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Un dimanche agité

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Mary Benoist

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FINALISTE
Sélection Jury

Je savais bien que je n'aurais pas dû aller à ce vide-grenier. Je m'y énerve toujours et ce n'est pas bon pour moi. D'abord c'est l'étalage de toutes ces vieilleries qui me met mal à l'aise : je n'aime ni les vieux objets ni les souvenirs mais, surtout, ce qui me rend malade c'est de défiler devant tous ces exposants assis qui n'ont rien d'autre à faire que me regarder passer.
J'en ai surpris qui discutaient entre eux à voix basse et je sais que c'est de moi qu'ils parlaient. Ils disaient : « Tiens voilà un pigeon, à tous les coups il va s'intéresser aux bougeoirs en cuivre made in China ». Eh bien non, perdu, vous pouvez vous les garder vos saloperies.
Je passe sur les familles qui vendent leurs vieux vêtements comme si les manteaux et chaussures dont ils ne veulent plus pouvaient intéresser qui que ce soit. Ceux-là ne me gênent pas trop. Ils ne font pas attention à moi en général, occupés qu'ils sont à surveiller leurs marmots mais ceux que je déteste ce sont les professionnels de la brocante.

Je hais les brocanteurs.

Justement, hier, j'en ai vu un prototype parfait : cinquante ans, barbu, l'air supérieur du type qui connaît tout et qui va vous faire tout un laïus sur la chaise de nourrice qu'il a acheté deux euros à une vieille paysanne et qu'il va revendre quatre vingts euros sans remords à un Parisien qui repartira béat avec son butin, persuadé que c'est indispensable d'en avoir une chez soi, ou qui l'achètera simplement pour épater ses amis qui demanderont « Mais c'est quoi cette drôle de chose ? », ce qui lui permettra d'étaler sa science toute fraîche et de leur dire que c'est une chaise de nourrice et qu'elle est basse exprès pour permettre aux femmes qui allaitaient de mieux caler les nourrissons sur leurs genoux et que même certaines plaçaient un petit banc sous leurs pieds. Mais il ne pourra pas leur dire pourquoi le dossier est si haut parce que même le brocanteur ne le savait pas, d'autant plus que, si ça se trouve, c'était une chaise ordinaire à laquelle il avait scié les pieds la veille.

Je hais les fausses antiquités.

Ou bien, c'est le genre de brocanteur qui est capable de vous persuader que vous devez absolument acheter cette merveilleuse horloge comtoise, très ancienne, puisqu'à une seule aiguille, celle des heures, sans vous dire que celle des minutes a en fait été perdue pendant l'exode et laquelle horloge, une fois chez vous, va vous foutre un cafard pas possible avec son tic-tac obsédant qui signifie qu'à chaque fois, c'est autant de temps en moins qu'il vous reste à vivre. Et je ne vous parle pas de l'effroi qui vous prend quand elle égrène les heures...

Je hais les horloges.

Le pire c'est le carillon Westminster. J'ai achevé celui de ma grand-mère à coups de hache, je ne supportais plus son refrain « quatre heures passées... quatre heures en moins... quatre heures passées... et c'est bien fait... une... deux... trois... quatre ». Il me narguait.

Donc pour en revenir aux brocanteurs, quand je l'ai aperçu celui-là, avec sa barbe foisonnante et son ventre bedonnant, je me suis senti mal. Il venait de finir de déjeuner et il y avait une bouteille de Beaujolais vide sur la table de camping.
Je vais toujours dans les vide-greniers vers treize heures afin d'éviter la foule que je ne supporte pas et j'ai remarqué que les exposants installent souvent du matériel de camping pour casser la croûte et ils sont là, comme à la plage, à regarder les acheteurs potentiels passer et à essayer de deviner lequel va être le plus facile à plumer.
Eh bien, je peux vous l'assurer, ce sont tous de fieffés alcooliques. Il faut voir les cadavres de bouteilles qui jonchent le sol et les entendre parler fort et rigoler. Je suis sûr qu'ils se moquent de moi.

Je hais les alcooliques.

Pour ne rien arranger, celui-là avait la panoplie typique du roi de la chine : vêtu d'un pantalon en velours côtelé couleur bronze et d'un vieux chandail, il arborait fièrement une veste de paysan en cotonnade satinée noire pour faire authentique. Mais avec moi ça ne prend pas. Il fumait la pipe évidemment et c'est quand il a actionné son briquet et que la pierre a fait ce curieux bruit de roulis provoqué par son frottement contre la roue métallique que j'ai vu rouge. Ça m'a rappelé mon grand-père, le mari de ma grand-mère au carillon Westminster. Il fumait la pipe lui aussi et même qu'il n'arrivait jamais à l'allumer du premier coup si bien qu'on entendait sans arrêt ce roulis. A chaque fois que sa pipe s'éteignait et que je le voyais s'emparer de son foutu briquet, je savais que j'allais entendre ce maudit bruit au moins une dizaine de fois et je ne le supportais plus, d'autant que j'étais certain qu'il le faisait exprès. Et puis, après, il époussetait les débris de tabac tombés sur son pantalon de velours côtelé bronze, et c'était à chaque fois, et ça aussi il le faisait exprès pour m'embêter, même que j'étais obligé d'aller hurler dans le jardin pour me calmer.

En pensant à tout ça, j'ai eu peur d'un seul coup et j'ai couru dans une ruelle du village où il n'y avait pas d'exposants et j'ai hurlé. Quelqu'un a mis le nez à une fenêtre mais j'ai dit : « C'est rien, j'appelle un ami ». Il a trouvé ça normal apparemment. Je suis très persuasif.

J'ai marché dans la campagne un moment pour faire le vide dans ma tête mais au contraire les pensées se sont mises à galoper et je ne pouvais plus les arrêter. Pour y échapper, j'ai commencé à compter les tournesols dans un champ, ce qui était une entreprise gigantesque, j'ai dû finir par en convenir, d'autant que je voulais les classer par tailles.
J'ai dû abandonner et puis tout m'est revenu, le bruit lancinant de la pierre à briquet que Pépé actionnait et comment, après la première bouffée, il époussetait son pantalon de velours côtelé vert bronze et là-dessus le carillon Westminster qui se mettait à me narguer et moi qui sortait hurler et le grand-père qui arrivait avec le martinet pour me calmer, qu'il disait.

Je hais les tournesols.

Plus je réfléchissais et plus je me disais que ce n'était pas un hasard ma rencontre avec le brocanteur. C'était encore un coup de grand-père pour se venger de la fois où il était tombé du grenier parce qu'il n'y avait plus d'échelle et qu'il ne s'en rappelait plus. Et pourtant c'était bien lui qui me disait toujours qu'il fallait la ranger, l'échelle. Je savais que les gendarmes allaient me soupçonner alors j'ai pleuré et je me tordais les mains et je disais « C'est de ma faute, c'est moi qui ai rangé l'échelle, je ne savais pas qu'il était là-haut, c'est de ma faute s'il est mort ».
Les gendarmes m'ont consolé. J'étais surpris qu'ils aient tout gobé mais, bien plus tard, quand j'ai été hospitalisé après avoir envoyé une lettre au Maire pour le prévenir que son voisin voulait l'assassiner et que le médecin m'a dit que j'étais paranoïaque, j'ai compris. Les paranoïaques sont plus intelligents que la moyenne et moi encore bien plus que la moyenne des paranoïaques.
Finalement, quand je suis sorti de l'hôpital, le psychiatre m'a dit que ce n'était pas la peine que je revienne en consultation. Je suis certain qu'il était vexé de s'apercevoir que je connaissais cette pathologie, qui d'ailleurs n'en est pas une, mieux que lui.

Je hais les psychiatres.

Plus j'y pensais plus j'en étais sûr ; il n'y avait plus de doutes possibles. Ce sale type n'était pas là par hasard. Tout avait été préparé à l'avance et fort soigneusement. Il m'attendait. Il savait que j'allais passer et il avait pris soin de s'habiller comme Pépé et ce n'était pas sans arrière-pensée qu'il avait actionné son briquet juste quand je passais avec ce bruit de roulis que je ne sup-por-tais pas.

Je suis retourné vers le village. Mon cœur battait. Dans ma tête il n'y avait plus rien, c'était le vide complet. J'ai repéré le stand de loin. Il était toujours là. Une bouffée de haine m'a envahi. Et c'est alors qu'en m'approchant, j'ai vu un carillon Westminster et j'ai entendu : « Deux heures passées... deux heures en moins... deux heures passées... et c'est bien fait... une... deux ». Alors j'ai attrapé une varlope.

Quand je me suis réveillé, j'étais à l'hôpital, la tête ensanglantée. Il paraît que j'avais pris un coup de bouteille de Beaujolais sur la tête. D'après ce que les gendarmes m'ont expliqué, c'était un brocanteur ivre qui m'avait agressé sous prétexte que je voulais l'assommer avec une varlope !
Mais comme je leur ai dit : « C'est n'importe quoi ! Je voulais juste lui demander quel était son prix ».
Et j'ai ajouté : « Si on se fait assommer maintenant par les commerçants sous prétexte qu'on leur demande le prix d'un objet d'art, où va-t-on ? Car, entre nous, ces outils d'un autre âge, façonnés par le génie humain, ne sont-ils pas à proprement parler des œuvres d'art ? »
Le plus gradé des gendarmes a hoché la tête pour acquiescer. J'ai senti qu'il aimait les vieux outils et que j'avais touché un point sensible. J'ai bon espoir d'avoir convaincu la maréchaussée, une fois de plus.

D'ailleurs j'ai parfaitement raison : le pantalon en velours côtelé couleur bronze, le roulis de la pierre à briquet, vous ne me ferez pas croire que ce n'était pas un coup monté, ça fait quand même beaucoup de coïncidences. C'était bien un coup du Pépé.

Je hais Pépé.

PRIX

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Daniel · il y a
Décidément j'adore vos textes 😂😋 Merci
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Claude Moorea · il y a
Encore un personnage déjanté et un récit hilarant, j'adore !
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Ariane · il y a
Amusant, inattendu, original...j'aime beaucoup, je vote pour. (Une autre concurrente)
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Fred Panassac · il y a
Entre personnages obsessionnels on se comprend. Mon vote va à l'humour noir et à l'absurde. Bravo !
Signé une "concurrente "...

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Oriel · il y a
J'ai adoré le tout. C'est léger, absurde, enlevé. Mon vote et mon rire en prime!
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Maud Garnier · il y a
Bonjour, je viens confirmer mon vote antérieur, par celui d'aujourd'hui !... le 34ième :-)
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Charles Duttine · il y a
Étonnant, ce personnage.
mon vote évidemment...

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Mone Dompnier · il y a
Épatant ! ( Je ne hais pas les concurrents... quand ils ont du talent ! )
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Loame · il y a
vous haïssez vos concurrents, trop drôle cette.... suite dans les idées,
et vous faites fort,,,, une convaincue de plusssss ........je vooooote

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Christine Śmiejkowski · il y a
Un +1 ( ton 27ème) sans aucune haine ni démence ...Si tu en as le temps évidemment, j'ai aussi un poème pas très gai à découvrir:
►►► Un sonnet: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/sans-domicile-fixe-1

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