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Charlie Norach

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Le plat a l’air savoureux. Simple, mais savoureux. De la vraie cuisine maison, à la traditionnelle. Les parts de tartiflette, artistiquement disposées en dômes, trônent au milieu de chaque assiette. Les pommes de terre ont l’air fondantes et ne font qu’un avec le reblochon, qui les recouvre amoureusement. Chaque assiette contient un bout de fromage grillé, bien doré, sur le dessus. L’odeur monte et parvient jusqu’aux narines, alléchante, chaude, chaleureuse, réconfortante.
Elle saisit sa fourchette, brisant la géométrie étudiée de l’ensemble : comme d’habitude, chaque couvert est à sa place, rien ne dépasse, la cruche d’eau au milieu, de part et d’autre deux corbeilles de pain, et les sets les uns à côté des autres, parfaitement alignés. Le seul bémol : la grosse pinte de bière, à moitié bue, que vient de poser son père sur la table.
Son estomac trépigne d’impatience et malgré elle, un gargouillement sonore se fait entendre. Elle attend que tout le monde soit assis et que quelqu’un lance « Bon appétit ! » avant de se servir. Comme toujours, sa deuxième petite sœur est en retard. Son père, qui a cuisiné et tout installé, doit attendre qu’elle arrive pour s’asseoir. La cuisine est si petite, que sa chaise se trouve dans l’embrasure de la porte : il mange dans la cuisine, assis dans le salon.
Enfin, la plus jeune des filles arrive. Dès qu’elle prend place, elle tape dans le monticule doré et odorant et enfourne la fourchette dans sa bouche. C’est le signal : « Bon, eh bien, bon appétit », lance leur père, un sourire en coin. La mère regarde la benjamine avec réprobation, mais ne dit rien.
- Qui veut de la salade ? demande l’aînée, qui se contorsionne vers l’arrière pour saisir le saladier.
La cuisine est toute petite, très contraignante, mais tout est à portée de main.
Sa première petite sœur et sa mère sont parties prenantes. Elle les sert. Son père fait un signe de la main qui signifie : « Non merci, j’en prendrai après ». Sa deuxième sœur a la bouche pleine et ne peut pas répondre.
- Tu en prendras après ? Je le remets derrière.
La petite acquiesce.
En entamant sa colline de tartiflette, elle remarque des lardons bien grillés.
- C’est délicieux, complimente sa mère.
- C’est du travail, répond le cuisinier en haussant les épaules.
Il boit une rasade de bière, s’essuie la bouche sur le tablier qu’il a encore, noué à la taille, puis désigne d’un signe de tête les petits lardons que sa fille aînée pique au bout de sa fourchette.
- C’est vraiment con que les bougnouls ne puissent pas en manger. Ils ratent vraiment quelque chose.
Son ventre réitère un gargouillement, douloureux cette fois. Tout le monde mange, savoure, en silence. Elle pique de sa fourchette un bout de salade, et un bout de tartiflette. Le chaud et le froid, les goûts, se mélangent dans la bouche ; c’est délicieux.
- De toute façon, les religions, c’est l’opium du peuple.
Personne ne réagit ; il avale une bouchée, boit à nouveau, et reprend une bouchée de pomme de terre. Un peu vite.
- Il suffit de regarder leurs coutumes. Forcer les femmes à se couvrir entièrement. Elles n’ont même pas le droit de parler en la présence de leur mari. Qu’est-ce que c’est que cette religion ? Et ça ne va pas aller en s’améliorant. Il y en a de plus en plus. Des Rachid, des Mouloud. Ne vous mariez jamais avec un rebeu, les filles. Quelques semaines, et vous n’aurez plus le droit de sortir ni de parler à quelqu’un d’autre.
Sa mère, qui jusque là avait le nez dans son assiette, le relève soudainement.
- C’est vraiment très bon. Où tu as mis le plat, dans le four : en bas, au milieu ? En haut, pour que ça gratine ?
Son père lui jette un regard amusé. Les yeux plissés, sourcils levés.
- J’adore quand tu poses ce genre de questions. On dirait que tu sais de quoi tu parles.
Sa mère a un petit rire et lève les yeux au ciel. Elle dit : « Oh là là qu’est-ce que tu peux plaisanter », ou « Quel humour », quelque chose dans ce genre. Elle, elle ne dit rien, comme ses sœurs. Mais elle a vraiment mal au ventre. Elle mastique lentement, pour faire partir cette boule. Elle se concentre, respire, regarde droit devant elle. Elle voit ainsi son père, qui a l’air content de lui. Sa bière est presque finie. Il se remet à parler, d’une voix grave et respectueuse.
- Les Anciens savaient faire les choses. C’est un très bon plat.
Tout le monde est d’accord. Elle hoche la tête en même temps que les autres, et respire plus librement.
- Bon, après, reprend-il, les Savoyards et les Hauts-Savoyards, on sait comment ils se reproduisaient.
Personne ne réplique. Elle sent quelque chose d’acide partir de son estomac et lui remonter dans la gorge. Pendant qu’il parle, il bouge les mains, comme s’il voulait convaincre un public.
- Bah c’est simple, dans les villages, en altitude... ils étaient tous consanguins...
Elle le regarde. Il est en face d’elle : ses lèvres sont grasses, brillantes, de bière et de fromage fondu. Elle n’aurait pas dû lever les yeux vers lui, elle le sait, pourtant.
- Bien sûr que si ! lance-t-il à son attention. Écoute : « Sonnerat », « Chappaz », « Gaillard »... On les trouve partout ! J’ai plein de clients, qui s’appellent comme ça.
Il se penche un peu vers elle.
- Ce n’est pas pour rien qu’on appelait les habitants des hameaux « les crétins des Alpes ».
Envie de vomir, franche, débordante, qu’elle arrive pourtant à réprimer. Les yeux de son père sont grands ouverts, cette fois, il regarde tout le monde, tour à tour.
- Il y a une raison à tout, conclue-t-il.
Sa cadette lève les yeux au ciel, émet un petit soupir agacé. Il l’entend, sourit. Saisit son verre, le porte à ses lèvres d’un geste large, souverain. Mais il est vide. Il le tend, avec un petit mouvement négligé du poignet, vers la benjamine. Il dit, avec théâtralité, et en terminant par un petit rire :
- Toi qui ne sers à rien, sers-moi un verre.
Sa petite sœur sourit, prend le verre, et se lève. Sa mère aussi a souri. Son autre sœur semble plus détendue. C’était dit sur le ton de la plaisanterie.
Une montée d’adrénaline prend le pas sur la douleur au ventre : il a l’air plus calme ; peut-être qu’elle peut dire quelque chose... Elle attend que le verre plein reprenne sa place.
- Dans ma classe, celui qui a les meilleures notes, il s’appelle Medhi. Il est gentil comme tout.
Sa mère garde la tête baissée, mais lève les yeux vers eux. Sa première sœur fait de même, les sourcils levés. La benjamine, par contre, ne regarde que son assiette, mais ne mange plus. Il a laissé sa main autour du verre de bière. Il fixe sa fille quelques secondes. Un claquement de langue, puis un petit reniflement.
- Là où tu vis, il y a des bougnouls partout. Normal qu’on s’y habitue. On s’habitue à tout.
Elle continue sur sa lancée. Pourquoi ? L’adrénaline n’est pas partie, c’est peut-être pour ça. Et aussi, pense-t-elle dans un coin de sa tête, pour que ça s’arrête.
- J’habite en banlieue, mais mon lycée est dans le seizième arrondissement. Et lui, il habite dans le seizième.
Cette fois, il n’attend pas. Il répond immédiatement, avec une moue, les extrémités de la bouche vers le bas, le nez froncé. Il adopte une voix grave, rocailleuse, comme une voix de bande-annonce.
- Ouais, ouais. Tu es devenue parisienne. Ma parisienne de fille.
« Parisienne », craché. Une petite bulle de bave est accrochée à la commissure des lèvres. L’adrénaline est partie maintenant, les intestins sont encore contractés, et elle ressent comme une grande sensation de froid, de vide. Une pensée étrange. Comme deux idées qui ne peuvent pas cohabiter, un truc impossible.
- Mais... tu viens de Paris, toi aussi... Nous aussi... On est venus là il y a quelques années seulement...
L’incompréhension, énorme, la prend en entier. Lui, il joint ses mains, les doigts entrecroisés, au-dessus de son assiette. Elle, ne sent plus la fourchette qu’elle a toujours à la main. Une torsion des intestins. La douleur.
- Ma pauvre fille. Ma parisienne. Faut te détendre. Tu sais, il y a des gens, qui aiment plaisanter. Ça s’appelle l’humour. Mais toi, tu ne dois plus connaître ça, l’humour. Tu es restée trop longtemps à Paris, c’est foutu.
Il hausse les épaules. Il baisse les yeux sur son assiette, reprend une bouchée.
- Maintenant, ce qu’il te faudrait, c’est péter un bon coup. Un bon gros coup. Ou tirer un coup, ça te ferait du bien.
Il mâche, consciencieusement. Boit. Les autres le regardent, mais elle ne sait pas ce qu’elles pensent. L’idée que c’est impossible, absurde, est toujours là, en évidence dans son esprit. Elle cherche quelque chose à dire. Un mot, au moins un. Mais lequel, pour expliquer ce qui se passe, pour redonner un sens à tout ça ? A son grand étonnement, il lui vient très vite, et elle le prononce, sans réfléchir.
- Ignoble... tu es ignoble...
La réaction ne se fait pas attendre. Il arrête de mâcher, se redresse, la fusille du regard, les deux poings sur la table. À la fin de chaque phrase, il fait un mouvement de la tête, vers le bas, comme pour accentuer la force de ce qu’il dit. Il parle fort.
- Moi, ignoble ? Ton propre père, ignoble ? C’est ma fille qui dit ça ? Mais ma pauvre fille, réveille-toi un peu ! Tu n’as plus quinze ans ! Pauvre fille, va. Pauvre fille ! Tu me fais pitié ! Comment on ose ? Moi qui me tue le dos pour vous ? Pour gagner votre croûte ? Je me lève à trois heures du matin, moi ! Et je n’en ai pas envie, mais pas envie du tout ! C’est pour vous que je fais ça, pour vous ! Tu as oublié, hein ? Tu as oublié, depuis que tu vas à Paris, pour tes études ! Et moi j’étais d’accord avec ça. Je t’ai donné ma bénédiction. Et tu me traites d’ignoble ?
Il postillonne, et sent la bière. Elle le fixe, s’agitant comme un pantin, à faire des efforts, des mouvements de tête, les yeux écarquillés pour ne pas la lâcher du regard. Il essaie de tenir sa pinte, et le contenu menace de goutter sur la table. Elle va vomir. Elle ne sait pas comment elle trouve la force de se retenir. Un œil vers sa mère : celle-ci est ennuyée, elle fronce les sourcils, et jette à sa fille des regards désolés de temps à autre. À un moment donné, elle a même une grimace, l’air de réprouver complètement ce qu’il dit, mais aucun son ne sort. Sa deuxième sœur regarde obstinément son assiette. Son autre sœur essaie de parler, clairement révoltée, mais il lui coupe la parole, trop occupé à parler lui-même.
Enfin, il a fini. Il fait une pause en la regardant fixement, attendant. Puis, il se remet à manger. Sa mère parle, enfin :
- C’est une super soirée, vraiment.
Elle est ironique, mais il ne relève pas, ne la regarde pas. Il a juste un mouvement de la main qui signifie « Moi aussi, j’aurais voulu une bonne soirée ». Puis, un haussement d’épaule, qui signifie : « Je n’y peux rien ».
Elle les regarde tous, tour à tour, qui se remettent à manger. Elle ne peut pas se lever pour quitter la table, car son père se trouve dans l’embrasure de la porte.
Alors elle se reconcentre sur son assiette. Ne peut réprimer un profond soupir. Son père répond à peine, par un « pff » et un mouvement de tête de gauche et de droite. Les pommes de terre et le reblochon, chauds, viennent fondre dans sa bouche, auxquels s’ajoute la feuille de salade, fraîche et croquante. Elle se force, et il n’y a bientôt plus rien dans son assiette. Mais le vide est toujours là.
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