Un coup pour rien

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Lauréat
Jury
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Image de Eté 2017

Je suis arrivé à cette fête, la fille qui m’a ouvert portait une espèce de jupe bouffante dans les bordeaux soyeux, et une haie de types et nanas se perdait jusqu’au fond d’un interminable couloir, la plupart un verre à la main. Elle a eu un sourire interrogatif, elle tenait toujours la poignée.
En haut de la porte, sur une plaque ovale et or était gravé en lettres noires « Sylvie Machin ». Je lui ai demandé si Sylvie c’était elle. Elle a dit « Non, moi c’est... », et je n’ai pas compris le reste, elle l’a quasi avalé. J’ai dit que j’étais un ami de Fred et j’ai exhibé la bouteille planquée sous mon blouson.
— Je ne le connais pas, a-t-elle gloussé. Mais il y a tant de monde ce soir. Sylvie est quelque part par là.
Vu que Fred était une pure invention de ma part, ça ne m’a pas autrement ému. Je lui ai envoyé mon meilleur sourire et elle m’a fait entrer.
— Je vous laisse vous débrouiller, a-t-elle ajouté avec un geste un peu coincé du bras.
J’ai mis mon champ’ premier prix au frais. Le congélo était déjà bondé, je pensais ne pas être mal tombé.
Je suis d’abord resté dans la cuisine, des types tchatchaient en éclusant du scotch et je me suis joint à eux. Surtout pour le scotch. Ensuite je me suis décidé à visiter les lieux. L’appart était vraiment bourge, je ne perdais pas de vue qu’on était dans le sixième arrondissement et la hauteur des plafonds me filait le vertige. Deux immenses pièces se partageaient le gros de la faune locale, l’une où elle dansait, l’autre plus axée sur les discussions culs posés et sourires en biais. Affalée sur un canapé en cuir de bison, une fille noyée sous un fard lilas causait des dernières créations avec un costumé à cravate rose. Je n’ai pas traîné du côté de ces allongés, juste le temps d’en griller une, juste le temps de prêter une oreille distraite en admirant la chute des fenêtres sur la ville tandis qu’ils me lançaient des regards intrigués. On ne rentre pas comme ça dans les cercles artistiques contemporains.
Donc je vais là où ça bouge et, tout compte fait, le DJ a eu une inspiration, il a enchaîné sur un vieux tube des Stones – époque Brian Jones –, et je me suis mêlé aux agités, je me suis offert un petit échauffement en fredonnant les paroles de Let’s Spend The Night Together. Après quoi un bon rock signé Chuck Berry a démarré, à vous démanger les chevilles et les genoux. Celle que j’avais identifiée comme la taulière, la Sylvie, passait à une portée d’avant-bras, je lui ai suggéré qu’on ne pouvait résister à ça, j’ai insisté et elle a accepté avec le même regard surpris que l’ouvreuse de porte avait eu en m’accueillant. Elle était molle, carrément pas dans le temps, et je n’aurais pas renouvelé l’expérience mais ça m’a permis de lui sortir quelques fredaines à la volée et au bout du compte c’est ce qu’elle devait attendre de ses invités en général, et de moi en particulier.
Sur notre dernière passe, elle a tourné comme il se doit sur elle-même et, tandis que l’accord s’éteignait en rehaussant le brouhaha ambiant, elle a fait une petite courbette à la noix et moi aussi, et le sourire idiot qui m’est monté au visage a trouvé son exacte réciproque sur le sien. L’impression d’ensemble était tout de même étrange, visiblement, elle se demandait pourquoi un type qu’elle ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam avait tant tenu à la faire danser et ne disait maintenant absolument plus rien, tout cela pendant que quelques acharnés s’empêtraient dans le choix du morceau suivant et qu’elle, l’hôtesse, devait continuer à s’occuper de tous ses chers amis venus pour ses trente et quelques balais et non rester debout comme une potiche devant moi qui ne lui lâchait pas le moins du monde la main. J’éprouvais une sorte de malin plaisir à ça, je jouais au con.
— Eh bien, merci ! a-t-elle toussoté. Et un chouia nerveusement, elle a arraché sa main de la mienne.
Quand la sono a gémi les premières mesures d’une soupe slow, elle était déjà à quelques encablures et se félicitait auprès d’autres donzelles d’avoir si subtilement évité une lascivité forcée entre les pinces du Grand Méchant Crabe. De toute façon, elle n’était pas mon genre.
Je suis allé me réintéresser au verre que j’avais laissé sur le coin de la cheminée, et les couples se tortillaient comme des vers blancs au fond d’un bocal de pêcheur. J’ai bu en regardant dans la glace puis me suis approché d’une fille qui tripotait la pile de lasers.
— C’est moi qui choisis la musique, m’a-t-elle grimacé.
Son rictus était franchement mauvais, j’ai pourtant tenté le coup, j’avais envie d’encore un peu m’exciter sur un tempo valable.
— C’est un métier. Tu acceptes les suggestions ?
— J’ai déjà décidé. Que ça te plaise ou non.
— Je vois que j’ai affaire à une vraie professionnelle.
— Laisse tomber, tu fais pas le poids. Je t’ai vu danser tout à l’heure.
— Je commence à comprendre. Tu serais pas exclusivement clitoridienne aussi ?
— Les mecs comme toi, je les emmerde.
— Bon. J’adore les nanas dans ton genre. On m’appelle Doigts de Velours.
Sans répondre, elle a mis son CD dans la platine et dès les premières mesures quelques personnes sensées ont fait bruyamment savoir qu’il ne fallait pas déconner, on n’était pas là pour se gargariser au jazz lent mais pour se remuer.
— Y’a pas de la musique africaine ? a chanté une fille rousse qui m’a immédiatement électrisé le bulbe.
— Ouais, je suis d’accord, ai-je profité en brandissant un Salif Keita que j’avais repéré.
Je l’ai agité sous le nez de la DJ et elle a tourné les talons, a disparu du champ. Peut-être qu’elle allait déposer une réclamation à la Direction, peut-être qu’elle allait tenter de soulever les masses silencieuses opprimées par les rebelles agités du décibel.
Je l’avais déjà oubliée, j’avais un peu monté le son et me dandinais sobrement mais sûrement en face de la jolie rousse tandis que Salif nous distillait sa voix chaudement égrillarde.
J’ai fini par attraper sa taille de guêpe et elle s’est laissée faire. Elle devait avoir un petit coup dans l’aile, elle riait tout le temps et pourtant il était bien banal mon baratin. Proclamez les fadaises d’usage avec la pêche et tout le monde est ravi, les filles vous sourient, et pour peu qu’elles aient envie d’un gars à peu près potable pour leur conter fleurette, elles vous suivent où vous les amenez.
Je l’ai amenée vers la cuisine et on a grignoté des bouts de quiche aux poireaux puis ouvert une bouteille de champ’, et ses yeux frétillaient comme des oisillons au bord de la branche. Bon, je l’ai embrassée, elle m’a embrassé, on s’est embrassé et sur ce, un type est arrivé et a dit que le spectacle allait commencer, ça se passait dans la grande pièce que donc, nous regagnâmes.
Ils avaient éteint les lumières sauf un spot directionnel qu’un des membres du complot braquait sur un corps recroquevillé en haut de la mezzanine qui, alors que Nina Hagen se mettait à hurler Ave Maria, s’est doucement déplié et n’a plus caché à personne qu’il était celui d’un joli garçon travesti en Carmélite. Il avait même la cornette. En play-back, il a repris les paroles et nous a fait son numéro. Il a ouvert ses bras, tendu ses mains, dévoilé la pâleur d’un mollet poilu. Il a tordu sa rouge bouche avec toute la démesure qui seyait à son personnage, s’est contorsionné, époumoné et tout cela avec cette inexprimable lueur que l’acteur porte dans le regard lorsqu’il s’offre au public. Il était bon, il y croyait, on l’a applaudi. Sex Machine a remplacé la prière et il nous a fait le coup du strip-tease. Et quand il ne lui est resté que son mini-slip léopard et une voilette noire tendue entre les doigts, la plupart s’étaient remis à danser, des filets pailletés de sueur brillaient sur les tempes, le creux d’une épaule ou la naissance d’une gorge et l’air charriait des étincelles poivrées de désir. Moi et la jolie rousse étions du lot, j’en oubliais presque pourquoi j’étais là.
Bien, bien, il devait maintenant y avoir plus de cent personnes dans les parages. Ils ont amené les gâteaux, bougies et tout le tralala, le champ’ a répandu ses flots platinés. J’ai jugé que c’était le bon moment, je me suis glissé dans la chambre qui servait de vestiaire. Elle était un peu à l’écart et personne ne m’a embêté. J’ai tranquillement fouillé les poches et les sacs et, en un tournemain, j’avais récolté une bonne liasse de billets, un vrai mille-feuilles. Pas loin de deux bâtons à vue d’œil, j’étais dans le beau monde, ne l’oublions pas. Je n’ai pas exagéré, je n’ai pris ni les chéquiers, ni les cartes de crédit, ni les papiers, ni les myriades de babioles dorées et argentées qui me tombaient sous les doigts, briquets, bijoux, porte-cigarettes, stylos, je ne voulais pas m’encombrer, c’était juste un dépannage.
Juste une aubaine pour un type sans ressources ni scrupules. Un artiste dans son genre. Un type qui rôdait un samedi soir dans la rue avec ses tout derniers cent balles, un type qui avait repéré une fête au troisième étage et l’épicerie arabe était encore ouverte. Il avait simplement investi dans une bouteille et était monté voir.

Et maintenant, il sortait de l’immeuble et ça allait bien. Nettement mieux.
D’autant mieux qu’une jolie rousse était avec lui et qu’elle sentait bon le chaud. Le croissant de la lune leur clignait de l’œil, ils en avaient sacrément envie et il avait encore quelques bières au frigo.

On ne sait jamais à qui on a affaire, j’aurais dû me méfier en fait. Elle est partie alors que je dormais encore. J’aurais bien voulu vous y voir, après une telle nuit. Elle m’avait fait les poches. Près de deux bâtons. Une aubaine.
Je me suis retrouvé comme la veille, sans une thune, avec juste derrière moi une fiesta à la nœud et le souvenir amer d’une peau douce.
Et rien devant.

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Hermann Sboniek · il y a
Bien joué Gilles, petit texte bien agréable.
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Mireille Bosq · il y a
Bien tourné, la classique affaire!
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Vic · il y a
tel est pris... ! Bien vu ! l'homme papillonne, brouille les pistes jusqu'au double détournement (de fond). merci pour la soirée !
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Framb · il y a
La lecture de votre nouvelle m'a renvoyé au sentiment de cycle qui se produit à force de soirées étudiantes, à force d'excitation renouvelées trop souvent, les contours de la réalité sont gommes et le jour qui se couche ne promet rien d'autre qu'une autre version identique que la veille. Merci pour cette émotion !
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Lain · il y a
Une ecriture que j'aime beaucoup. Noire et efficace pour une soirée banale d'un personnage qui devient presque attachant
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Jeanne Mazabraud · il y a
Un peu long car on le voit venir de loin. Mais la chute est bonne.
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Cécile Rivard · il y a
J'aime beaucoup. Vous avez mon vote ! Je vous invite à voter pour mon texte qui est qualifié aussi dans la catégorie fanfiction Harry Potter : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/ce-qu-il-s-est-passe-apres-la-bataille-de-poudlard Merci.
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Kara Lee-Corn Smith · il y a
Mon vote :)
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Potter · il y a
Bravo, j'ai aimé vous avez mon vote !
N'hésite pas à aller voir ma nouvelle et me soutenir :
Neville mène la résistance à Poudlard !
Vite, il ne restes que 7 min pour voter !!!!!!!!!!!!!!!!

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Michelle Burgaud · il y a
Félicitations, un prix mérité.

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