Un homme à la Mère

il y a
12 min
23
lectures
0
D’aussi loin que je me rappelle, elle a été toujours là.

Encore ado au Lycée, une sorte de présence diffuse, malgré les autres copines, autour des autres histoires, avec les copains, au plus tôt en parallèle à tout ça, sa silhouette menue trainait toujours pas loin, comme l’ombre des autres, un reflet persistant en dépit de sa transparence.

A peine quelques regards croisés ça et là, dans un bistrot pour apporter une nouvelle tournée de bières, dans les fêtes pour s’occuper de ranger le foutoir après le départ des hordes avinées, au club de musique pour remettre le matos dans les placards, elle n’apparaissait dans mon champ de vision que de temps à autre, une sorte d’accessoire récurrent, un élément du paysage posé suffisamment loin pour qu’on le voit presque tout le temps.

C’est presque naturellement, du moins sans que j’y prenne garde, qu’elle poursuivit son existence dans mon périmètre plus tard, à la Fac, mais cette fois-ci au milieu d’un tumulte permanent de bandes de potes, de bars et de boites bien plus frénétique qu’auparavant, certes il fallait bien que jeunesse se passe, mais celle-ci ne semblait limiter ses expériences qu’à la quête obstinée de la saturation par le vide.

Et puis au petit matin d’une fiesta en tout point comparable aux précédentes, quelques derniers survivants cherchant leur clefs sans trop y croire se retrouvèrent au petit café à l’entrée des Halles juste à l’ouverture à 6h tapantes, pour conclure dignement ils ne se rappelaient même plus quoi.

Marie commanda 4 cafés et nous les posa sous nos nez encore un peu hésitants, le mien en dernier et me dit simplement «après, je te raccompagne ».

Il y eu alors une sorte d’inflexion dans ma vie, presque insensible tout d’abord. Marie venait de temps à autre me voir, on causait, on écoutait surtout de la musique. Elle avait semble-t-il décerné à ma discothèque le prix spécial du jury, celui de « l’éclectisme qualitatif » comme elle le déclara après plus de bières que de coutume.

Je m’en rappelle encore, non pas que je me rappelle de tous les compliments qu’on me faisait à l’époque, mais plutôt parce que des compliments, elle n’en faisait pas souvent.

De temps à autre, elle finit par rester passer la nuit. Comparé à mes pratiques de ces temps là, elle détonnait totalement, discrète là les autres étaient bruyamment démonstratives, insaisissable là où les autres n’attendaient que de se faire attraper, semblant même admettre qu’il y en eu d’autres, là où ces mêmes autres...d’ailleurs je ne me rappelle même plus ce qu’elles voulaient, les autres en question.

Il devint facile pour moi d’assimiler la singularité de cette relation à une preuve attestant de sa profondeur. Marie devint progressivement « ma » copine, celle qui était toujours avec moi, et donc qui neutralisait tout autre alternative. Puis elle devint celle dont j’appréciais la présence, puis enfin celle dont j’avais besoin pour être bien.

Certes ça n’était pas du Gershwin, ça ne virevoltait pas dans tous les sens pour rebondir en envolées lyriques, il faut croire que mes ambitions d’alors étaient bien plus limitées. C’était néanmoins quelque chose de suffisamment fort et de permanent, qui semblait se construire pas à pas, plutôt une sorte de prélude. Je finis par me dire qu’elle m’aidait à avancer dans la vie, que toutes ces choses qui me trottaient dans la tête arriveraient à prendre forme avec elle bien mieux qu’avec toutes ces demoiselles de consommation courante m’ayant occupées auparavant. C’était pas faux.

Mais avancer vers quoi ?

Après tout, j’avais un job, pas la passion mais pas la dépression non plus, ça me laissait du temps pour la musique, et d’autres trucs sensés combler les manques comme disait ma mère.

« Tu parles d’un programme, on nait, on vie, on meurt, et l’affaire est conclue », que je lui répondais traditionnellement, rattaquant alors le même débat, le même agacement croissant de ma part, la même impression exaspérante de blocage de cette foutue bourrique, comme si elle voulait passer la vie qui lui restait à se cramponner à ses certitudes comme une bernique à son caillou.

Le caillou en question, mon père donc, n’en demandait pas tant, mais semblait y trouver son compte puisqu’il était toujours là. A défaut de comprendre le sens que mes parents avaient voulu donner à leur existence, j’en constatais au moins la modalité.

Ce que j’avais fini pas théoriser en tant que « modèle berniquien » faisait office de viatique familial, mais qui aurait pu pénétrer plus avant dans les motivations des deux protagonistes, quel zoologue aurait deviné les ressorts intimes de cet écosystème, la seule ambition de rester coller l’un à l’autre jusqu’à la fin. Mais la fin, c’est qu’un caillou, ca s’use et qu’une bernique, ça se vide, on le voit bien quand on écrase le tout en se promenant dessus à marée basse.

D’un autre côté, être coincé entre une bernique et son caillou, c’était pas pire qu’entre un marteau et une enclume, même plutôt moins pire à bien y penser, au moins la bernique et le caillou ne passaient pas leur temps à se cogner l’un sur l’autre.

Marie n’avait pas mis longtemps à comprendre leur manège à mes deux géniteurs, et malgré leurs invitations répétées puis insistantes, la discrète poursuivait son chemin, en l’occurrence le mien, avec une constance et une disponibilité qui fascinaient mes quelques amis. Elle n’en exerçait pas moins une influence déterminante sur ma vie, ou du moins le peu que je parvenais à en faire.

C’est fou comme la vie en question finissait par s’installer d’elle-même, finalement on n’avait pas grand chose à faire, on avait plutôt à laisser faire les choses, les autres, les événements, les circonstances. Et puis toutes ces briques s’empilaient les unes sur les autres et vous faisait un joli truc sur lequel on se retrouvait un beau jour à se dire « mais qu’est-ce que je fais là ? ».

Pour moi, ce jour là fut celui où elle disparut.

Comme ça, d’un coup, sans annonce, sans menace, sans même le genre d’indice dont on se dit après coup « mais bien sûr, imbécile, elle t’a laissé tous les petits cailloux de la terre, et toi, tu n’as rien vu ! »

Non, là, rien, vraiment rien. C’est ce que je répétais à ma mère en boucle, que je n’avais rien vu venir et elle de me lorgner en biais le nez accroché à sa broderie, comme sil elle avait des renseignements que je n’aurais pas eu, comme si ses informateurs lui avaient rédigé un dossier complet sur l’affaire. Plus ça allait, moins j’avais envie de venir la voir dans sa maison de retraite, la bernique.

Déjà, à force d’usure, son caillou était parti quelques mois plus tôt, en fait délité chaque jour un peu plus par les marées de l’existence, et un jour, plus de caillou, juste une bernique toute seule, comme un pied de nez à l’ordre naturel des berniques et des cailloux. Un peu méchamment, je m’étais alors écrié « bien fait », intérieurement comme il se doit, mais Marie, elle, avait tout entendu.

Parce qu’elle entendait tout de moi, du moins ce qui parvenait à sortir et ce qui sortait, c’était bien plus des questions que des réponses. Je m’étais même dit que finalement, les réponses, c’était elle qui me les apportait. Elle était là et sa seule présence était une réponse en soi.

Mais de m’entendre penser aussi bruyamment une telle sentence avait dû la toucher d’une manière ou d’une autre, parce qu’à dater de ce jour, une imperceptible distance était apparue.

Comme quoi, quand on prend la peine d’y réfléchir, des indices d’éloignement il y en avait eu, forcément, ne serait-ce que cet interstice là. Même bien d’autres sans aucun doute et même des plus gros, mais comme la seule qui me permettait d’y voir quoi que ce soit dans ma vie, c’était elle, une fois partie, je me retrouvais aveugle. Et chacun sait que si naitre aveugle décuple les autres sens, le devenir après coup rend totalement infirme.

De là à disparaître comme ça, sans raison ça n’avait pas de sens.

Et puis, une nuit d’insomnie, une idée toute simple m’apparue. Tellement simple qu’on se dit, « mais comment ai-je fait pour ne jamais y penser avant ? », bref le genre de truc qui vous enfonce un peu plus quand vous essayez de remonter la pente. Non elle n’avait pas disparue sans raison, non elle n’avait aucune raison de disparaître, elle n’avait simplement plus aucune raison de rester ».

Au matin, je recevais un coup de fil de la maison de retraite « votre mère vient de décéder ».

Est-ce qu’on peut concevoir ce qu’est le sentiment de vide au milieu d’un trou encore plus grand, franchement je ne l’aurais jamais cru si je ne l’avais pas ressenti moi-même. Là aussi, le pied de nez à l’ordre naturel des choses avait fait son œuvre, je croyais déjà m’être vidé de toute substance et je découvrais qu’on pouvait encore perdre plus encore, une vie à valeur négative. Une construction qui non seulement s’écroule sur elle-même, mais continue à générer du moins que rien. Moins que rien, ça existait et c’était moi.

Ca serait beaucoup dire que cette vie avait continué malgré tout, elle avait continué faute d’interruption, personne n’ayant voulu prendre la responsabilité d’appuyer sur l’interrupteur, en tout cas pas moi. Les tâches quotidiennes s’enchainaient les unes après les autres, chaque maillon faisait son boulot, même les plus faibles d’entre eux y parvenaient et bon an mal an, la chaine avait tenu.

Quelques filles étaient bien passées par là, pas les grandes émotions, non, mais il ne fallait pas grand chose non plus pour avoir mieux que rien. Quelques potes trainaient aussi dans les parages, mais vu l’état respectif de leur propre existence, on était plus dans les soins palliatifs réciproques que dans la guérison collective.

Enfin il avait la musique. En fait, c’était bien la seule chose qui n’avait pas totalement disparue, mais c’était pas non plus la grande affaire de ma vie, plutôt la musique d’un film par ailleurs clairement raté, pas non plus un bruitage insipide, non, plutôt une présence discrète, parfois à peine audible, mais une présence quand même.

Alors forcément, quand tout se retire, qu’on se retrouve tout nu avec soi-même, une petite musique aussi modeste soit-elle prendrait pour un peu des airs de flonflon.

Ca avait commencé par des soirées entières à tâtonner d’anciennes grilles de jazz, rien de tel que des vieux Ray Charles pour un aveugle débutant. Et puis au détour d’une visite d’un vieux pote musicos, quelques paroles peu contraignantes sur des répètes qu’on aurait pu essayer chez lui, il n’avait pas de voisin, sa femme l’avait quitté mais pas sa contrebasse.

Enfin, il y eu une rencontre inattendue un soir de bières blanches avec un grand black et son trombone, un gars cool et pénard, mais surtout un son qui vous réveille d’un coup, même pour un zombi comme moi, un phrasé, une respiration qui vous redonnait du souffle, inouïe comme impression. Pour la première fois depuis bien des années, je sentais à nouveau quelque chose en moi battre la mesure.

Le reste a suivi comme par évidence et nécessité, il fallait qu’on se revoie, c’était pas possible de ne pas jouer ensemble. Notre bar à bière habituel n’ayant rien contre, on installa un jour un vieux clavier électrique à poste et quelques bricoles, le reste venait chaque soir avec les autres. Je voyais surtout ça comme un moment dans ma semaine, un point de repère, un truc auquel m’accrocher qui rendait le reste de la dérive acceptable.

Les débuts furent laborieux, il fallait s’y mettre au propre comme au figuré, pas facile à faire mais Joseph et son trombone furent d’une patience infinie. Ce type était la bonté même, et ça déteignait sur tout le reste. Non pas qu’il fut un musicien exceptionnel, pas bien meilleur que nous en tout cas, déchiffrant aussi mal, 2 ou 3 doigts sur chaque main grand maximum, mais le peu qu’il savait faire, dieu que c’était bon.

Un soir où on avait finit pas sortir 3 ou 4 standards corrects, sans plus, mais avec quelque chose dedans et alors qu’on s’apprêtait à remballer, il nous présenta à l’auditoire clairsemée en vrai show man, « à la basse John, à la batterie, Bill et au piano, Bob » et moi de conclure « et Jo au trombone ». On avait vu plus original, mais ça nous est resté.

Semaine après semaine, il a bien fallu admettre que le bistrot se remplissait un peu plus, et que la quartet John, Bill, Bob & Jo prenait vie dans la vie des autres. On se disait entre nous qu’à défaut de technique, on avait le touché et que sans doute c’était ça qui touchait les autres. Pour une fois qu’on tombait d’accord sur un semblant de réponse à une de nos innombrables questions, on n’allait pas non plus faire les difficiles.

Il devait effectivement se passer quelque chose dans la tête des autres, car au delà du nombre, il y avait aussi les diverses formes que prenait cet intérêt. Phénomène bien connu de tout musicos même peu talentueux, un nombre de filles de plus en plus significatif commença à peupler notre bar, et par là même, des attentions, des regards, des frôlements de moins en moins fortuits. C’est au bout d’une de ces soirées d’effluves enivrantes que Joseph vint s’asseoir à côté de moi avec 2 bières et me glissa « as-tu compris que j’étais homo ? »

Les quelques secondes suivantes me semblèrent interminables, mon Joseph et son trombone, celui qui m’avait redonné confiance dans ce que pouvait être un couple, un vrai, le voilà qui m’abordait comme un pirate.

Et puis il ajouta « mais j’ai compris aussi que tu ne l’étais pas » dans un phrasé aussi élégant et délicat que ses intros, mon Joseph, mon frère d’âme, tu me laissais t’aimer seulement comme j’en étais capable, sans rien attendre de plus.

On s’est tombé dans les bras l’un l’autre et on est resté longtemps comme ça, je crois bien que j’ai pleuré, Joseph aussi sans doute mais comme à son habitude, ses sentiments n’ont joué qu’en contre-point des miens, tout en mesure, tout en nuances.

Comment pouvait-on être à ce point dans le don de soi, dans l’entière disponibilité aux autres, dans la seule quête de résonance. Ce type avait réussi à transformer trois paumés en un quatre-quarts d’âme, un tout, quelque chose de beau, d’aimé par les autres, par son seul timbre profond et doux, ses attaques à peine éraillées et son vibrato imperceptible et sensuel, il avait su nous parler la seule langue qu’on pouvait encore comprendre.

La semaine suivante, sans trop savoir ce qui me prenait, je me pointais avec une nouvelle grille, un truc à moi, une compo pas du tout aboutie, mais ça changerait toujours des classiques qui finiraient forcément par lasser les groupies les plus déterminées. Sur le coup, personne de broncha en prenant sa photocopie pour la poser devant soi, il n’y avait d’ailleurs pas de quoi frémir, l’Anatole de base rassurait tout le monde, seule la phrase d’intro était écrite, j’en avais un peu bavé, mais il fallait qu’elle le soit, elle était la véritable intention, le reste n’était que le décor.

Alors après la pose, on s’est regardé avec Bill et John, on a mit la feuille au dessus du tas, et ils ont attendu que je me lance. Joseph comme à son habitude laissait tout le monde démarrer à sa main et venait nous rejoindre tranquille en cours de route. Dès la première phrase, un truc s’est passé, je n’entendais presque plus rien, comme si tout le bistrot s’était tu d’un coup.

J’ai senti mes deux accoudoirs favoris se pointer tout en souplesse, la contrebasse à gauche, la batterie à droite, du velours, du jazz pullman, un état transitoire de pur plaisir vibratoire. Alors, mon Joseph s’est retourné juste à l’ultime seconde, les yeux clos et son attaque m’a fait décollé du siège.

Là où je me contentais de dérouler la phrase initiale, de la retourner gentiment dans un sens et dans l’autre, bref de tourner autour avec la timidité d’un jeune puceau, Il la prit d’un coup, la colla au plafond et scotcha tout le monde avec. L’intention devint un cri renversant, le quatre-quatre un corps palpitant, la reprise une extase, le final un souffle évanescent, le bistrot était devenu le chœur d’une seule et même prière, suivi d’un silence, puis d’un raffut assourdissant, les couples s’étaient recollés l’un à l’autre, les groupies glapissaient, le patron essuyait une larme, mes deux accoudoirs n’en croyaient pas leurs oreilles, Joseph était rempli jusqu’à ras bord.

Il me revint alors un souvenir d’enfance, une image d’une netteté brutale et douloureuse, devant le vieux piano de la chambre d’amis, à la dernière note d’une petite musique que j’avais composée, le même silence s’en était suivi dans ma tête et dans la pièce et dans la maison et partout autour de moi. J’étais sorti doucement, j’avais descendu l’escalier et rejoint le reste de la famille dans la cuisine, c’était bientôt l’heure de passer à table.

J’avais dû espérer qu’ils diraient quelque chose du genre « c’était quoi ce morceaux ? » ou même « ça avait l’air joli », mais non, rien, pas un mot, pas un écho, le vide, le néant.

Fidèles à eux-mêmes, la bernique et son caillou n’avaient pas bougé, la musique n’avait rien changé à leur milieu, le courant marin qui les baignait n’était pas le mien. Pourtant, j’allais bien y flotter sans direction et sans but, à m’accrocher à tout ce qui passait ma vie durant.

Dans le boucan invraisemblable du bistrot, je senti d’un coup que ce dans quoi j’étais tombé alors il y avait bien longtemps, je venais à peine d’en sortir juste à cet instant.


Le reste de la soirée fût à l’unisson, on n’était qu’une seule voix, qu’un seul tempo. Chaque morceau pourtant déroulé tant de fois avant, devenait un moment de grâce, à chaque fois le silence d’abord nous enveloppait avant que les cris ne nous traversent l’instant d’après la dernière note. Si le patron n’avait pas supplié qu’on arrête pour ne pas lui faire perdre sa licence, on y serait encore.

Une fois tout le monde redescendu sur terre, on commença à ranger dans la cohue résiduelle et Joseph apparu à mon côté, je l’embrassais comme du bon pain, il me rendit tendrement mes effusions, puis me dit « Bob il y a quelqu’un qui veut te parler ». Une petite main m’a alors attrapé par l’épaule et le temps que je me retourne, elle s’était collée contre moi. Marie était revenue.

Je restais absent tout d’abord, le vacarme aidant, je n’avais pas vraiment conscience de ce qui m’entourait, n’étaient mes potes avec qui je venais de fusionner pendant la soirée, le genre de sensation dont on ne ressort que très progressivement.

Et puis le contact de ce corps fluet contre le mien me ramena petit à petit en moi-même, avant de reconnaître le petit chignon tenue par une pince de crabe en plastique, pas possible de se tromper, c’était bien elle.

Par reflexe, mes mains s’étaient posées sur ses épaules, je la sentie frémir et accentuer sa pression contre moi, comme pour se réfugier à l’intérieur. De longues secondes passèrent sans que je ne bouge, laissant simplement mon retour parmi le monde physique s’achever entièrement.

J’avais presque oublié cette silhouette et la manière dont elle pouvait trouver sa place contre moi, je crus même que l’empreinte avait pu y rester, imperceptible mais pas effacée, et ne révélant son existence qu’à l’apparition de la forme qui l’avait créée des années auparavant.

Désormais, je la sentais respirer lentement, s’apaisant avec la sortie des derniers clients du bar et le calme qui revenait peu à peu. Ce ne fut qu’à ce moment que les sensations me revinrent avec le discernement de ce qui se jouait désormais.

Etonnement, la situation m’apparue d’une clarté simplissime, est-ce que nos vies devaient à nouveau suivre le même chemin, ou pas, au prétexte qu’elles en avaient eu l’habitude. Mon regard se baladait autour du bar, le patron s’attaquait à ses pompes à bière, la serveuse au tables et chaises et le serveur à la serpillère. Ce ballet me sembla rassurant dans sa chorégraphie parfaitement exécutée autant que dans sa finalité. Pas de question à se poser, pas de décision à ruminer, tout ça devait être fait parce qu’il le fallait, point barre.

Mais pouvais-je décider de la suite de mon existence avec la même évidence, la vie avec cette femme devait-elle résulter d’un choix rationnel, d’un arbitrage pratique, ou alors d’un sentiment subjectifs, d’une intuition plus que d’une raison.

LA seule évidence qui m’apparue était que ces considérations ne me seraient d’aucun secours, l’heure n’était pas aux digressions philosophiques, mais à l’énoncé d’un choix, la requérante ne poireauterait sans doute pas toute la nuit à cette place, même si elle ne semblait pas vouloir en bouger.

Joseph avait comme à son habitude méticuleusement astiqué son trombone et le démontait avec la délicatesse d’un horloger avant d’en glisser chaque pièce dans l’écrin vermeil ouvert à ses pieds. Les pièces en question y avaient chacune leur forme et donc leur place, point de doute dans la valise noire prête à se refermer, ni dans l’esprit de son propriétaire, les choses avaient leur rôle et leur destin.

Le déclic de la fermeture mit un terme à mes réflexions, je baissais la tête et chuchotas quelques banalités relatives au plaisir que j’avais qu’elle ait assisté à cette soirée, mais le reste n’était qu’un grand blanc.

Les derniers thème joués avec les potes tournait encore dans ma tête, les sensations intimes nées de ces phrases musicales partagées étaient encore actives et profondes, elles continuaient à vibrer en moi comme l’aurait fait un alcool fort, douce ivresse, enivrante rémanence, persistance du plaisir, telles étaient désormais mes raisons de vivre.

Marie avait senti cet indicible flottement, elle leva lentement la tête, et regarda fixement mon menton comme elle le faisait si souvent. Je sentis la pression de son corps diminuer puis ses bras redescendre, et sans dire un mot, s’écarta et sorti du bistrot sans se retourner, à l’instant même où un petit déclic confirma à Joseph que sa valise noire était bien refermée.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,