Un nouveau génocide européen

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Je suis prospectiviste, intéressé par les relations entre la science-fiction et l'innovation. J'ai publié plusieurs livres universitaires sur le sujet. Je m'essaie aussi à l'écriture de romans et  [+]

Hector venait de revoir son ami Kader pour la première fois depuis l'arrêt du Grand génocide. Il était ému, car il le croyait disparu à jamais, éliminé par les milices antimusulmanes de l'armée européenne de purification identitaire. Le parti euronational avait pris le pouvoir en 2065, après plusieurs années de montées des tensions entre les musulmans et une population européenne de plus en plus athée, dégoutée de la religion chrétienne par une élite fascinée par une forme de positivisme exacerbé et fortement relativiste à l'encontre des valeurs morales. Après une succession d'attaques contre des centrales nucléaires par des terroristes islamistes soutenus massivement par une population musulmane radicalisée, un leader politique inspiré par le nazisme émergea en France. Il était soutenu par un pari européiste diffusé dans tous les pays d'un continent qui trouvait dans les musulmans les boucs-émissaires idéaux d'une crise économique majeure qui touchait la planète à la suite de la faillite de nombreux États, écrasés par une dette abyssale accumulée depuis des décennies. La souffrance face à la crise ainsi que l'islamophobie provoquèrent l'émergence d'une folie collective et la décision d'exterminer l'ensemble des musulmans se trouvant sur le sol européen. Cette décision avait déjà été prise en Chine, et les Américains avaient opté pour l'expulsion de l'intégralité des personnes de cette confession à la suite d'une tentative de coup d'État par une secte musulmane en 2052. Le climat mondial était devenu massivement hostile à cette religion, et en retour, les musulmans semblaient mus par une foi délirante, convaincus de devoir réaliser un djihad mondial qui les mènerait à étendre à toute la planète leur religion. En Europe, 20% de la population s'était convertie, et une partie grandissante du peuple était impressionnée par les coups d'éclat de certains djihadistes qui entendaient prendre le pouvoir par la force et renverser la démocratie pour instaurer une théocratie islamique dans la plupart des pays européens. En Angleterre, le roi s'était lui-même converti à l'islam, convaincu qu'il s'agissait d'une religion d'avenir pour son peuple et qu'il devait montrer l'exemple.
François Boche avait grandi en banlieue parisienne, dans un quartier à forte population musulmane. Il vivait près d'une mosquée et la plupart de ses amis d'enfance étaient musulmans. Rien ne le prédestinait à devenir un idéologue islamophobe jusqu'à ce que sa petite amie le quitte pour un musulman. Cet évènement provoqua en lui une véritable haine et une humiliation et il décida de créer un parti faisant la promotion de l'expulsion des musulmans de France, convaincu de pouvoir se venger de cette injustice à moyen voire long terme. Quelques années plus tard, bien aidé par une conjoncture particulièrement favorable au développement d'idées extrémistes, il devint chef de l'État français, puis Président européen. Le parti euronational faisait la promotion d'une Europe unie face au péril islamique qu'il s'agissait de bouter hors de ses terres pour retrouver la grandeur d'un continent meurtri à de trop nombreuses reprises par des crimes atroces et des exactions de plus en plus gênantes pour l'ordre public. L'opinion publique suivait massivement ces idées reposant sur la volonté de chasser les musulmans par la force s'il le fallait. Un décret fut signé ordonnant l'expulsion des musulmans, et l'islam fut interdit. Les catholiques eurent beau contester cette décision au nom de l'œcuménisme, rien n'y fit. Toutefois, une grande partie de musulmans refusèrent de quitter l'Europe, convaincus de devoir mener leur mission jusqu'au bout, et surtout de ne pas être des citoyens de seconde zone.
La famille de Kader avait accepté de partir en Algérie, où elle avait de lointains parents qui pouvaient l'accueillir. Mais Kader ne l'entendait pas de cette oreille. Il préférait risquer l'emprisonnement, promis aux récalcitrants, plutôt que d'accepter cette sentence humiliante. Il ne faisait pas partie des plus radicaux, certains de ses frères estimant qu'ils devaient prendre les armes et déclencher une guerre civile en Occident pour faire triompher l'islam sur les terres européennes. Kader connaissait Hector depuis l'école primaire, et il savait qu'il pourrait lui demander de l'héberger pendant que sa famille serait absente, convaincu que cette période sombre serait temporaire et qu'il retrouverait sa place prochainement avec ses proches dans le petit pavillon de banlieue qu'il occupait depuis plusieurs années. Hector, alors étudiant en histoire, était catholique et obéissait aux ordres du Vatican, qui appelait depuis des années à la paix entre les religions et à accueillir au mieux les musulmans. Il ne pouvait donc pas refuser d'abriter Kader dans son petit deux-pièces situé dans le centre de Paris, proche de l'université de la Sorbonne, où il se rendait tous les jours pour suivre ses cours. Mais un jour, le conflit entre les musulmans et le parti euronational s'envenima. Une bombe nucléaire artisanale éclata dans le centre de Marseille, provoquant des dizaines de milliers de morts et une contamination de la ville pour de nombreuses années. L'attaque fut revendiquée par un collectif de résistants musulmans, qui annonçait de prochaines actions identiques dans d'autres villes européennes si la politique d'expulsion n'était pas remise en question. François Boche, soutenu par un peuple européen révolté, prit alors la décision de procéder à l'extermination physique de tous les musulmans d'Europe. Ces derniers étaient facilement localisés grâce à la puce qui avait été implantée dans le cerveau de tous les citoyens depuis 2040 dans le but d'optimiser leur intelligence, mais aussi de contrôler leurs pensées. Il était possible de déterminer la religion d'un individu en fonction de la spécificité de ses flux cognitifs, et ces informations associées à des données de géolocalisation étaient envoyées aux ordinateurs de l'armée. La population musulmane était prise au piège. Elle ne pourrait pas échapper au cruel dessein promis par le parti de François Boche.
Kader ne voulait toutefois pas se résoudre à quitter le sol français, où il avait passé toute son existence. Il ne connaissait presque rien de la culture de ses ancêtres, et n'avait aucune envie d'aller vivre en Algérie, où il serait considéré comme un étranger, maitrisant de plus très mal la langue. Musulman, il appréciait le mode de vie à la française et souhaitait rester le plus longtemps possible dans ce pays. Il savait pourtant qu'il risquait de subir un sort peu enviable s'il restait plus longtemps chez Hector. Il finirait même par attirer des ennuis à son ami, qui pourrait être accusé de cacher un terroriste. Kader devait fuir. Par chance, il était épileptique, ce qui avait rendu défectueuse sa puce neuronale. Il n'était donc pas détectable par les autorités. Il partit sur les routes, errant de cachette en cachette, recueilli ponctuellement par des catholiques ou de bonnes âmes qui le nourrirent malgré le danger des milices euronationales, qui traquaient les musulmans dans les moindres recoins de la société et les dissolvait à l'aide d'un laser envoyé depuis l'espace et qui avait pour fonction de faire disparaitre en une fraction de seconde les corps désignés par les militaires. En quelques semaines, il ne restait plus de musulmans en Europe. Soixante millions d'individus avaient été abattus un peu partout. Le Président s'adressa au monde en affirmant que désormais, l'islam était vaincu en Europe, et qu'il était tentant d'organiser une coalition internationale pour procéder à une purification de toute la planète de ce qu'il considérait comme un terrible fléau.
Kader, qui s'était rendu à Bruxelles, où siégeait Boche, avait décidé de l'assassiner pour mettre fin à ce délire collectif qui avait mené à tant de déportations, d'assassinats, et de souffrances. Il était désormais rempli de haine, une partie de sa famille résistante étant restée en France et assassinée par les milices. Ses cousins italiens aussi avaient été éliminés. Un peu partout en Europe, des musulmans s'étaient trépanés pour tenter d'ôter la puce qui les dénonçait immanquablement aux autorités. Grâce au réseau de satellites Cognos, il était possible d'éliminer toute personne aux opinions jugées dangereuses pour la sûreté de l'État. Les pensées étaient décryptées, classées, et il suffisait d'une alerte pour qu'un protocole soit activé et déclenche le laser exterminationiste, capable de toucher n'importe qui situé à l'extérieur. Cela posait des problèmes de logistique, car il fallait des milliers de soldats pour traquer les accusés et les exposer au fameux laser. Les puces les plus récentes, datant des années 2060, étaient bien plus efficaces. Elles étaient en effet dotées d'un système d'autodestruction, qui causait la mort immédiate par hémorragie cérébrale quelques instants après que la décision de tuer une personne soit prise. Ces puces n'équipaient que les jeunes enfants, et François Boche se servait de cette technologie comme un outil de chantage vis-à-vis des parents. Il avait annoncé que les enfants seraient laissés vivants si leurs parents se dénonçaient à la police ou quittaient le territoire. Bon nombre d'entre eux obéirent et se rendirent, et furent donc assassinés devant leurs enfants, qui eurent toutefois la vie sauve et dont une grande partie fut ensuite déportée dans des camps où ils furent rééduqués aux valeurs euronationales et antimusulmanes. Leurs ondes psychiques étaient régulièrement analysées, et s'il était avéré que leur éducation musulmane les avait trop imprégnés, ils étaient condamnés à de terribles sévices, voire à la mort, afin de ne pas contaminer leurs petits camarades.
Kader avait l'air d'un marginal, mais son apparence ne laissait pas transparaitre son identité musulmane. Il ressemblait à un véritable Gaulois, et n'attirait pas l'attention du service de sécurité de François Boche. Lors d'un grand meeting organisé à Bruxelles, il parvint à se jeter sur le Président et à lui transpercer le cœur avec un pieu, le tuant sur le coup, alors que ce dernier regagnait sa loge. Il parvint à s'échapper miraculeusement, et un opposant allemand fut accusé du crime à sa place. Cet assassinat marqua le début de la fin d'une ère sombre pour l'Europe. De nombreux opposants, notamment catholiques, prirent la parole et osèrent dénoncer les crimes commis comme des infamies au regard de la grande histoire de l'Europe. Au lieu de restaurer l'Europe chrétienne, les euronationaux avaient opté pour une solution néonazie au problème musulman. De tels massacres ne pouvaient que provoquer la honte d'un grand nombre d'Européens, et une scission majeure apparut dans la population, entre ceux qui avaient cautionné et porté la folie de Boche, et ceux qui s'y étaient opposés. Kader avoua son crime à Hector, après l'avoir remercié pour son aide pendant sa période d'errance. Hector ne pouvait accepter la tendance destructrice et criminelle de son peuple, et conseilla à Kader de quitter l'Europe au plus vite, afin de ne pas être victime des derniers soubresauts du Grand Génocide. Il lui promit de tout faire, avec ses amis catholiques, pour œuvrer à un renouveau spirituel en Europe, et pour éviter que le massacre se prolonge dans d'autres parties du monde, comme le souhaitait Boche avant sa mort.
Kader, un des derniers musulmans d'Europe, accepta de fuir en Algérie, où il fut accueilli comme un véritable héros. Il devint un sage sur sa terre d'accueil, où il ne devint pas un adepte de la vengeance, mais un avocat d'un islam pacifié et œcuménique, afin de pouvoir communiquer paisiblement avec les autres peuples et religions. Quelques décennies plus tard, une Europe chrétienne vit le jour et réinstaura le dialogue avec les communautés musulmanes qui avaient majoritairement cessé un djihad qui avait mené à des conséquences beaucoup plus dramatiques que salvatrices pour l'humanité. Hector, devenu dirigeant influent du parti démocrate-chrétien français, ne trahit jamais le secret de son ami Kader. Longtemps, il douta de la véracité de ses dires. Pourtant, un jour, Kader diffusa un texte dans le monde arabe où il révéla que l'assassin de Boche était un des derniers musulmans d'Europe. Il affirmait qu'Allah avait sans doute voulu par ce biais faire un signe à ses fidèles sur la nécessité de continuer à suivre ses préceptes, risquant de cette manière de réactiver le sentiment de haine antimusulmane dans le monde occidental. Boche, bien que critiqué par une partie de la population bénéficiait toujours d'une réputation positive dans la population européenne convaincue qu'il était nécessaire, voire vital, de procéder au Grand génocide.
Hector, sensible à la nécessité de protéger son ami, ainsi que la paix dans le monde, sortit de sa réserve. Il fit un discours remarquable à la télévision, appelant au pardon entre les peuples pour les crimes commis des deux côtés, et à une nécessaire rédemption. Sans quoi, le monde risquait de sombrer à nouveau dans le chaos. Hector parvint à susciter une vague d'adhésion populaire, et un grand nombre de personnes décida qu'il était temps de renouer des liens amicaux avec les musulmans, après un des conflits les plus meurtriers de l'histoire. Kader ne serait pas recherché et trainé devant les tribunaux. Il était désormais âgé, et ses enfants, au courant de son crime, ne seraient pas non plus inquiétés. Hector s'engagea à faire respecter la paix entre les peuples au nom de son amitié pour Kader, avec lequel il avait fait les quatre cents coups dans sa jeunesse. Au lieu de le renier et de s'associer à la folie criminelle de la majorité, il avait préféré rester fidèle à son ami toute sa vie. Il était désormais Président. Kader aussi pardonna aux Européens, convaincu que de nombreuses personnes avaient décidé de se taire par peur des représailles pendant la Grande Terreur qui accompagna le génocide. Paradoxalement, la fin de l'euronationalisme et du djihad mondial avait permis un renouveau chrétien en Europe. Cette religion historique permettait en effet de diffuser des valeurs morales capables d'unifier le continent autour de principes permettant la paix à nouveau. Cet épisode démontre que le plus grand péril d'une nation face à l'islam radical ne réside pas dans un christianisme violent, mais plutôt dans un extrémisme athée aux réactions souvent passionnelles et criminelles.
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