Un dimanche ordinaire, ou presque

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Que dire, que dire...? Le comble pour quelqu'un qui aime écrire, non ? Quoique le plus difficile est peut être bien de parler de soi... Maman comblée, passionée par "mes" montagnes et auteu ... [+]

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9h11, la nouvelle venait de tomber, mémé avait téléphoné, maman venait de raccrocher et le repas dominical chez mes grands-parents aurait bien lieu.
Moi qui pensais pouvoir regarder tranquillement MacGyver cet après-midi, bah c'était encore raté !
Tout mon programme tombait à l'eau, je m'imaginais déjà devant la télévision avec mon dessert, puis cassant les pieds à mes parents pour qu'ils jouent avec moi au Monopoly, pour finalement avoir gain de cause et surtout gagner la partie en ruinant d'abord maman puis papa...
— Antoine ! Tu viens m'aider on va faire une tarte pour emmener chez pépé et mémé
Super ! Me voilà en plus de corvée de pommes.
J'étais à peine installé à table quand mon père entra dans la cuisine, les mains pleines de cambouis.
Maman lui expliqua qu'il allait devoir laisser tomber la mécanique pour aujourd'hui car nous étions invités à manger à midi.
A voir sa tête il avait l'air au moins aussi heureux que moi, d'ailleurs il me lança un petit clin d'œil en se dirigeant vers la salle de bains.

L'odeur de la tarte parfumait toute la maison.
Maman m'avait obligé à mettre une chemise, je détestais ça moi les chemises mais je n'avais pas vraiment le choix. Et puis elle m'avait été offerte par ma grand-mère et je savais que cela allait lui faire plaisir de me voir avec.

Maman ferma la maison pendant que papa sortait la « R 25 ».
Dans la voiture, c'était le silence complet. Je ne sais pas trop pourquoi car d'habitude mes parents n'arrêtent pas de discuter.
— Papa, on peut mettre la radio ?
Soudain, dans la voiture résonnait Thierry Hazard et son jerk.
Cool, j'adorais cette nouvelle chanson !

Après quarante minutes de trajet, nous étions arrivés devant le 83 rue des lilas.
C'est là que pépé et mémé habitaient depuis toujours et que maman avait grandit. D'ailleurs elle se plaisait à me raconter ses souvenirs d'enfance avec ses frères et sœurs. Je l'écoutais attentivement, mais je n'avais jamais osé lui dire que je l'enviais d'avoir eu Laurence, Jean et Philippe pour jouer avec elle, moi je n'avais personne. J'étais ce que l'on appelle un enfant unique.

Je me précipitais dehors de la voiture pour aller sonner, mais mémé avait déjà ouvert la porte, comme d'habitude !
Après un gros bisou, je filais jouer avec Bibiche, la chienne de la maison.
Papa me suivait de près, il alla s'installer sur le canapé, le Dauphiné Libéré à la main, comme d'habitude !
Pendant ce temps maman et mémé discutaient à voix basse dans le couloir.

Nous étions les premiers arrivés. La table était déjà mise et au milieu trônait un joli bouquet.
Mais où est pépé ?
La sonnette retentit.
C'était ma marraine avec mes cousines. Ca y est, les pestes étaient là !
Tout le monde était toujours en admiration devant ces jumelles qui n'allaient même pas encore à l'école et qui passaient leur temps à démonter mes constructions en Lego.
C'était mieux quand mon cousin Christophe, fils unique comme moi, venait aussi le dimanche chez nos grands-parents.
Sa maman, qui s'était remariée, se sentait mal à l'aise devant mémé et pépé, aussi elle ne venait que pour les grandes occasions. Du coup le dimanche, avec mes parents, nous allions chercher Christophe chez lui le matin et on le ramenait le soir. Mes grands-parents étaient contents de le voir et moi j'avais quelqu'un avec qui jouer, ce qui rendait la journée bien plus amusante.
Mais depuis cet été que mon cousin avait eu son permis de conduire il esquivait tous les repas de famille.
La porte s'ouvrait de nouveau.
— Pépé !
— Bonjour Antoine, comment vas-tu mon grand ?
Moi ça allait, mais lui il avait l'air fatigué.
Il était allé chercher le pain à la boulangerie juste à côté mais on aurait dit qu'il avait couru un marathon.
Il faut dire qu'au printemps pépé avait du faire un assez long séjour à l'hôpital et depuis je le trouvais changé. Il avait une canne et ne jouait plus de la même façon avec moi. Avant il venait chez nous et il passait l'après-midi dehors avec moi, on jouait aux gendarmes, je lui montrais ce que je savais faire à vélo... Mais cela faisait des mois que pépé n'était plus venu à la maison.

Il ne manquait plus que tonton Jean.
Mémé nous demanda de nous installer à table pour boire l'apéritif car cela allait, soi-disant, le faire venir.
Ce moment là était celui que je préférais car j'avais droit à du soda et je pouvais manger plein de chips et tout un tas de tranches de mini pâté croute sans qu'on me dise quoique se soit.
Nous étions tous assis à notre place, c'était toujours la même, mais mémé avait du opérer un léger changement quand Victor, le mari de Laurence, ma marraine, avait décidé de vivre avec sa maîtresse. Au début je n'avais pas compris pourquoi, car moi pour rien au monde je n'aurais voulu habiter avec Madame Roche qui était ma maîtresse depuis deux ans. Mais en questionnant papa et maman j'avais finalement compris que Victor voulait divorcer et que Marion et Stéphanie ne verraient leur papa qu'un week-end sur deux.
J'étais triste pour elles. Mais comme avait dit papa, c'est la vie.

— Salut !
Tonton Jean venait d'entrer dans la salle manger et personne ne l'avait entendu !
Mémé avait raison, l'apéritif l'avait fait venir.
Il fit le tour de la table en embrassant chacun d'entre nous avant d'aller s'installer à côté de pépé.
Moi je l'aimais bien, tonton Jean, il était gentil et m'offrait toujours des cadeaux.
Papa, lui, ne l'aimait pas trop, il disait qu'il avait un poil dans la main et qu'il ne savait pas ce que travailler voulait dire.
Tonton Jean n'avait jamais eu d'enfants. A Noël il y a deux ans, il nous avait présenté une amie. Tout le monde l'aimait bien et moi j'étais content car cette dame avait un fils qui avait le même âge que moi, il aurait pu être un super copain de jeux, mais mon oncle avait quitté sa copine au bout de quelques mois.
Mémé avait été très déçue, tonton Jean allait finir par devenir ce qu'elle redoutait le plus : un vieux garçon.

Tout le monde avait fini son verre, sauf maman, et comme à chaque fois pépé voulait qu'on serve une seconde tournée d'apéritif, mais mémé n'était pas d'accord.
— Mon rôti sera trop cuit ! s'écria-t-elle.
Trop tard, tonton Jean était déjà en train de remplir les verres.
Pendant ce temps ma marraine était partie changer les couches de mes cousines, maman l'accompagnait.
Elles faisaient toujours ainsi, elles devaient sûrement en profiter pour papoter, se raconter des trucs de filles. Mais cette fois-ci mémé alla avec elles.
Nous nous retrouvions entre hommes à table.
Pépé nous racontait les histoires de quand il était jeune, de la guerre. Mais aujourd'hui il nous expliquait la vie de son village quand il était enfant. Je l'écoutais avec plaisir parler du travail des champs, de ses parents et de ses frères. Il nous racontait aussi comment mon arrière-grand-mère lavait le linge au bassin du village.
Se rappeler ses souvenirs le faisait sourire. J'étais certain que pépé avait été triste de quitter son village montagnard pour aller s'installer à la ville. Il disait qu'il n'avait pas eu le choix, qu'il fallait trouver du travail dans une usine et que ma grand-mère, qui était née dans la vallée, n'aurait pas supporté les rudes hivers.
On aurait pu écrire un livre sur la vie de mon pépé.

Les jumelles étaient revenues jouer avec leurs poupons dans le séjour, mais maman, mémé et Laurence étaient toujours dans la salle de bains.
C'était étonnant car inhabituel. Que pouvaient-elles bien se dire ?

— Finissez vos verres, je sers l'entrée !
Mémé était de retour, maman et Laurence la suivait.
Je trouvais que ma marraine avait les yeux rougis.
Je n'étais pas bête et je sentais bien que quelque chose n'allait pas, quelque chose qu'on ne voulait pas me dire. Cela me faisait penser à quand tonton Philippe avait eu son accident. Personne n'avait osé me dire ce qui s'était passé, mais moi j'avais déjà tout compris. Plus tard on m'a dit que c'était parce que les grands voulaient protéger les petits. Tu parles ! Christophe n'allait plus jamais revoir son papa et moi on voulait me protéger.

L'habituelle salade composée de mamie était arrivée.
Des œufs, des lardons, des croûtons de pain... Humm ! J'adorais ça !
La conversation des grands avait repris. Après avoir parlé, comme toujours depuis quelques mois de la Guerre du Golfe, ils parlaient à présent d'un certain Claude, qui avait été à l'école avec ma mère et qui avait des problèmes de santé.
— C'est moche les cancers si jeune ! dit mémé en se levant pour débarrasser les assiettes
Je me demandais pourquoi les adultes parlaient toujours des problèmes. Pierre est malade, Paul est au chômage, Jacques s'est fait volé sa voiture.
Moi je préférais quand on parlait des souvenirs de mon grand-père ou quand je pouvais raconter ce que j'avais fait à l'école.

Les jumelles, perchées sur leurs chaises hautes, avaient eu droit à de la purée maison faite par mémé, quelle chance ! Moi j'allais devoir me forcer pour manger les traditionnels haricots verts que mémé servait toujours avec son rôti.
Mais quelle surprise en voyant arriver le plat.
– Aujourd'hui j'ai fait un gratin dauphinois, annonça fièrement ma grand-mère.
La conversation repris pendant que Marion et Stéphanie jouait avec leur repas.
Elles s'amusaient à jeter les dés de jambon, et personne ne disait rien !
Je ne trouvais pas cela normal.
Mais finalement tonton Jean répara cette injustice en grondant mes cousines et en n'oubliant pas au passage de faire remarquer à ma marraine qu'elle laissait faire tout et n'importe quoi à ses filles.
— Je rêve ! C'est l'hôpital que se fout de la charité ! Qu'est ce que t'y connais toi aux gosses ?
Voilà, il avait réussi à mettre Laurence en colère.
— Du calme, les enfants ! Je n'ai pas envie de vous voir vous disputer, pas aujourd'hui.
Tout le monde se calma, il faut dire que pépé avait une sacrée autorité !
— Au fait, Antoine, tu ne voudrais nous raconter ce que tu as appris en faisant ton exposé sur l'hibernation des marmottes ?
Dans ma tête je me disais : merci, merci, merci papa !!! Enfin on s'intéresse à moi !
J'entreprenais donc de raconter, dans le détail, tout ce que j'avais noté dans mon devoir pour lequel j'avais eu la note de 18 sur 20.

A peine je finissais mon récit que pépé sortait de table.
Je me précipitais vers lui pour l'embrasser.
Pourquoi ? Je ne sais pas. J'avais juste envie de lui montrer une marque d'affection.
Puis il partit dans sa chambre.

— Maman, pourquoi pépé a-t-il le droit de sortir de table ?
Ma mère me répondit que quand moi aussi j'aurai soixante-quinze ans je pourrai sortir de table sans demander l'autorisation.
Je trouvais cela bizarre que pépé aille se reposer avant son moment préféré du repas : le fromage. Surtout que tonton Jean avait amené du reblochon.

Maman était en train de donner une compote à Marion, pendant que mémé donnait la sienne à Stéphanie.
Papa me fit un signe de la tête. Je l'accompagnai dans la cuisine pour aller chercher le plateau de fromage.
— Tu sais, pépé est très fatigué, il a besoin de repos.
— Ok, papa. J'ai compris, je jouerai sans faire de bruit.
— Merci Antoine.
J'avais bien aimé ce moment, mon père m'avait parlé comme à un homme.
Je retournais, tout sourire, dans la salle à manger.
L'atmosphère semblait changée. Le silence régnait. Même mes cousines ne faisaient plus de bruit.
— Goutons voir ce reblochon ! lança tonton Jean.
Comme à chaque fois, il nous raconta qu'il était allé le chercher la veille chez une famille d'agriculteurs qu'il connaissait depuis longtemps.
Maman le taquina en lui rappelant que quand il était jeune il avait fréquenté Louise, une des filles de la ferme.
D'ailleurs toute la famille partit dans un bel éclat de rire quand elle expliqua comment tonton Jean l'avait séduite lors d'un bal.
— Tu te rappelles Jean, quand t'as voulu ramener Louise chez elle et qu'elle a cru que tu lui faisais le coup de la panne, alors que le moteur de ta Fiat avait vraiment rendu l'âme !
Avec ce récit nous nous étions retrouvés en plein milieu des années soixante-dix. J'imaginais mon oncle avec une moustache et un pantalon patte d'éléphant.
C'était vraiment trop drôle.
Ce fût encore plus drôle quand mémé ramena à table un vieil album photo.

Nous passâmes un long moment, ponctué d'anecdotes, à le regarder et j'avais tellement ri que j'en avais mal au ventre.

— Aller je vais chercher la tarte qu'Antoine et moi avons fait ce matin.
Maman si dirigea vers la cuisine, pendant que Laurence et papa débarrassèrent la table.
Moi j'avais toujours le nez plongé dans l'album.
— Je vais voir si pépé veut venir manger le dessert.
Puis mémé sortit du séjour.

— Joseph ! Non !!!!!!!!
Un cri.
Que se passait-il ?
Tout le monde se précipita dans le couloir.
Tout le monde sauf moi car papa m'avait dit de ne pas bouger et de rester là avec les jumelles.
D'autres cris. Des pleurs.
Et tonton Jean qui revenait du couloir en courant.
Il attrapa le téléphone et composa le 18.

Ensuite tout s'emmêla dans ma tête.
La sirène, le gyrophare.
Les pompiers qui pénétraient dans la maison.
L'image de mémé qui pleurait assise sur une chaise de la cuisine.

Et maman, les sanglots dans la voix m'annonçant que mon pépé adoré était parti retrouver tonton Philippe au ciel.

Pépé ne sera pas là pour me voir souffler mes onze bougies le mois prochain et jamais plus les repas du dimanche n'auront la même saveur.

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