Un garçon romantique

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Jury

"Et si écrire, c'était tout simplement ne plus taire cette âme en soi?" François Cheng  [+]

Image de Hiver 2021
Bastien était romantique, du moins c’est ainsi qu’il se voyait. Quand il était en colère contre lui, contre le monde, il se disait c’est parce que je suis romantique et cela allégeait le poids des journées difficiles.
Il se serait voulu long, mince et le teint pâle. Il était large, solide et respirait la bonne santé. Il faisait plus que son âge avec cette voix posée, cette démarche assurée et la force que l’on devinait en lui. Il pratiquait le basket deux fois par semaine et faisait du théâtre tous les mercredis, ce qui enchantait sa mère et ennuyait son père. Il jouait le rôle d’Arthur Pendragon de Haute-Bretagne, mais rêvait d’être Lancelot du Lac.
Avec passion, il aimait une fille de son lycée qui se blottissait dans ses bras durant toutes les récréations, mais qui fréquentait ailleurs un autre garçon qu’elle ne voulait pas quitter. Il arrivait à Bastien de vouloir lui enfoncer un poignard dans le cœur, mais il se bornait à resserrer un peu plus fort ses deux bras autour de ses épaules si douces. Parfois, il avait envie de mourir et son ventre lui faisait mal. Parfois encore, il projetait de tuer son rival et loupait son contrôle de maths.

Ce soir, il fêtait son anniversaire et sa mère lui laissait la maison pour toute la nuit. Elle lui faisait confiance. Demain, comme il se doit, il irait chez son père pour continuer de fêter ses seize ans. Tout s’annonçait bien.
Lucie viendrait. Elle s’accrocherait à lui durant les slows. Il respirerait l’odeur de ses cheveux. Il lui chuchoterait des mots d’amour. Il oublierait tout ce qui n’est pas elle, sa blonde volage aux yeux tristes. Il serait comme Lancelot avec Guenièvre : « Mon cœur, je le dépose entre vos deux mains blanches. De vous désormais, dépend ma raison d’être... »
Elle ne pourrait résister à l’envie qui le tenait de l’avoir près de lui pour toujours, de la sentir, de la toucher, de l’aimer. C’était si fort qu’il en étouffait certains matins et peinait à se lever pour affronter sa vie. Oui, il fallait qu’elle choisisse enfin ! Ce soir, son sort serait scellé !

Il avait aménagé la cave avec sa mère qui pour l’occasion avait dégagé un peu de son temps pour l’aider. Tout était prêt. La boule à facettes, la sono, les CD, les boissons au frais, les pizzas et les gâteaux découpés. Rien ne manquait, il en était sûr et tous les copains invités seraient présents.
« Amuse-toi bien mon bébé, je rentrerai demain matin. »
Une mère comme elle, belle et tendre ! Comment son père avait-il pu la tromper, se détourner d’elle, l’abandonner pour une autre ? Tout s’était si mal passé. Les cris, les larmes, les veines tranchées puis le froid, le silence après sur sa mère, sur la maison, pendant de longs mois, des mois de son enfance abîmée. Mais son passé ne l’intéressait plus. Les problèmes des adultes ne le concernaient plus. Il était amoureux d’une fille difficile et son grand-père fabriquait des épées pour son spectacle théâtral et il était le meilleur de son équipe de basket, le plus grand, le plus fort, « Vous êtes le meilleur des rois, Arthur Pendragon... », et il avait seize ans et Lucie lui souriait.

Elle était si jolie, « la plus belle du royaume de Bretagne... ». Il lui prenait la main, la faisait danser, lui servait à boire, l’installait sur ses genoux, lui caressait le dos, lui embrassait les lèvres. Elle se laissait faire comme à son habitude avec des petits rires sans joie puis se détachait un peu et partait pour mieux revenir se nicher dans ses bras. Elle aimait être aimée de lui que les filles regardaient. Elle aimait sa gentillesse, ses baisers et passer une main furtive dans ses cheveux. Elle voulait le garder son chevalier servant. C’était amusant d’être ainsi convoitée, admirée, protégée, mais... c’est un autre qui la faisait rêver.
— Il faut choisir maintenant, Lucie ! 
— Oh ! Pourquoi ? 
— Tu le demandes ? 
— Oui, parce qu’on est bien tous les deux comme ça ! 
— Non, moi je ne suis pas bien.
— Tu ne veux plus me voir ? 
— Arrête de jouer avec moi Lucie ! 
— Écoute, Arthur, tu es le meilleur des rois, le meilleur des hommes et je t’aime de toutes mes forces, mais... je ne peux vivre sans Lancelot, je ne le peux pas...
Bastien la regarda longuement sans rien dire. Elle faisait tourner une mèche de ses cheveux entre ses doigts et tirait maladroitement sur sa jupe. Elle était tellement émouvante que sa gorge se serra. Ce fut son dernier beau regard sur elle. Il s’éloigna les poings fermés, la laissant avec ces désirs indécis.
Il traversa la pièce et sortit dans le jardin. Sa poitrine lui faisait mal à nouveau et il avait envie de crier, de frapper, de détruire le monde. Il voulait que la soirée s’achève vite pour se retrouver seul et pleurer sur son amour perdu, pleurer de s’être cru Lancelot et de n’être qu’Arthur, celui que l’on n’aime pas vraiment d’amour sans limites. Mais non, il n’allait pas attendre. C’était maintenant qu’il fallait agir, qu’il devait supprimer l’ennemi, maintenant que sa rage était si puissante qu’il ne pouvait la contrôler. C’était le moment de cracher la peine qui l’étouffait, d’extirper tout ce qui l’oppressait, comme Arthur avait arraché l’épée du rocher.
Il se dirigea vivement vers la maison et buta contre une ombre venue le chercher : « Nous devons travailler notre scène mercredi prochain. Tu as appris ton texte ? » Sans attendre de réponse, l’ombre l’entraîna d’un pas décidé vers la piste de danse. Bastien se laissa faire, le cœur à l’envers. Il connaissait cette ombre. C’était une bonne élève et la meilleure au théâtre. Elle était fine, brune et riait souvent. Elle savait jouer, danser et chantait d’une voix qui troublait tous les garçons de leur petite troupe. Les scènes d’amour avec elle devenaient plus simples. D’instinct, elle plaçait sa tête et ses bras au bon endroit, sans gêne et doucement. Elle lui tenait toujours la main en dansant devant lui et Bastien sentit la boule dans sa poitrine devenir plus petite et violemment l’envie d’être heureux s’empara de lui. Il eut soudain parmi les bruits et l’agitation de la fête, le pressentiment de ce que serait sa vie et il pensa à ces cailloux que son père choisissait avec soin, au bord de la rivière. Ensemble ils les lançaient sur l’eau et les regardaient rebondir si loin qu’ils semblaient ne jamais couler.

Il avait seize ans et tant de choses à accomplir. Il voulait en finir avec les déceptions et les peurs qui l’avaient trop souvent accompagné. Arthur dévorait la vie. Lancelot la contemplait. Arthur avançait. Lancelot piétinait. Oui, Arthur était le plus beau rôle et cette fille qui dansait pour lui en était la preuve.
Alors, il balaya ses démons, chassa les tourments de son jeune âge et le cœur ouvert à jamais, il se tourna vers sa danseuse légère, certain de son courage d’aimer et de son désir de vivre dans l’honneur.
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Françoise Cordier · il y a
Ah les tourments de l'amour si bien décrits tout en finesse, et un heureux choix final... si ce peut être une fin à seize ans. Il a le temps de jouer bien des personnages qu'on lui souhaite heureux.
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Camille Berry · il y a
Il a toute sa vie à jouer bien sûr... Merci beaucoup Françoise pour votre passage sur ce texte ... et ... à bientôt....
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Marie Saintemarie · il y a
C'est plein d'amour, et d'espoir au seuil de la vie. C'est frais et vivifiant comme un matin de printemps. Merci.
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Camille Berry · il y a
Merci à vous Marie de passer lire mes textes... Et merci pour votre joli texte en "Éphémère"
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Marie Saintemarie · il y a
C'est plein d'amour, d'espoir et de vie. Merci.
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Max Delvo · il y a
Je vote pour vous, pour ce texte plein d'amour qui rassure. En ce moment il vaut mieux parler d'amour et vous le faites si bien......
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Camille Berry · il y a
Parler d'amour, écrire sur l'amour, sujet éternel... On ne peut en faire l'économie, surtout en ce moment, vous avez bien raison. Je vous remercie de votre lecture et de votre commentaire chaleureux...
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SakimaRomane · il y a
Je découvre et j'aime :)
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Camille Berry · il y a
Et bien tant mieux! Merci beaucoup Sakima!
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Viviane Fournier · il y a
Je reviens, Camille et avec le même bonheur .... Belle chance à toi !
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Camille Berry · il y a
Un bonheur de lire ton commentaire Viviane... Un grand merci et une belle journée pour toi!
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Georges Saquet · il y a
Mon soutien !
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Camille Berry · il y a
Un grand merci Georges! Bonne journée de printemps...!
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Marie Juliane DAVID · il y a
Bonne finale Camille !
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Camille Berry · il y a
Merci beaucoup Marie Juliane
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Constance Delange · il y a
Bon texte qui aurait gagné à plus developper la nouvelle élue
bravo

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Camille Berry · il y a
Merci Constance !
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Etienne Roch · il y a
Très jolie histoire et pris beaucoup de plaisir à la lire
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Camille Berry · il y a
Merci Etienne! Contente que vous aimiez cette histoire...

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