Un humain parmi les humains

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« Un humain parmi les humains » est un texte bouleversant. L’intrigue, racontée au présent, nous plonge directement dans l’enfer d’un camp

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François Nollet, Belge, vit depuis 8 ans en Tunisie. Passionné de littérature, cela fait 4 ans qu’il a rejoint ses idoles et qu’il écrit. Des nouvelles, des romans, des aphorismes, tout y ... [+]

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En y entrant, vous arrêtez de respirer. Vous retenez votre souffle jusqu'à la sortie. C'est ce que j'ai fait.
Je descends du camion, mes épaules se voûtent de peur d'accrocher le ciel. Un ciel si bas qu'il efface l'horizon. Sur la terre dévastée que je foule, l'air est acéré de colère, nourri par les milliers de vies qu'il a déjà écorchées. On se met en rang. Ici, tout est blanc, gris, noir. Les seules teintes qui se détachent sont les joues verdâtres à ma gauche et à ma droite. Ces pastels disparaitront bientôt, délavés par le vent sibérien, fanés par la mort qui rampe sensuellement le long de votre échine avant de vous emporter et de payer votre dette à la vie.
Les gardes nous attribuent une baraque, donc une brigade, donc une famille. On ne choisit pas sa famille. J'avance dans cet enfer blafard quand une voix retentit derrière moi. Le froid transporte le son deux fois plus vite. J'ai l'impression qu'une balle de fusil me traverse les tempes. « Vitali ! » Je me retourne avec lenteur comme l'homme qui tombe d'un immeuble et, dans sa chute, se dit « jusqu'ici, tout va bien ». Dans les camps, chaque instant de votre survie est un précipice. Tant que vous ne heurtez pas le sol, vous êtes en vie. Ce n'est peut-être rien, mais c'est en réalité tout ce que vous avez. Un garde s'avance vers moi. Plutôt, il titube. Il me fait face et me sourit. Je le reconnais. Boulgakov. Un ivrogne. Nous venons du même quartier de Leningrad. « Vitali, si je m'attendais à te voir ici ! » Je ne sais pas quoi lui répondre. Boulgakov n'a rien de plus à me dire que mon prénom. Il repart en se frottant les mains. Le mouvement de ses avant-bras fait glisser la sangle de son fusil qui tombe dans la neige. Un ivrogne.
J'entre dans la baraque à laquelle on m'a affecté. Il y a dix châlits. Je dénombre dix-huit personnes, moi inclus. Un prisonnier se présente à moi : « Je m'appelle Ivan. » En quelques minutes, Ivan m'explique les règles de la brigade. Autour du poêle, ce sont les Truands, prisonniers de droit commun, ce sont eux qui font la loi, aussi ils occupent les couchettes. Les autres, les Politiques comme moi, dorment à même le sol. L'espérance de vie dans la baraque est de quelques mois, tout au plus. Je retire mes bottes que je pose à mes pieds. Mon manteau sera mon oreiller. Je reste éveillé, couché sur la terre battue. J'ai trop peur, trop froid, trop tout. Je suis un homme parmi les bêtes.
Mise en abyme. C'est au camp que j'apprends ce que cela signifie. Je m'extirpe d'un cauchemar, propulsé dans un autre. Une tiédeur nauséabonde embaume la baraque. Mes bottes ont disparu. Un garde entre et me dit que je devrais déjà être avec ma brigade au réfectoire. Que je sois en chaussettes ne l'émeut pas le moins du monde. Le sol gelé me brûle les pieds. Je retrouve Ivan qui me tend un bol de Kacha, un gruau trop clair pour être nourrissant. Il regarde mes pieds et sort de sa veste laminée deux bouts de caoutchouc et de la corde. Il m'enseigne la fabrication des bottes de détenus. Sur la route qui mène à la mine n° 4, je peine à suivre le rythme. On crevait de froid à l'extérieur. Au fond du gouffre noir, la chaleur est insoutenable. En quelques heures, nous avons consommé les quelques calories emmagasinées au petit déjeuner. À midi, je n'ai extirpé de la roche que quelques kilos de charbon. Je le sais, atteindre la norme me sera impossible. D'un œil mauvais, Piotr, notre chef de brigade, note mon rendement. Le soir, je salive quand passent devant mon nez des bols remplis de Kacha. Aucun n'est pour moi. On me jette un bout de pain rassis. Ma production n'est pas assez élevée. Je mangerai quand je travaillerai.
J'ai tenu un an. Presque jour pour jour. J'ai connu les journées sans soleil et les nuits sans lune. J'ai croisé de nombreuses fois Boulgakov. Les petits signes de tête qu'il me lance se veulent encourageants. « Tiens bon », semble-t-il me dire. Mais se tenir à quoi ? Car c'est la question dans les camps, à quoi s'accrocher ? S'occuper l'esprit plus que les mains, en découdre quand il le faut, aux conseils d'Ivan pour éviter de se faire remarquer par les Truands. C'est Nikolaï qui a volé mes bottes le soir de mon arrivée, et d'après Ivan, il lorgnait aussi sur mon manteau. J'ai perdu deux dents, mais j'ai toujours mon manteau. Ma production de charbon me permet de manger assez pour survivre jusqu'au lendemain. Je suis épuisé. Mon corps entier souffre plus qu'il ne peut en supporter. La nuit, je dors.
Parfois, après le couvre-feu, j'accompagne Ivan. Nous quittons la baraque pour rejoindre un petit groupe dissimulé par l'obscurité. Nous buvons du Tchifir, un thé noir dont les effets nous rappellent l'alcool. Nous buvons pour oublier. Oublier quoi ? On ne souhaite plus s'en souvenir. Une nuit, Boulgakov, pris par la houle de l'ivresse, erre dans le camp. Par hasard, il tombe sur notre tripot clandestin. Nous finissons tous au cachot. Quand Boulgakov me reconnait, son regard se voile de souvenirs dont il ne parvient plus à saisir la substance éthérée. Trop de vodka. Sa main se lève dans ma direction, mais sa bouche exhale une phrase emportée par le vent froid de la toundra.
Je pensais avoir atteint les enfers. Je n'en avais qu'aperçu les contours. À l'entrée du cachot, on me déshabille. La cellule est humide, emplie d'une odeur de moisissure. Derrière le parfum coutumier d'une baraque pleine se cache une odeur bien plus terrifiante. La mort. Au-delà de chaque paroi, des hurlements. J'en pousserai moi-même avant longtemps. Ici, il n'y a plus rien. Vous n'existez même plus. Votre corps devient un poids pour une âme qui, peut-être, fut la vôtre. Au fil des jours, je perds toute essence. Mon cœur se vide plus vite que mes boyaux. Au fil des nuits, ma respiration devient râle. Je grogne. Je griffe. J'arpente en songe ma cellule trop étroite pour m'allonger, trop basse pour me tenir debout. Je pousse des plaintes de loup solitaire. Il n'y a plus de mots, mes sens exsangues ne suffisent plus à soutenir mon humanité. Je dors aussi. Une bête parmi les bêtes.
Mon séjour au pied de la faucille dure cent vies d'homme. En sortant, on me demande si cette semaine au cachot m'a fait passer l'envie de fureter hors de ma baraque la nuit. Oui. Les gardes nous trainent, Ivan et moi. On me conduit à la baraque. Pas Ivan. Sa carcasse heurte un tas gelé dans un bruit sec. On s'occupera du tas lorsque le printemps reviendra. Mes yeux bouillent, pourtant nous venons de replonger dans la saison de la nuit éternelle. Presque aveugle, on me dépose au pied du poêle. Des visages s'agglutinent. Je n'en reconnais aucun.
Le lendemain, un médecin vient me voir. J'entends « pneumonie », « repos » et m'enfouis dans un délicieux délire. Un breuvage épais dégouline sur mes joues, des relents de vodka agressent mes narines. Je devine la chapka de Boulgakov. J'avale goulument le potage. « Je t'ai affecté à une autre baraque. » Ses mots dansent, virevoltent. À mon réveil, je constate que Boulgakov a dit vrai. Le médecin revient m'ausculter : « Au travail. » Quand la brigade revient de la mine, je me recroqueville. La porte s'ouvre et le vent du nord qui souffle dans la baraque me glisse de la haine sur la peau. Lev, le chef de brigade vient me voir. Je pleure. À voix basse, mes camarades s'inquiètent de mon état. Je ronronne, crache et m'endors. Une bête parmi les humains.
Je rampe jusqu'à la mine n° 6. Chaque coup de pioche arrache à ma poitrine un peu de vie. Une glaire suave et opaque coule de ma gorge. À midi, je n'ai extirpé de la roche que quelques grammes de charbon. Je le sais, atteindre la norme me sera impossible. D'un œil mauvais, Lev, note mon rendement. Le soir, je salive quand passent devant mon nez des bols remplis de Kacha. Lev me donne le sien : « Tu me le rendras quand tu iras mieux. » De retour dans la baraque, Lev m'explique les règles de la brigade. Ici, on survit. Pas longtemps, mais ensemble. On me laisse un châlit. Les autres se pressent autour du poêle, chacun à son tour, sans se bousculer. Quelqu'un raconte une histoire. Je suis allongé, plus aucun soubresaut ne vient remuer mon corps désincarné. Mon âme, tendue vers le néant, relâche une vie perdue, trop courte et beaucoup trop longue. Je respire une dernière fois, comme si c'était la première. Je m'époumone sans bruit. Je heurte le sol et m'endors pour toujours. Un humain parmi les humains.
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« Un humain parmi les humains » est un texte bouleversant. L’intrigue, racontée au présent, nous plonge directement dans l’enfer d’un camp

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Kruz BATEk Louya · il y a
Un style bien vivant ! J'aime !
Si vous avez 2 minutes à perdre sur mon texte en lice
Mon existence : c'est moi-même le maître (Kruz BATEk Louya)

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Les Histoires de RAC · il y a
Un texte fort ♫
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suzanne cardin · il y a
Bravo! Dure histoire qui donne des frissons et très émouvant.
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Philippe Caizergues · il y a
Mon vote, avec enthousiasme !
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Roll Sisyphus · il y a
Un corps parmi les morts.
Là ou ailleurs une page sombre qui semble à avoir du mal à se tourner.

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Felix Culpa · il y a
Une histoire magnifique ! Je vous offre mes 5 voix et je m'abonne ! Bonne finale François !
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Alice Merveille · il y a
Je découvre ce texte uppercut... mes ***** !
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Merci François
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Michel Dréan · il y a
Un uppercut ! J'espère juste que ce texte fait partie du passé mais le présent laisse planer quelques doutes. Bravo François.
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Fred Panassac · il y a
Très touchée par votre nouvelle, comment ne le serais-je pas ! Je renouvelle tout mon soutien en finale.
✨✨✨✨✨

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