Un Noel rouge et blanc

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Bonjour, mon roman, Internato, est le premier tome d’une trilogie sur les dictatures. Ce thriller / roman noir se passe en Argentine où Gustave, adolescent complexé, est piégé dans un internat  [+]

D’aussi loin que je me souvienne, je me suis toujours senti seul.
Pourtant, quand j’étais enfant, ma mère n’était jamais loin, dans notre petite maison où chaque bruit résonnait, où aucune intimité n’était vraiment possible. Elle restait souvent dans le salon jouxtant ma chambre. Mais de mère elle n’avait que le statut. Elle n’était ni chaleureuse ni bienveillante, à l’inverse de celles qui peuplaient les romans que j’empruntais à la bibliothèque, avant de les cacher sous mon matelas. La mienne pouvait vivre des journées entières sans m’adresser la parole, sans raison particulière. Elle se refermait comme une huître et, instinctivement, dans ces moments, j’évitais de passer trop près d’elle ou de croiser son regard. La menace était latente, l’ambiance était lourde, angoissante, et le danger aussi tangible qu’inexplicable. Je tentais donc une invisibilité toute relative, je bougeais peu, je frôlais les murs, silencieux jusque dans mes gestes... Tel fut mon quotidien de gamin, puis d’adolescent.
Les Noëls étaient les plus tristes, car il n’y avait aucune différence avec les autres jours. Ils ne représentaient rien pour ma mère. Pourtant, j’avais écouté les enfants à l’école, ils dépeignaient des fêtes en famille où chacun recevait des présents. Combien de fois ai-je rêvé de m’immiscer dans leurs foyers pour prendre part aux réjouissances ? Je m’approchais d’eux afin d’entendre leurs conversations, de m’abreuver de leurs récits. Je ne me lassais pas de la description de leurs festins et paquets, plus somptueux les uns que les autres. Mon inventivité était fertile et je fantasmais sur des emballages multicolores, ornés de rubans de soie et de satin. Au fur et à mesure des années, je les imaginais toujours plus splendide, réalisés dans des pliages sophistiqués.
Je devais néanmoins rester prudent : si mes camarades se rendaient compte que je m’intéressais à eux, ils me le faisaient payer. Je devenais l’objet de leurs vindictes, de leurs quolibets, voire de leurs coups.
Le plus souvent, ils me traitaient de sauvage, de taré ou de fils de cinglée. Et moi je pleurais car j’avais mal, j’avais peur et je ne savais plus que faire pour me faire des amis. J’étais toujours aussi seul. J’avais envie de disparaître, de périr après chaque gifle puisque, selon tous, je ne méritais pas de vivre. Pourtant, je n’avais jamais demandé à naître auprès de cette folle, dans cette cabane sordide, j’aurais préféré être au courant de l'identité de mon père ; mais cela leur était égal, leurs sarcasmes fusaient, jusqu’à ce qu’ils se lassent, dans la mesure où je ne répondais jamais. Le temps et ma patience me permirent d’obtenir un statu quo qui m’arrangeait, même s’il me laissait un goût amer et de profonds regrets. Avec l’âge, là aussi, j’appris à devenir quasi invisible. Comme avec ma mère.

Quand je rentrais à la maison, elle me disait : « Tu es un moins que rien, tu n’as rien dans la tête... ». Elle s’écriait souvent : « Tu es un fardeau, une larve, je ne mérite pas une existence pareille... » Je m’apercevais bien que les autres pensaient la même chose. Comment aurais-je pu lutter ? Je détestais ce que j’étais, je me sentais inutile, sot. Vide, malgré mes efforts pour que l’on m’apprécie, tentatives qui tombaient inévitablement à l’eau. Alors, je me suis laissé gagner par la lassitude et par une sorte d’apathie, telle une brume qui me protégeait de tout sentiment, de tout tourment, mais aussi, de tout plaisir.
Avec les années, ma carrure s’est développée et je suis devenu grand et fort. Quand elle comprit le profit qu’elle pouvait en tirer, ma daronne ne voulut plus que je m’enferme dans ma chambre. Elle brûla les quelques livres que je ramenais encore et m’astreint au travail, dehors, du lever au coucher du soleil, quelle que soit la météo. Tour à tour, je cultivais le lopin de terre accolé aux rondins de la cabane, je coupais du bois et je sortais nos deux vaches et trois chèvres. Pourtant, elle n’a jamais proféré une parole de remerciement, alors même que sa critique acerbe et humiliante était quotidienne.
Et puis un jour, les choses ont changé.
Elle traînait une mauvaise toux de fumeuse invétérée depuis des années, mais en quelques semaines, les symptômes s’intensifièrent et sa respiration devint pénible, douloureuse. Ma mère avait toujours refusé de consulter des médecins, qu’elle qualifiait de charlatans prêts à la droguer pour s’enrichir et elle ne dérogea pas à ses principes ; elle mourut donc à petit feu, tuée par son amour-propre et son aversion pour les antibiotiques.
Un matin, étonné de ne pas la voir levée, je pénétrai dans sa chambre et la trouvai recroquevillée sur son matelas, telle une fleur fanée après une cueillette. Au départ, je fus désemparé. Je n’avais jamais adopté de décisions par moi-même et je ne savais pas comment réagir. Mais rapidement, l’euphorie l’emporta. Avec sa disparition, fini les cris et les insultes. Elle ne pourrait plus régenter ma vie ! Je pouvais rire, chanter à gorge déployée, taper sur les meubles, personne ne me réprimanderait ! J’étais si soulagé que ma morosité habituelle me quitta, comme si un coup de vent avait éloigné le nuage qui emprisonnait ma tête depuis trop longtemps. J’esquissai même quelques pas de danse maladroits, afin de dire au revoir à mon existence passée. J’allais prendre les choses en main, dorénavant.
Dans les jours qui suivirent, je débarrassai la cabane de tous ses bibelots et souvenirs que je haïssais. Je dépersonnalisai le logement de la présence de ma mère et j’éjectai son lit, transformant sa chambre en atelier. Une idée avait germée dans ma tête ; ces cadeaux que j’avais imaginés, Noël après Noël, j’allais les créer et métamorphoser ma vie en un monde féerique. La date de ce réveillon qu’elle n’avait jamais voulu fêter s’approchait à grands pas, et j’allais enfin en profiter !
Puisque j’avais carte blanche, j’allai en ville pour me procurer des feuilles de couleur, des ciseaux crantés et autres accessoires. J’achetai du papier doré, des rubans et un bon nombre de matières premières à décorer... Mon cœur battait très fort, pour la première fois de toute ma vie je me sentais libre et heureux. J’étais tellement excité que je parlais seul et m’enthousiasmais devant les rayons. Mais l’expression des clients réfréna mon impatience car j’eus peur que les vigiles ne me jettent dehors manu militari, avant que j’aie pu emporter mes trouvailles avec moi.

Je passais ma journée et ma soirée à créer. J’étais ravi du résultat, mais, une fois tous ces cadeaux emballés, je ne sus pas quoi en faire. Encore une fois, j’étais seul, désemparé. Ma vieille tristesse ressurgit, elle n’était jamais loin.... Le but de tout présent n’est-il pas de l’offrir ? Je n’avais personne à qui les adresser, alors que j’aurais tellement aimé percevoir la joie dans les yeux de l’heureux élu ! Ma mère -mon bourreau- m’avait privé de cette chance... Mais qu’à cela ne tienne ; je décidai que, dorénavant j’aurai des amis.
Les jours précédents, j’avais remarqué qu’un groupe d’enfants venait jouer dans le pré, en dessous de ma cabane. Ils dévalaient la pâture inclinée sur leur luge à tour de rôle et poussaient souvent des cris de ravissement. Je les observais de temps en temps, imaginant combien il serait doux de devenir leur camarade.
C’était décidé, mes cadeaux seraient pour eux ! Je les leur offrirai dès le lendemain et je me couchais, heureux et plein d’espoir.
Au matin, je remplis un sac et me dirigeai vers le groupe d’enfants, à présent prêt à défier les pentes enneigées. Je les observai d’abord, comme je l’avais fait maintes fois, avec un peu d’appréhension à l’idée de devoir entamer la conversation. Je n’avais pas l’habitude ! Ils étaient quatre, trois garçons et une petite fille. Ils étaient mignons, emmitouflés dans leurs doudounes et je m’imaginais déjà les poussant tous les quatre sur leur bolide ! Ils m’expliqueraient comment monter sur cette luge et riraient aux éclats avec moi devant ma descente maladroite.
Je me résolus enfin à les aborder et je choisis d’approcher tout d’abord la gamine malingre. Je frôlai son dos et lui susurrai à l’oreille, de ma voix légèrement éraillée :
– Salut petite fille, tu veux jouer avec moi ? Je suis venu t’apporter des cadeaux.

Son visage se figea sur une expression d’horreur et elle poussa un hurlement désespéré. Je ne compris pas ce qui m’arrivait. Je désirai m’expliquer et tentai de la raisonner en parlant fort pour couvrir ses cris, mais ses amis se rapprochèrent, menaçants. Le plus grand de la bande serrait déjà les poings. Il m’invectiva :
– Casse-toi, sale clochard ! Tu crois que tu nous fais peur ! ? Je sais qui tu es. Mon père nous a prévenus de nous méfier de toi. Tu n’es qu’une vermine ! Si tu imagines pouvoir tripoter une petite fille en toute impunité, tu te trompes.
Les autres se rassemblèrent autour de moi, alors que je restai paralysé devant cette réaction incompréhensible. Ces gosses étaient-ils donc les mêmes que leurs parents, ceux qui m’avaient tourmenté durant mon enfance ? Je voulais simplement être gentil avec eux, je leur avais amené des cadeaux et voilà comment ils m’accueillaient !
J’étais immensément triste : alors je n’aurai jamais d’amis, avec ou sans ma mère, quels que soient mes efforts ! À cette idée, j’eus l’impression que je dégringolais de nouveau du mur d’obstacles que j’avais commencé à franchir, celui qui avait grandi par manque d’estime de soi, d’interdits, de malheurs. J’étais traîné dans la fange, piétiné encore une fois par des enfants sans cœur.
Je ne supportais plus de rester sans agir, à subir, encore ! Je bousculais deux gamins et partis en courant vers ma cabane, si rassurante.
Au vu de ma réaction, les petits monstres crurent avoir gagné et poussèrent des cris de joie. Ils ne savaient pas ce qui les attendait...

Pendant tant d’années, je m’étais tu et j’avais enduré le pire. Cela ne pouvait plus durer, c’était intolérable ! Je m’approchai du tas de bois et saisis la hache que j’avais utilisée l’avant-veille pour fendre le tronc du gros chêne. Puis, je regagnai le pré et me dirigeai en courant vers le plus grand des quatre mômes, le plus méchant aussi. Il allait voir ce qu’il allait voir ! L’enfant me tournait le dos et eut à peine le temps de réagir, au son des cris d’effroi de ses camarades.

J’abattis alors ma hache de toutes mes forces.
J’avais des muscles, je le savais. Mais je fus très étonné de constater qu’en un coup, je le fendis pratiquement en deux. Le sang gicla à profusion, tachant la neige blanche d’un beau grenat. J’étais vraiment dans le code des couleurs de Noël ! Dans ma fureur, je fauchai en trois mouvements la petite fille toute tremblante qui fixait le corps de son frère, sans esquisser le moindre geste. Rasséréné, je me dirigeai ensuite d’un pas leste vers les deux autres garçons qui couraient dans la même direction. Les sots ! S’ils s’étaient séparés, un des deux aurait pu avoir une chance, mais là, j’avais l’impression d’être à la chasse aux lapins. Je rattrapai le premier rapidement et l’assommai en projetant son visage contre le tronc d’un arbre. Je le laissai là, inconscient, le temps de régler le sort de celui restant. Je le rejoignis et l’achevai proprement, du tranchant de ma hache. Puis, je me demandai comment traiter ces quatre corps inanimés.
C’est alors qu’une idée me vint : je pris mon temps et m’appliquai à découper ma dernière victime en des morceaux égaux et bien proportionnés, car cette petite balade du matin avait aiguisé mon instinct créatif.
Je fis de même avec son comparse, qui, dans l’intervalle, s’était réveillé et produisait des sanglots suppliants, très désagréables. Ce n'était plus le moment de se repentir ! Il payait pour son rejet et pour les actions des autres générations avant lui. Je dus me raisonner pour que ma fureur redescende, alors même que les souvenirs de mes maltraitances passées affluaient. Mais la colère n’était pas constructive et j’eus peur de gâcher le corps en le réduisant à une bouillie infâme et inutilisable pour mon grand projet.
En vingt minutes, la clairière avait retrouvé son calme.
Épuisé par tant d’efforts, je décidai de faire une pause avant la tâche suivante : je regagnai ma cabane pour déguster la daube qui mijotait depuis deux jours ; elle était bien bonne, grâce aux herbes aromatiques que je cultivais dans mon petit potager et je me régalai de ce moment de félicité. Une fois rassasié, je retrouvai mon terrain de jeu, impatient de commencer.
Par cet acte, je comptais exprimer ma création artistique grandeur nature. Ma nature d’enfant émerveillé prit de nouveau le dessus : j’avais toujours rêvé d’avoir un sapin de Noël, ce qui était impossible puisque ma mère s’opposait à tout caractère festif. J’allais donc y remédier et connaître la magie de Noël pour la première fois en dix-neuf ans.
Je me dirigeai vers l’épicéa, situé à proximité de la cabane et, concentré, je l’étoffai peu à peu de mes décorations : bottes de lutin, morceaux de bras et de jambes, torses sanguinolents et visages figés dans des grimaces amusantes. Je répartis symétriquement tout ce que la nature et mes nouvelles rencontres m’avaient offert, et je finalisai mon œuvre en hissant la main de la petite fille, toujours dans son gant rouge, jusqu’au sommet de l’arbre, afin qu’elle prenne la place de l’étoile. Puis, fier de moi, je me reculai avec l’intention de contempler le spectacle. Le sang dégoulinait sur les branches, donnant un côté guirlandes naturelles à l’ensemble. J’étais content de moi, même si j’étais un peu déçu de ne pas proposer à un public d’initiés cet arbre magnifique.
L’année prochaine, je devrai étoffer mes décorations, les magnifier... Pourquoi ne pas y ajouter des scalps de cheveux blonds, roux et bruns ? Je m’assis devant ma création et mobilisai toute ma patience. J’avais été bien sage, j’attendais donc le clou du spectacle : j’espérais que le Père Noël passerait... sans trop tarder.
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Jean-Luc Menet · il y a
Prophétie auto-réalisatrice... Scotchant ! J'ai adoré
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Agnès Grapin · il y a
Ce petit récit commence avec un rêve d'espoir, et finit avec une assurance certaine de ce petit garçon qui a grandi... J'ai adoré