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Nathalie ne se pressait pas pour descendre... Elle désirait partir, mais cette fuite serait forcément mal perçue par sa belle-famille qui souhaitait partager ce mémorable festin : ils allaient manger Albert.
Une heure plus tôt, Antoine lui avait dévoilé l'objet du repas quelques kilomètres avant d'arriver à la ferme. Elle l'avait supplié de ne pas venir, de trouver une excuse en rapport avec son travail, une migraine ophtalmique inopinée, une panne de voiture... Mais Antoine demeurait inflexible, c’était une tradition familiale, on se réunissait toujours pour manger les boucs de la famille, et Albert, sixième du nom, méritait qu’on lui fasse cet honneur, d’autant plus qu’il avait été un compagnon formidable pendant cette dernière décennie.
— Pauvre Albert...Il n’a pas souffert au moins ?
Antoine s’était contenté de hausser les épaules en levant les yeux au ciel et l’avait poussée vers la porte d’entrée.
Lorsqu'on annonça que le repas était prêt, elle monta précipitamment à l’étage prétextant une envie irrépressible et s'enferma dans les toilettes de la salle de bain.

Même si Antoine partageait sa vie depuis deux ans, elle ignorait que sa belle-famille prévoyait de faire de leur fidèle bouc de savoureuses côtelettes. Elle se rappelait de sa petite barbiche blanche qui lui donnait l’air d’un vieux sage, attendant devant le porche de la cour, tel une pythie, les visiteurs pour leur donner quelques coups de cornes affectueux. Lorsqu’il essayait de rentrer discrètement dans la maison, son fumet précédait toujours son arrivée, et avant même qu’il n’ait réussi à rentrer, on le renvoyait dans la cour. Dépité, il bêlait durant des heures son manque d’affection.
Lorsqu’elle avait dû passer les vacances d’été chez les parents d’Antoine, elle avait appris à mieux le connaître. Au début, son odeur l’indisposait, mais lorsqu’elle dut elle-même aller dans la cour pour fumer sa cigarette car l’odeur de nicotine dérangeait sa belle-mère, elle se sentit un peu plus proche d’Albert. Tandis qu’elle fumait, il la regardait en ruminant d’un air amusé, semblant lui dire « Tu vois, toi aussi tu pues ! ». Partageant l’exclusion, elle s’attendrit jusqu’à oser quelques caresses. Il fallait ensuite se laver longuement les mains pour faire disparaître le parfum lourd de sueur fermentée qui émanait de ses poils. D’ailleurs, depuis qu’elle le connaissait, elle ne supportait plus son porte-monnaie en cuir de chèvre du Maroc, retrouvant dans cette peau morte les exhalaisons capiteuses d’Albert.

Et maintenant, ils allaient manger Albert... Ce repas l’horrifiait. C’était comme si on lui avait annoncé qu’on allait dévorer le dernier petit cousin. Ce bouc, doté d’un nom, n’était plus un simple animal, il possédait une identité, elle pouvait le distinguer : ses petites oreilles blanches tombantes, les boules en liège sur ses cornes pour éviter qu’il n’éborgnât les enfants lorsqu’ils jouaient ensemble, son bêlement de bébé agonisant lorsqu’ils le laissaient trop longtemps tout seul. Quand elle prenait un bain de soleil, il venait se coucher près d’elle, ruminant les trèfles du matin. Dès l’aube, il attendait devant la porte fenêtre de la cuisine pour qu’on lui donne un bol de lait auquel on l’avait habitué malgré son sevrage. Il était gourmand et pendant les repas, il appréciait qu’on lui donne les épluchures des fruits et des légumes frais qu’on dégustait à l’ombre de la tonnelle.
— Tout va bien Nathalie ? s’enquit sa belle-mère en frappant doucement à la porte.
Elle entendit les pas lourds d’énervement d’Antoine dans l’escalier.
— Maman, on a besoin de toi en bas.
Il devait l’avoir attirée vers la cage d’escalier. Il se rapprocha de la porte et souffla d’un ton excédé :
— C’est fini ce cirque ? Tu vas inquiéter tout le monde si tu restes enfermée toute la journée dans les toilettes ! Tu as cinq minutes pour descendre...
Elle avait envie de répondre :
— Sinon quoi ?
Mais elle sentait bien que ce n’était pas le moment de jouer la provocation, l’atmosphère devait commencer à être tendue en bas, on devait encore suspecter qu’elle jugeât sa belle-famille trop terrienne, trop simple, pas assez cultivée par rapport à cette descendante d’une longue lignée d’universitaires. Plus son absence serait longue, plus il serait difficile d’effacer cette crainte d’être jugés, la distance qui allait en découler pendant tout le repas rendrait difficile et artificiel chaque geste, chaque parole.
Elle finit par descendre, acclamée par un
— Ah, on se demandait si on allait te voir avant le dessert !
La discussion glissait sur elle, son esprit ne réussissait qu’à capturer que quelques mots, insuffisants pour sortir de son silence. Son sourire devenait aussi douloureux qu’un exercice de gymnastique qui dure trop longtemps, elle sentit sa lèvre droite trembloter lorsque Myriam, sa belle sœur, apporta le gigot. Albert... Les convives riaient, parlaient fort, racontaient des plaisanteries grivoises, notamment sur les voisins qui venaient d’emménager près de chez eux. D’un hochement de tête, elle refusa le verre de vin rouge que lui proposait son beau-père. Encore un point en moins. Elle sentit son ventre se nouer lorsqu’on lui prit son assiette.
— Non, juste des haricots !
— Eh bien, c’est pas comme ça qu’elle va grossir la petite ! s’exclama la grand-mère, pour qui sa minceur passait pour une forme de rachitisme.
— Allez, je t’en mets juste un petit bout. Tu verras, c’est délicieux, insista sa belle-mère.
Tout le monde savourait Albert, commentait la texture de la viande en fonction des parties qui étaient mangées, vantait la cuisson, parfaite, qui faisait bien ressortir le jus. Au milieu de ses haricots flottait un petit morceau de viande. Albert... Les regards convergeaient sur son assiette, désespérément pleine. Ce déjeuner lui apparaissait maintenant comme un rituel de passage durant lequel elle devait montrer qu’elle faisait partie de cette famille, qu’elle acceptait leurs valeurs et ne jugeait pas leurs goûts. Si elle refusait de goûter du gigot, elle resterait l’étrangère, exclue du cercle, condamnée à observer de l’extérieur la complicité familiale qui régnait. Il y avait de grandes chances qu’elle soit enceinte. Son retard de règles, ses sensations de vertiges quand elle se levait trop vite, sa fatigue inhabituelle. Quelque chose commençait donc à la lier inextricablement à cette famille, qu’elle le veuille ou non, et il valait mieux qu’elle soit intégrée le plus vite possible. L’agacement d’Antoine était visible malgré son rire, elle reconnaissait le léger plissement entre ses sourcils qui témoignait de son effort pour ne pas éclater. Son absence d’appétit devait passer pour du mépris et elle pouvait deviner l'exaspération dans son regard lorsqu’elle semblait prendre de la distance par rapport aux rites familiaux.
Expirant un grand coup, elle reprit fermement son couteau et sa fourchette et commença à attaquer le petit morceau de viande qui gisait dans son assiette. La chair, peu tendre, résistait à son couteau mal aiguisé. Elle découpa un minuscule carré qu’elle happa presque en apnée et qu’elle tenta en vain de mâcher. Il lui était impossible de l’avaler, encore moins de le recracher. Sa bouche était sèche et pâteuse, et elle mastiquait jusqu’à en avoir les larmes aux yeux sa bouchée de viande, essayant de penser à des plats appétissants pour faire repartir sa salivation, mais sans succès. Elle ressemblait de plus en plus à une chèvre qui rumine des feuilles un peu trop épaisses. Alors elle tendit son verre vers son beau père en faisant un signe de la tête vers la bouteille de vin rouge : les visages de l’assemblée s’éclairèrent. Et tandis qu’elle engloutissait vin et bouc dans une longue et profonde gorgée, elle sentit le chaud sourire d’Antoine au milieu du brouhaha général :
— Et glou et glou, et glou... Elle est des nôôôôtres, elle a bu son verre comme les autres auuutres !

PRIX

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Fabienne Maillebuau · il y a
Sensation cannibaliste , être obligée de manger Albert, pour être intégrée dans la famille, un cruel dilemne, où l'on se sent criminel., mon vote.
Je vous invite sur Cancuteurs et Fleur du mal.

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Samia.mbodong · il y a
Une belle écriture telle une magistrale gifle aux spécistes et autres végans.
Bravo et merci je soutiens.

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La luciole · il y a
Difficile renoncement pour se faire accepter :) .***#
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Eisas · il y a
Un petit bijou de lecture, un régal dont l'iitinérance nous régale parfois...
Merci , bravo, continuez !
Mes voix, bien sûr !

Je vous invite à lire :

"Les vies de l'eau" dans la catégorie Poèmes ?
Amicalement Éric

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Plume · il y a
Merci pour ce gentil commentaire!
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FelixPablo · il y a
J ai souffert avec Nathalie et grâce à la plume de Plume je me suis rappelé comme il était bon de ne pas avoir à être des leurs comme les autres. Maintenant les enfants veulent lire .... aussi ... la fin d'Albert.
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michel jarrié · il y a
Une larme pour Albert tout de même. Nathalie a bien avalé son vin rouge et un bout de son bouc ..
Si je peux lui suggérer, la prochaine fois de troquer le vin contre un mélange bière/grenadine en souvenir d'Albert...On appelle çà un monaco je crois.

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RAC · il y a
Pour moi, c'est une histoire bouleversante ! J'ai espéré jusqu'à la fin qu'il s'en sortirait... Sinon, fort bien écrit...
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Plume · il y a
Oui...mais c'est justement parti d'une anecdote qu'on m'a racontée...
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Ginette Vijaya · il y a
l'épreuve qu'il faut passer pour être adoubé !!
On a tous un peu connu ce moment dramatique !
la montée des émotions est bien décrite .

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Plume · il y a
Merci!
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