me demande sans cesse si vous me voyez vraiment telle que je suis. Vous m'élevez, vous m'élevez à des altitudes telles, que si je vous écoutais, je verrais le monde comme une graine de moutarde, et alors, alors je ne trouverais plus goût à rien, nichée sur mon nuage, comme vous en somme... et lorsque je tomberais de mon piédestal, car vous finirez malgré tout par m'oublier aussi certainement que l'alcool de prune rend fou, je risque de m'abîmer salement... à cette hauteur, il n'y a plus d'oxygène pour respirer et je ne vous vois pour ainsi dire plus du tout, car c'est un vice que vous avez, propre aux personnages de fiction, que de vous dénigrer à la mesure que vous vous exaltez. Vous avez fini par me convaincre de vous traiter comme je le fais, comme un misérable cloporte... m'écoutez-vous au moins quand je vous parle? Croyez-vous que je ne me vois pas telle que je suis? Je suis loin d'être la muse que vous dépeignez... regardez ces cors au pieds. Sont-ils les cors aux pieds d'une muse?
Laissons ici L en train de se déchausser, nous qui l'avons vue pieds nus savons qu'elle ne ment pas, et bien qu'elle possédât un profil charmant, la vue seule de ses petits petons, si tordus et tavelés d'ecchymoses suspectes, pourrait nous faire passer l'envie de faire des polissonneries avec quiconque. Gardons d'elle une image proprette et évitons ce spectacle peu ragoûtant.





II





M entama donc sa recherche, afin de savoir de quel roman il avait bien pu s'échapper. Il entreprit un tri fastidieux, en mettant tout d'abord de côté les romans traitant de hauts faits de chevalerie, d'aventures sous les tropiques, ne trouvant pas dans son caractère d'accointance avec les combats à cheval ou les températures extrêmes. Tout ça ne me ressemble pas... de même avec les héros comiques, clowns, trapézistes (M étant sujet au vertige), pilotes de course (il avait peur en voiture), architecte ou mathématicien (déplorant de n'avoir pas un esprit scientifique malgré son goût pour la logique), saint ou mystique en tous genres, tueur psychopathe ou pédéraste. On peut s'amuser de cet écrémage laborieux. Mais comme dit l'autre toute dénégation est une affirmation et ce n'est pas une entreprise vaine ou illusoire de découvrir qui l'on est en éliminant ce que l'on n'est pas. Dans un second temps, M envisagea s'être "échappé"(comment dire autrement?) d'un roman non terminé. En effet, il aurait pu être la raison même de l'inachèvement d'un de ces ouvrages, l'auteur étant contraint de stopper son intrigue à cause de la fuite du personnage principal, au chômage technique en quelque sorte. Il se rêva un instant en personnage de Kafka ou de Gogol (sans réaliser le grotesque des caractères des âmes mortes) mais sa vanité avait tout de même des limites...
Les romans inachevés par définition, à l'exception de quelques chefs-d'œuvre, nous parviennent rarement. Soit que l'auteur sera mort avant de sceller l'intrigue à double-tour dans un point final de soulagement, soit que, déçu par son travail, il aura décidé d'arrêter les frais comme on dit, laissant les personnages en plan, figés au milieu de leur dernière action, en équilibre sur un bout de phrase, en train de boire un café, de dormir, bravant la tempête, en plein monologue existentiel ou, qui sait, pour les plus chanceux, empêtrés dans un baiser éternel. C'est un fait on ne sait presque rien des livres inachevés, ils sont comme les créatures des abysses, dont on en pense qu'elles existent, par déduction (car la vie est partout) sans les avoir jamais (presque jamais) vues. Et, bien qu'au commencement de ses recherches, cette direction ait été celle qu'il avait privilégiée, M dût se résoudre à chercher ailleurs le roman de ses origines.
Plusieurs fois, songeant à la somme considérable de livres publiés chaque année, M fut sujet au désespoir. Néanmoins, en réfléchissant, il en se dit qu'il devrait trouver dans sa manière d'être des reliquats de sa vie passée, sa vie romanesque, ces mêmes particularismes qui l'empêchaient de jouir comme ses amis de son existence incarnée. En somme ce héros était en lui, à défaut d'être tout à fait lui (sinon n'est-ce pas? il serait toujours dans son livre, encre et papier et non chair larmes et os). Il ne pouvait par conséquent "se chercher" que dans les livres qu'il connaissait. Ce postulat devint rapidement pour M une évidence et le remplit d'allégresse. On aurait pu lui objecter bien des arguments, mais nous n'avancerions plus dans cette histoire si, comme M, nous coupions les cheveux en quatre, en huit, en seize, en trente-deux, en soixante-quatre, en cent vingt-huit, en deux cent cinquante-six, en cinq cent douze, en mille vingt-quatre, au point de ne plus voir des cheveux mais des petits points noirs effrayants. Bien qu'il lût plus que la moyenne des gens, la bibliothèque personnelle de M ne comptait que quelques centaines de livres. Elle occupait à peine un pan de mur dans son salon, un salon aux dimensions modestes qui plus est. Chez lui la littérature n'était pas une passion dévorante, mais plutôt une manière de passer le temps favorisée par sa profession, puisqu'il était justement sans profession. Sa bibliothèque comptait surtout des livres qu'il considérait comme faciles à lire, ce qui demeure subjectif, mais était pour lui un critère déterminant, qui s'accomodait fort bien de son abhorration de l'effort sous toutes ses formes. En regardant les piles de livres sans classement quelconque, il songea bien-sûr, il faudrait aussi prendre en compte les livres que j'ai prêtés qu'on ne m'a jamais rendus et dont je me souviens à grand-peine, ceux que j'ai lus enfant dont rien presque ne subsiste (une scène héroïque, un nom de monstre), ceux que j'ai empruntés à la bibliothèque, ceux que j'ai parcourus à la va-vite lors d'un week-end dans une maison de campagne, ceux que j'ai feuilletés, dans une guest-house à l'étranger, laissés sur place par un compatriote, pestant contre le mauvais-goût des touristes... ah! Si comme Keane, je pouvais être capable de me souvenir de tous les livres et garder cette bibliothèque dans ma tête!
Malgré ces réserves, M à ce moment de sa quête était optimiste. Il finirait bien par dégoter ce bouquin! Ce n'était qu'une question de temps. Au lieu, comme j'ai l'habitude de le faire, de compter mes conquêtes lorsque je suis désœuvré, je vais me remémorer les livres que j'ai lus au cours de ma vie, et fatalement, je finirai par tomber sur moi, au détour d'une page, parchemin faisant...
Nous pourrions nous arrêter sur l'emploi de l'adverbe fatalement, et en déduire le caractère mortifère de cette recherche, mais nous ne sommes pas portés sur la psychanalyse. Gageons que M aura pensé fatalement par habitude, comme ça... sans que cela prête à conséquence. Par contre, M, lorsqu'il répertoriait ses conquêtes en oubliait souvent, quel que soit le mode de comptage (prénom, couleur de cheveux, tour de hanche...). Espérons donc que sa mémoire s'avère plus efficace, ou disons moins oublieuse en matière de littérature.





III





Avant d'aller plus avant, on peut s'étonner que M se soit aussi facilement laissé convaincre par L, qu'il ait aussitôt accrédité cette assertion farfelue vous êtes un personnage de roman. Quid en effet de ses souvenirs, de sa petite enfance, de ses parents? A quel moment cette métamorphose avait-elle pu se produire, sans qu'il ne s'en souvienne désormais? Concrètement, quand était-il passé du roman à l'existence humaine, de la vie rêvée aux cors aux pieds et autres problèmes gastriques (dont il n'est jamais question dans les romans)?
M sentait confusément qu'il ne partageait rien (ou si peu) avec ses contemporains, soit. Mais enfin, en cela, il n'était pas le premier. Et tous les anachorètes caverneux, les ermites mangeurs de sauterelles, les misanthropes reclus derrière leur journal, les solitaires marmottant contre l'espèce humaine ne s'en désolidarisent pas pour autant en s'inventant un atavisme extraordinaire. Nous connaissons tous quelques hurluberlus qui se prennent pour Dieu en personne ou sa descendance, mais ce n'est pas sur ce ton frivole qu'il faut parler de M.
Ajoutons que sa sensibilité extrême pour les œuvres d'art, son hyperesthésie comme disent les spécialistes, l'avait sans doute peu à peu éloigné des préoccupations du quotidien. Il ne pleurait pas à l'opéra comme d'autres pendant trois jours après une représentation de Carmen, mais il se souvenait bien mieux par exemple des prénoms des personnages de ses livres préférés que des gens qu'il croisait dans ce qu'il était jusque là tenu de considérer comme "la vraie vie". Cela ne suffit pas non plus pour expliquer son adhésion totale à la parole de L, pour qui il ne s'agissait peut-être que d'une boutade, une provocation destinée à l'enjoindre à davantage de simplicité.
Cette idée, quoi qu'il en soit, le séduisait. Tout sauf la vie dit le philosophe. M répétait souvent cette formule, à vrai dire, elle lui venait spontanément aux lèvres tout sauf la vie, en des occasions très diverses. En regardant les couples au restaurant Tout sauf la vie, un vieux rabougri à l'abribus pestant contre la pluie ou la chaleur tout sauf la vie, un enfant à qui sa mère faisait des remontrances dans la boulangerie tout sauf la vie, un pigeon écrasé devant les clous tout sauf la vie. En devenant un personnage de roman, adoubé par cette déclaration aux vertus performatives, il ne faisait plus partie du grand cirque, de la foire aux monstres, l'enfant chauve-souris, la femme tronc, la chèvre à deux têtes, l'homo sapiens sapiens... avec cette porte de secours de la vie fantasmée, recréée, transcendée, il s'en tirait à bon compte.
Quant à savoir comment cela s'était passé, il éludait la question, en la rangeant à la suite d'autres interrogations, bien plus immenses, bien plus insolubles, qui rendaient son passage d'un état à l'autre dérisoire. Il suffisait d'invoquer le big-bang (tout l'univers contenu à l'instant zéro dans une tête d'épingle, voyez-vous ça? Même dans une boule de pétanque ou un ballon de basket cela semblait à M bien difficile à justifier), la matière noire, le poids de l'univers (dont on cherchait à l'époque toujours quatre-vingt pour cents de sa masse), la théorie de la relativité générale, et plus près de nous, les papillons aux ailes pluri colores nés (soi-disant des chenilles), pour que le moment de sa métamorphose personnelle passât pour une énigme minuscule (et dont on pouvait se dispenser de trouver l'explication).
En outre, lorsque M regardait des photos de lui enfant, il se demandait bien ce qu'il avait en commun avec cet individu, en dehors de son état civil et de ses gênes (mais enfin que sont les gênes pour un être non scientifique?). Sur les photos, l'enfant semblait lui-aussi l'interroger depuis sa pose d'un autre temps, figé à tout jamais (jusqu'à la destruction de la photo) dans un écoulement de morve pathétique, un caprice au coin des yeux, une douleur probable à l'oreille, des tâches noires de feutre au bout des doigts, avec comme compagne en noir et blanc, invisible à l'œil nu et pourtant présente tout autour de lui, la peur infinie de ne pas savoir faire plaisir aux adultes nourriciers. Idem, avec l'adolescent qui l'avait été (soit disant), qui lui semblait un étranger pour lequel il n'avait aucune tendresse, idem encore pour le jeune adulte qui l'avait remplacé que M méprisait tout autant. C'était plutôt une bonne nouvelle que d'apprendre qu'il avait pris possession de ce corps à un moment précis, mais, qu'en dehors de l'enveloppe charnelle empruntée pour l'occasion, il ne partageait rien avec les "locataires" précédents. "On" et ce "on" demeurait tout de même une énigme, l'avait placé là, profitant sans doute pour qu'il ne s'aperçût de rien, d'un moment traumatique ou d'une cuite mémorable, au sortir desquels, il s'était peu à peu habitué à son nouveau statut d'homme, fragile conglomérat de chairs et de certitudes en tous genres. Mais nous reviendrons sur ce "on" ou ce "On" selon sa sensibilité, et sur la manière dont M éludera là-encore les problèmes qui l'entoure d'un revers de manche...





IV





Persuadé qu'il allait tôt ou tard trouver le roman dont il s'était enfui, M se demandait désormais ce qu'il ferait le moment venu. Pourrait-il en réintégrer l'histoire? Le désirait-il vraiment pour autant que sa vie d'homme l'ennuyât à un degré extrême? Chaque chose en son temps, on verra bien le moment venu... se disait-il. Il brûlait de découvrir le livre en question sans savoir comment il réagirait le moment venu. Pendant quelques semaines, il redouta de mourir avant le moment tant espéré, et se montra plus précautionneux qu'à son habitude, notamment aux croisements, où il prenait garde avant de traverser, de regarder à droite et à gauche, comme on nous l'enseigne enfant.
Parfois, lors de soirées, il proposait aux invités de jouer à "si tu étais..." par exemple, si tu étais une fleur, si tu étais un animal, et insidieusement si tu étais un personnage de roman, espérant que lorsque son tour viendrait, les propositions fusent, et que le nom de son personnage soit révélé par ce stratagème. Ce procédé ne s'avéra pas efficace, mais plutôt une source de vexations, les personnages auxquels on l'associa étant des fats et ou des benêts. Ainsi on l'imagina en Bouvard et Pécuchet (au choix), Monsieur Homais, Ignatius Rilley, et même en Stroumph à lunettes bien qu'il s'agisse là d'un personnage de bande dessinée...
Finalement, un grand type un peu chauve avec qui il entretenait une vague relation de flatterie d'estaminet, permit à M de resserrer le champ de ses recherches. Lors d'un apéritif où les deux pauvres bougres échangeaient coups à boire et citations boiteuses d'auteurs à la dérive, le grand type chauve suggéra qu'ils avaient "dû" tous les deux se tromper d'époque, que, s'ils étaient nés cinquante ans plus tôt, on parlerait sans doute d'eux comme de ces auteurs américains rongés par l'alcool et la suffisance, car lui, le grand type chauve se piquait d'écrire des romans (qu'il ne terminait jamais) et se disait (comble de la flagornerie) que M devait être dans le même cas.
M n'écrivait pas (en tout cas à cette époque) mais saisit son verre de vermouth et la suggestion imbécile dans une double étreinte joyeuse de pochard. Bien qu'il ne se vît pas en écrivain, il se rêva aisément en tant que personnage de romans en forme de fuite de robinet, où les caractères semblent tourner indéfiniment dans un siphon de cabinet en faïence pisseuse (à moitié obturé par des immondices noirâtres, boules de cheveux, crasse de col de chemise, scrupules jamais avoués, boutons percés, poils pubiens de filles faciles, préservatifs usagés et j'en passe...). N'avait-il pas toutes les "qualités" requises pour faire partie de ce monde de pacotille ? Parmi lesquelles pêle-mêle, un goût prononcé pour l'alcool, pour la dépression, par le manque d'ambition. Ne possédait-il pas, à l'instar de ces illustres personnages aux chevaux gras une chambre délabrée, une vague idée de transcendance, une préférence acquise pour le bourbon avec glace, un goût naturel en revanche pour l'art naïf et les textes idiots de chansons populaires, une certaine compassion pour les voleurs de bicyclette, une habitude de perdant pour les jeux de hasard, pour les étreintes puantes d'aube en eau de vaisselle, pour la bière, pour les images christiques en technicolor, pour les voitures cabossées, pour les cendriers débordants, une préférence pour le bourbon sec acquise dans un autre roman à quatres sous, une voiture avec les banquettes déchirées? N'était-il pas porté aussi sur le gin de contrebande en référence à un bluesman dont il ignorait désormais le nom? N'était-il pas un habitué des voyages en bus, le visage huileux collé à la vitre? N'avait-il pas le goût pour les vêtements empruntés et jamais rendus, une prédilection pour les sportifs doués mais dilettantes, pour le jazz étouffant des années cinquante, pour la tequila et la grimace qui va avec, pour les métropoles ruisselantes d'efforts au petit matin, pour les tramways vides, pour les cirques itinérants, pour les métiers de plongeur dans des restaurants de seconde zone, croque-mort, casseur de voitures, tenancier de sex-shop, séminariste en plein doute, photographe de plage, catcheur en fin de vie, barman?
Oui! Oui! Oui! Et encotre oui! se disait M certain d'aboucher à son but. Comme toujours, il se rêva tout d'abord tout en haut de la liste des ratés magnifiques... mais sa lâcheté l'empêchait raisonnablement de briguer les premiers rôles. Il n'était pas assez solide pour se bagarrer, casser des verres sur la tête d'un dur à cuire, essuyer une lèvre déchirée et repartir tête baissée dans le flanc d'un autre ivrogne. Il n'était pas assez curieux de lui-même pour essayer les drogues dont se délectent ces seigneurs du caniveau, pour le fix sublime, la mescaline joyeuse, l'écoeurant léchage de crapaud, le nirvana de la MDMA, les poses alanguies de l'opium. Non, il restait enfermé dans son épais verre de bourbon, prison dont nul son ne sortait, et où, comme dans une basilique florentine, lui revenaient les échos murmurés de sa détresse complaisante, qu'il ravivait sans faillir, comme un soufflet infatigable. Enfin, il n'avait pas l'attrait sexuel irrésistble de ces hommes mal rasés, aux corps musculeux sans exercice, que les femmes désirent malgré elles, et que battent comme plâtre les maris jaloux à un moment de l'histoire. Il était pleutre, vaguement alcoolique, et bedonant. Il répétait dans sa tête des scénettes amoureuses sans première, car il peaufinait son texte à l'infini, dans l'espoir évident de ne le dire jamais.
Devant ce constat, il se rabattit encore une fois sur le second choix, des "morceaux" un peu moins nobles, moins sanguins et plus nerveux, bon marché... il relut les aventures des détectives de... les balades en voiture de... père et fils, les nouvelles faussement surréalistes de... les nouvelles électro-ménagères de..., croyant se reconnaître dans un bris de miroir, au croisement d'une rue, puis se rétractait, comme on hésite devant la glace sans tain au commissariat Non ce n'est pas lui... je n'en suis plus sûr... il était plus grand, ses yeux plus petits...
Il traversa les Etats-Unis en long et en large, car c'est de littérature américaine dont il est question évidemment. Il parcourut les grands espaces des pionniers, les petits villes purtitaines, les grandes métropoles sombres, fit un crochet par le Mexique comme il se doit, roula les cheveux au vent sur les longues promenades californiennes, puis ce fut de nouveau les grands espaces, les lacs du Minessotta, puis La Nouvelle Orléans, où il retourna plusieurs fois en espérant en être originaire, puis la Floride, Key West bien sûr, puis New York, puis la route improbable, inutile, magnifique. Mais ce n'était toujours pas ça. Pas tout à fait. Il était partout et nulle part à la fois. Il se trouvait des liens de parenté évidents avec beaucoup de types mal fagotés, mais jamais il ne put dire C'est moi!.
Jusqu'à ce que, dans une boutique de livres d'occasion, il tomba sur un livre de Caldwell, ou plutôt devrions-nouvs dire, un livre de Caldwell lui tomba dessus, alors qu'il tentait d'attraper un autre livre dans un rayonnage d'altitude. En le ramassant, il fut surpris par son titre Le petit parent du Bon Dieu. Il alllait le replacer tant bien que mal au milieu d'une pile devant lui quand l'étrangeté de l'intitulé le frappa. En effet comment le bon Dieu, qui est le début de toute chose comme chacun sait, pouvait-il posséder un "petit parent" formule étonnante en elle-même?
Intrigué, et comme s'il voulait manifester un peu d'égard pour ce livre qui avait su aiguiser sa curiosité, il en lut la première page. Aussitôt le personnage du père qui creusait des trous dans son domaine pour trouver un filon d'or l'accrocha comme un hameçon de papier, le tirant d'un coup sec hors de l'eau saumâtre de la librairie, pour l'air pur de la littérature ensoleillée, vivifiante et terrible de Caldwell.
Il convient ici de donner le véritable titre de l'ouvrage Le petit arpent du bon Dieu. Pourquoi M a-t-il transformé arpent en parent, nous n'en savons rien. Peu férus de psychanalyse, nous n'assimilerons pas cette dislexie à une sorte d'acte manqué, où M se voyant démiurge de sa propre existence, créateur de soi en quelque sorte, dans une fanstasmagorie d'ego hypertrophié, se serait assimilé à un créateur de créature, pour justifier son sentiment de différence à l'égard du reste du monde. Non, cela semble tiré par le cheveux, exagéré, quoique amusant, soyons honnêtes.
M se passionna pour ce roman joyeux et grave, sensuel et politique dès les premières pages. Et quand survint le personnage de Pluto, à bord de sa belle automobile, ruisselant de sueur, il sentit un frisson lui parcourir l'échine. Bien que l'auteur le décrît sommairement, M se reconnut de suite dans le personnage fallot qui ambitionnait de devenir shérif du compté et de marier une des filles du chercheur d'or. La vie semblait passer sur lui comme la goutte d'eau sur la poële mal lavée. Elle glissait sans le concerner vraiment, les événements se succédant sans qu'il put interférer en quoi que ce soit dans leur déroulement. Amoureux de Darling Jill comme M de L, Pluto semblait ne pouvoir jamais arriver à ses fins. Il arrivait bien à la peloter ici et là, mais Darling Jill, pour laquelle ces attouchements n'étaient rien, car c'était une fille qui se donnait un peu par jeu à qui voulait bien, n'avait que faire de ce pauvre Pluto. Ses étreintes n'étaient pas assez viriles, il n'avait pour lui que son désir et son argent, ce dont la gigolette blonde n'avait que faire. Sublime noblesse de la fille pauvre, ballotée, décoiffée, se refaisant tout le temps une beauté dans les rétroviseurs poussiéreux, passant de mains en mains, de corps en corps, fière dans l'outrage, sûre de sa beauté, crispée sur son petit capital, son petit derrière rebondi, son seul trésor !
M, comme Pluto, attendait en vain que la vie lui sourît, sans consentir les efforts nécessaires pour s'extirper du marécage des habitudes. Comme le personnage du Déjeuner chez Wittgenstein, il ne croyait pas à la "réalisation de soi" antienne moderne vide de sens. Pour M, on était ce qu'on était et il était bien vaniteux de s'imaginer en train de "se réaliser", mécanicien de soi, empire dans un empire pour le dire autrement.
L'intrigue du Petit petit arpent du bon Dieu, d'abord rurale et légère se nouait dans une usine en grève aux deux tiers de l'ouvrage, la réalité sordide de la crise économique rattrapant les protagonaistes de l'histoire. Songeant à ceux qui n'auraient pas lu ce livre remarquable, nous n'allons pas en révéler l'issue déroutante et grandiose.
M, tout occupé à suivre son double, ne s'émut pas de ce revirement tragique. Au coin d'une page pourrait-on dire, Pluto parvenait à ses fins, Darling Jill lui promettant de l'épouser, sans qu'il ait manifesté un acte de barvoure quelconque, se contentant d'être lui-même, c'est-à-dire de suivre le mouvement, de souffler, de suer sang et eau, et d'acquiescer comme un chien de plage arrière. M trouva donc le livre remarquable. Non seulement, il savait d'où il venait, mais en sus, il constatait que son penchant naturel au laisser-aller ne pouvait que le conduire à une forme de félicité. Bien sûr, L n'était pas Darling Jill, mais qui sait, il se trouverait peut-être une femme pour le comprendre, comme la paysanne avait compris Pluto.
Avant de conclure à notre tour cette histoire joyeuse, nous pouvons nous étonner que M se soit si facilement reconnu dans les traits flasques de Pluto. Nous ne sommes pas férus de psychanalyse, mais tout de même ce Pluto nous intrigue. M aura choisi, sous l'injonction étrange d'une amie, la vie rêvée plutôt que la vie incarnée, le fantasme plutôt que le tout-venant, l'aventure plutôt que le quotidien, le pourquoi pas? plutôt que le hélas, le soleil des états du Sud plutôt que la grisaille du lundi matin. Plutôt plutôt Pluto... comment ne pas faire le lien malgré nos réticences pour la discipline suscitée? Plût aux Dieux que M continue son chemin sans embûches, sans s'égratigner aux ronces du quotidien rouillé, sans être éclaboussé par les comérages de son quartier, sans pâtir de la jalousie écoeurante comme une odeur de choux de son entourage, et continue de rêvasser au milieu des livres, dans le frou-frou reposant des pages tournées, cajolé par le ressac éternel de la trouvaille.
Pluto c'est aussi le chien de Mickey.

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