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Un dernier souffle dans la nuit

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Rainbow D.Ashe

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Le bruit le fit sursauter et le sortit brusquement de ses pensées. Il lâcha la cigarette par réflexe, l’écrasant sous son pied pour cacher les preuves. Pourtant, il sut immédiatement que personne ne venait vers lui, mais il avait pris cette mauvaise habitude depuis si longtemps... Parce que Matt avait horreur de ça. Et même si l’ingénieur savait pertinemment qu’il venait sans arrêt se cacher ici pour fumer, même s’il sentait l’odeur du tabac froid sur ses vêtements et sur ses lèvres quand il revenait se glisser dans leur lit, Aiden continuait de jouer à ce petit jeu. Ils avaient un genre d’accord : le major prétendait avoir arrêté de fumer et Matt prétendait croire à ce mensonge. Mais ça n’était pas le plus important en ce moment. Un autre réflexe, hérité de plusieurs années au service de l’armée de terre américaine, poussa Aiden à se saisir de l’arme accrochée à sa ceinture. La ferme était perdue en rase campagne, on y entendait rarement le moindre son, hormis le grognement presque régulier des rôdeurs. Quelque chose se passait.

Il n’eut besoin que de quelques minutes pour rejoindre la porte à l’arrière du grand bâtiment abritant leur petit groupe. Quelques minutes, mais c’était déjà beaucoup trop tard. L’endroit était immense, assez grand pour recueillir une douzaine de personnes et ne pas se marcher dessus pour autant. Le terrain tout autour était plus grand encore et l’endroit où Aiden allait se cacher pour fumer en paix se tenait tout au bout, près de la barrière qui entourait les lieux. Il avait couru pour rejoindre la maison, mais ça n’avait pas suffit. Une scène de chaos se jouait sous ses yeux quand il arriva dans le salon, dont la porte-fenêtre barricadée donnait sur l’extérieur. Plusieurs hommes armés arpentaient la pièce et, à leurs pieds, quelques corps reposaient. À la lumière de la lune, il était difficile de discerner les choses précisément, mais Aiden n’avait pas besoin de voir comme en plein jour pour deviner que les taches sombres qu’il voyait étaient du sang. Le bruit qu’il avait entendu de l’extérieur, il le comprit à ce moment-là, venait des coups de feu qu’on venait de tirer pour abattre les victimes. Une violente envie de repartir d’où il venait le frappa de plein fouet. Il n’était pas tellement fier de cela, mais après plus de quinze ans à servir l’armée, Aiden était devenu lâche. Bien avant que le monde ne s’écroule, il avait compris qu’être un soldat ne lui correspondait plus et il avait rêvé souvent de pouvoir quitter l’armée. Ce projet ne s’était jamais concrétisé. Quand tout avait mal tourné, qu’il avait vu la mort en face pour la première fois... Il avait réalisé que c’en était trop. Et aussi que c’était sa chance de ne pas mourir en portant un uniforme avec lequel il ne voulait plus rien avoir à faire. Il avait déserté, mais quelle importance ? L’armée n’existait même plus, désormais.

Ce soir, il voulait déserter de nouveau. Vivre. Il voulait vivre. Mais au lieu de tourner les talons, Aiden resserra son emprise sur la crosse de son arme et la pointa sur la première silhouette qu’il trouva. L’homme tomba au sol avant que le sifflement de la détonation ne cesse. Il ne pouvait pas fuir cette fois, pas alors que Matt se trouvait quelque part à l’intérieur de cette maison. Intérieurement, le major se maudit du jour où il avait posé les yeux sur l’ingénieur pour la première fois. Il se maudit d’être tombé si profondément amoureux de cet homme qu’il n’arrivait même plus à penser à autre chose qu’à lui dans un moment où sa propre vie était en jeu. Deux autres hommes succombèrent à ses balles.

Sa bonne volonté à sauver l’homme qu’il aimait vacilla davantage après qu’il eut traversé le couloir menant aux escaliers et aux autres pièces du rez-de-chaussé. Il y avait beaucoup d’hommes embusqués dans la maison. Un rapide calcul suffit à lui faire comprendre qu’il ne pourrait pas tous les tuer, pas alors qu’il avait laissé le reste de ses chargeurs dans son sac à l’étage. Un juron lui échappa et il se cacha dans l’ombre la plus proche pour se dérober aux regards des assaillants. D’une façon ou d’une autre, il devait rejoindre l’étage au plus vite, trouver Matt et les faire sortir d’ici tous les deux. La question était de savoir comment.

Ce fut en posant le regard sur une petite fenêtre au fond du couloir que l’idée lui vint. Celle-ci était trop bien barricadée pour qu’il puisse l’ouvrir discrètement, mais il savait qu’il y en avait une autre dans la bibliothèque. Et s’il parvenait à escalader la façade, il rejoindrait la chambre sans se faire voir. Avec ce plan en tête, l’homme fit enfin volte-face. À pas de loups, il remonta le couloir en longeant les murs jusqu’à sentir la poignée de la porte sous ses doigts. Il retenait son souffle quand il l’ouvrit, effrayé que la porte puisse grincer et le dévoiler, mais il n’en fut rien. Son coeur manqua pourtant un battement quand il la referma dans son dos et qu’une main s’agrippa soudainement à son bras. Des coups de feu résonnèrent de l’autre côté et la main s’éloigna tout aussi rapidement. En relevant les yeux vers la silhouette cachée dans l’ombre, Aiden put respirer à nouveau. Matt. Il laissa son arme retomber contre son flanc alors qu’il s’approchait du jeune homme et le saisissait à son tour. Dans le couloir, le capharnaüm devenait plus imposant. “Matt !” Le jeune homme le regarda une seconde avant de reporter son attention sur la porte. Pressé contre lui, Aiden arrivait à sentir son corps frissonner violemment et la sueur sur sa peau. Il devinait aussi le sang sur son visage et ses vêtements et les larmes sur ses joues. “Ecoute-moi ! Ecoute-moi, Matt !” L’adrénaline courrait dans son sang et le rendait tout à coup conscient de tout. Du moindre bruit dans son dos et de l’odeur du sang, celle de la mort. Il commençait à y avoir aussi des cris et il sentait l’homme dans ses bras, totalement ailleurs et en pleine crise de panique.

Son regard se posa sur la fenêtre au moment où la porte de la pièce d’à côté éclatait sous les assauts de l’un des inconnus. Il passa une main sur le visage du jeune homme dans l’espoir d’y effacer les larmes, sans succès et il l’observa un moment. Il le regarda sérieusement, comme il ne l’avait plus fait depuis trop longtemps. Ses yeux verts rougis par les larmes, sa peau pâle et sa mâchoire carrée. Il y avait du sang sur ses lèvres, sur ses mains et sur le t-shirt blanc qu’il portait, mais il ne semblait pas blessé. Et pour la seconde fois ce soir, Aiden réalisa combien il aimait cet homme. C’était cliché et sans doute stupide, mais il l’aimait plus que tout. Plus que sa propre vie. Il s’en éloigna brusquement et courut jusqu’à la fenêtre qu’il ouvrit en grand. Matt n’avait pas bougé, mais il sursauta quand des meubles tombèrent dans la pièce d’à côté, très vite suivis de rires qui filèrent des frissons au major. Il retourna auprès de son compagnon et l’attrapa par les épaules pour l’emmener vers la fenêtre. Matt était peut-être complètement ailleurs, mais en croisant son regard, Aiden sut qu’il avait compris. Il fit appel à toutes ses forces pour offrir un sourire à l’ingénieur. “Sors. Dépêche-toi.” murmura-t-il en glissant une main sous son coude pour l’aider.

Toujours perdu dans sa torpeur, Matt obéit sans opposer la moindre résistance. Quelques secondes plus tard, il faisait de nouveau face au soldat depuis l’extérieur. La fenêtre laissait voir jusqu’à sa taille et Aiden passa une main autour pour l’empêcher de fuir. Les hommes venaient de sortir de la pièce qu’ils avaient saccagée et continuaient tranquillement leur avancée dans le couloir. Ils seraient bientôt dans la bibliothèque. “Tout va bien se passer, je te le promets. Je veux que tu cours, je veux que tu cours le plus vite possible et que tu te tires d’ici, tu m’entends ?” Un hochement de tête lui répondit. Matt était plus pâle que jamais. Et immobile aussi. “Cours et ne te retourne pas. Je serais juste derrière toi.” Toujours rien, bien sûr. Et les autres qui continuaient d’approcher. Un instant, Aiden ferma les yeux pour se concentrer. Il avait une chance de s’en sortir aussi, mais plus Matt perdait de temps et bloquait l’accès à l’extérieur, plus ses chances s’amenuisaient. Il avait envie de hurler, mais ça n’était pas le moment. “Matt...Tout ira bien, fais-moi confiance et fais ce que je te dis.” Un coup contre la porte le fit sursauter. Il sentit les larmes monter à ses propres yeux quand il comprit qu’il était trop tard et que ça lui était presque égal. Presque. Il se pencha sur Matt et posa ses lèvres sur celles de l’ingénieur toujours tétanisé. Le fer et le sel se mélangèrent dans sa bouche jusqu’à lui donner la nausée. “Vas-y, maintenant. Je te suis.” souffla-t-il en s’éloignant. Matt sembla hésiter encore un instant, mais il finit par obéir et par se retourner. Un moment, alors qu’il aurait pu passer par la fenêtre à son tour, Aiden resta planté là à le regarder disparaître. Il entendit la porte s’ouvrir dans son dos, des rires et des mots fusèrent, mais ne fit rien pour affronter ce qui l’attendait désormais à l’entrée de la pièce. Il avait toujours su que Matt Spencer serait sa perte.
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