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Un conte punitif de Noël

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Gecko Bleu

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En compétition

Au début, j’hésitais à me trimballer au quotidien avec une arme, je trouvais que ça pouvait être dangereux. Mais finalement, c’est comme tout : on s’habitue.
Tout a commencé un matin gris d’hiver, un mégot jeté avec désinvolture par la vitre fumée d’un gros SUV. Ça m’a énervée. Dans la même semaine AF-***-XY 92, TC-***-VW 75 et RS-***-YG 93 avaient fait preuve du pire mépris routier qui puisse être. Ce mégot avait décidé de la suite.
Oui, j’ai une bonne mémoire.
Et oui, j’ai un ami hacker.
C’est comme ça que je me suis mise à faire des balades anti-cons. Le principe est simple : soit j’assiste à la connerie et dans la minute qui suit, j’ai la possibilité de planter deux balles dans les pneus du con, soit je n’ai pas cette possibilité et je mémorise la plaque minéralogique du con. Plus tard, munie de son adresse, je cherche une idée pour immobiliser son véhicule de con. Ah oui, je précise : je ne traite que les conneries de la route. Sinon, je n’aurais plus de vie.
Globalement, crever les pneus me va bien. Mais je peux aussi rayer des peintures, renverser du miel liquide sur le pare-brise, de l’huile sur les vitres, bomber les portières… Tout est bon pour me défouler.
Au cours d’une de mes expéditions, j’ai rencontré Angel. Il avait le même type de loisir que moi, la précision en plus : il agrémentait de petits messages personnalisés, au marqueur indélébile ou à la peinture, les carreaux des voitures qu’il venait de dégrader.
Ce soir-là, mon but était d’empêcher AD-***-FG 92 de continuer à prendre la route. J’étais devant sa grosse voiture noire en train de choisir entre le miel et l’huile, après avoir planté une lame bien affutée dans ses quatre pneus. Le délicat sifflement du caoutchouc se soulageant de l’air me remplissait d’aise et s’il n’avait pas plu, j’aurais volontiers entamé une petite danse de joie sur le trottoir quand une exclamation de surprise m’a ramenée sur terre. Un jeune homme tout habillé en noir se tenait face au véhicule, la mine désolée. Je n’ai pas tout de suite remarqué sa bombe de peinture jaune fluo.
— C’est vous, les pneus ?
Aucune agressivité dans son ton.
— Heu…
— Vous avez encore le couteau dans la main…
— Ah…
— C’est pas grave, hein, mais ça me déçoit, j’avais prévu de filmer…
Comme je ne trouvais rien à répondre et devais le fixer avec un regard de vache devant un passage à niveau un jour de grève, il m’a gentiment poussée et s’est mis au travail, me laissant admirer son habileté à tracer sur la tôle des lettres régulières et son sens aigu de la poésie. Quand il a eu fini, on pouvait lire en gros caractères « Véhicule prioritaire : Transport de têtes de nœuds en Enfer », suivi dans une taille plus petite de « si vous êtes intéressés, appelez le 06.xx.xx.xx.xx ».
Il a fini en ajoutant une petite tête de diable au pochoir, m’a souri et m’a dit :
— Ça déchire, non ? Ça et les pneus, elle va peut-être se remettre au Code de la route !
Puis il a avisé ma bouteille d’huile et a proposé de m’aider à en barbouiller les vitres.
— C’est quoi, ce numéro de portable ? ai-je demandé en désignant le message de mon index plein de gras.
— Ben, c’est le sien, qu’est-ce que tu crois, que j’invente ?
Et devant mon absence de commentaire :
— C’est facile, avec un peu de technique…
La semaine suivante, il m’a fourni un petit revolver équipé d’un silencieux et m’a appris à tirer dans les pneus discrètement.

***

Cet hiver-là, le fond de l’air était empli de contestation, les mouvements sociaux se multipliaient.
Après trois semaines de grèves des transports en commun, les trois têtes de pont de la civilisation routière avaient rendu l’âme : le respect, l’intelligence et le Code de la route. Angel et moi étions surchargés de boulot. Nous passions nos journées à dégonfler des pneus et nos soirées à badigeonner des vitres de messages fleuris. On commençait à parler de nous sur les réseaux sociaux et nous redoublions de prudence lors de nos sorties punitives.
Ce soir-là, nous avions prévu cinq arrêts. C’était beaucoup, nous étions chargés, fatigués et commencions à craindre de nous faire repérer. Nous avions prévu de ne rien faire pendant les deux soirées suivantes, préférant attendre la nuit de Noël pour redoubler nos efforts.
Après avoir bombé des cafards orange sur une BMW gris foncé, nous sortions de nos sacs un gros pot de graisse automobile et des gants quand une lumière vive nous éblouit. Derrière le faisceau bleuté, je distinguais la silhouette empâtée d’un gros type en doudoune.
— Vous ne voulez pas de l’aide, par hasard ?
Le ton était empreint d’une brusquerie de mauvais augure . Je regardais Angel, ses yeux cernés, son teint pâle, ses cheveux collés par une sueur de stress sur un front las. Le soupir qu’il a lâché était tenu. Dans son regard fatigué se devinait un fond de soulagement. Nous savions que ça devait finir, même si nous aurions préféré profiter de la nuit de Noël pour que cette fin soit une apothéose de caoutchouc percé et de mots d’esprit. Il a lâché le pot de graisse, fait claquer ses gants en les enlevant et s’est levé pour se rendre.
— Non, c’est bon, merci, on a fini celui-là…
Il a levé ses mains bien en vue, montrant qu’il n’était pas armé. De mon côté, j’avais redressé le dos et levé les mains de la même façon. De là où je me trouvais, je distinguais des bottes de cuir brillant à l’épaisse semelle à crampons, surmontées de solides jambes. Nous portions des cagoules noires, des vestes noires et des pantalons noirs. Nos sacs à dos étaient pleins d’un matériel qui ne laisserait aucun doute sur nos activités. Je ne trouvais rien à dire et l’idée d’une tentative de fuite me paraissait idiote. Le message destiné au véhicule suivant : « Le père Noël m’a toujours négligé, alors je hais vos enfants », avait déroulé son pochoir à nos pieds, fragile vecteur d’une vengeance de carton et de couleurs.
Le type ne bronchait pas. Son faisceau allait d’Angel à moi, comme s’il n’avait pas encore décidé de ce qu’il allait faire de nous. J’hésitais à lancer un « Allez, monsieur l’agent, soyez sympa, c’est Noël » qui s’étranglait dans ma gorge.
Le silence a étiré sur nous son voile d’une culpabilité mêlée d’incompréhension. Le faisceau a quitté mon visage pour se poser sur le pochoir.
— C’est pas très sympa pour moi, ça…
Angel a ouvert la bouche pour s’expliquer, mais le type qui semblait n’attendre que l’occasion de vider son sac, ne lui a en pas laissé le temps.
— Déjà que, par les temps qui courent, je suis remis en question… si on commence à me faire de la mauvaise pub, les enfants vont arrêter de parler de moi, de m’écrire et je vais finir par disparaître… Non pas que ça m’ennuie, mais j’aurais aimé une disparition plus flamboyante… Mourir d’oubli, c’était pas ce que j’avais envisagé.
Et le type s’est effondré à côté d’Angel, laissant tomber sa torche dont le faisceau a éclairé un visage rond et rouge, une barbe blanche et un bonnet rouge.
— Moi, je veux bien prendre ma retraite, mais je l’envisageais méritée… pas comme ça, triste et contrainte… Si vous croyez que c’est plaisant, de finir remplacé par Internet… Je l’aime, moi, ce métier…
Ni Angel ni moi n’avons moufté. Dans le froid de la nuit parisienne, sur un bout de trottoir sale, les mains dans la graisse et la peinture punitive, nous venions de rencontrer ce qui semblait être le père Noël : un gros type mélancolique en équilibre sur la mémoire humaine, dont l’avenir se résumait à un départ à la retraite malvenu.
— Alors si je peux aider avant de partir, ce sera avec plaisir.

***

Le plan du père Noël était simple : il avait la possibilité de rentrer dans toutes les habitations. Pourquoi ne pas en profiter pour rentrer dans tous les garages, parkings, boxes ? Et pourquoi se limiter à Paris ? Tout pouvait être fait dans la nuit du 24 au 25 décembre. La seule contrainte serait d’avoir assez de graisse, de peinture et de miel.
— En revanche, je vous invite à éviter les crevaisons par balle. Outre le fait que je n’aimerais pas que ma réputation soit entachée, ça peut être dangereux, il reste des enfants qui me guettent…
— Mais, père Noël, comment savoir quels conducteurs punir ?
— T’inquiète, quand on peut voir quels enfants sont sages, tu crois qu’on s’y limite ? J’ai ici (il désigne son téléphone portable) la liste exhaustive de tous les mauvais conducteurs. J’ai même croisé avec les fichiers de la police, je connais les infractions, les montants des amendes, les points restants sur les permis… Internet me fait un tel tort, je n’allais tout de même pas me laisser faire sans réagir…
Il nous restait deux jours pour préparer les pochoirs et faire provision de matériel. Le père Noël a mis son atelier à notre disposition. Les lutins, pour la plupart pressés d’en finir avec des années de travail à la chaine, se projetaient déjà au bord de la mer. Les rennes, huit belles bêtes conscientes de l’importance exceptionnelle de la tâche qui les attendait, ne demandaient qu’à finir leurs jours dans un champ de pâquerettes, loin des vols de nuit, des stations glissantes sur les toits enneigés et des cheminées mal ramonées.

***

Ce fut un joyeux Noël, passé à bondir de parkings en boxes, de voitures en bus, de camions en trottinettes. En matière de circulation, rien n’avait échappé au père Noël et le matin du 25 décembre, une bonne partie de la population allait se réveiller obligée de marcher, les véhicules cloués au sol décorés de messages et de dessins dont nous tirions une grande fierté, mais qui n’étaient pas en la faveur de leurs propriétaires.
— Depuis des années qu’ils geignent à cause des excès de table, ils vont bien finir par comprendre que la marche a des vertus ! Allez hop, tout ça sur pieds et bougez vos gros culs mous !
Il a explosé de rire.
Ce furent les derniers mots du père Noël, qui après avoir installé ses huit rennes en forêt de Brocéliande, où il était sûr qu’ils vivraient heureux, a brûlé son traineau, sa hotte et sa tenue à la gloire de Coca-Cola.
Angel et moi l’avons regardé s’éloigner à pied, en marcel et caleçon à carreaux, ses bottes claquant sur l’asphalte. Quand il n’a plus été qu’un petit point sur la route, son rire résonnait toujours à nos oreilles.

***

Si vous croisez un gros type hilare en caleçon et bottes de cuir, n’oubliez pas qu’il a fait la joie de vos Noëls d’enfant.
Quant à nous… On a gardé les pochoirs…

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Hélène Hiverlay · il y a
Je suis de la prochaine virée ! Jubilatoire pour la piétonne que je suis ! Excellente conte.
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Gecko Bleu · il y a
Merci! Je vous contacte dès la prochaine sortie punitive prévue ;-)
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Loodmer · il y a
Ça commence bien crash, puis ça tourne un peu conte de Noël.
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Gecko Bleu · il y a
oui et ça apparaît curieusement décalé dans le calendrier ;-)
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Loodmer · il y a
L'hiver est très long sur Short, il dure 12 mois, le reste c'est l'été. J'ai entendu ça qq part au sujet de la toundra.
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Gecko Bleu · il y a
J'y vois une inquiétante corrélation avec le réchauffement climatique... ou une faille temporelle...
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Mes points d'abord pour ne pas oublier.
Je m'abonne.
C'est joli! Même si le Père Noël est passé déjà.

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Gecko Bleu · il y a
Merci ! Oui, début février cette histoire apparaît un tantinet decontextualisee...
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Zouzou · il y a
Hihi. Le Père Noël fait dans la fantaisie !
En lice , Antarctique, si vous aimez...

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De margotin · il y a
Mes voix pour cette histoire

Bonjour à vous!
Je vous invite à découvrir et à soutenir Nilie au concours du Prince oublié. Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

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François Duvernois · il y a
Excellent votre Père Noël. Histoire très drôle et décapante. Toutes mes voix.
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Gecko Bleu · il y a
Merci ! Le père Noël n'est plus trop d'actualité maintenant, mais le contexte si...
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François Duvernois · il y a
Il n'est pas interdit de parler du Père Noël au mois d'août :)
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Gecko Bleu · il y a
Non, bien sûr et l'idée d'un PN en maillot de bain et espadrilles me tente assez ;-), ii aurait un traîneau tiré par des lapins de Pâques et distribuerait des tubes de crème solaire...
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Alexis Kinebanyan · il y a
a bas les cons !!! vive le père Noel
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Gecko Bleu · il y a
... Et le catch... 😁
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Mf2915 · il y a
Moi j’aime encore croire au Père Noël même si nous sommes entourés de cons ! Un peu de poésie dans notre vie
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Gecko Bleu · il y a
Ben c'est un pas poétique, un père Noël en caleçon qui rigole ? 😉
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Mf2915 · il y a
Ben si ! J’ai dans la tête un Père Noël en caleçon et grosses bottes
😀😀

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Domi Roca · il y a
C'est un peu flippant mais rondement mené et très drôle.
Merci à vous et vive le père Noël !

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Gecko Bleu · il y a
Merci !
D'un autre côté, c'est basé sur du réel... L'époque est flippante, le tout est de l'observer sous le prisme de la dérision... 😉

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Jean Dallier · il y a
Originalité, entrain, humour et beaucoup de "cons" ! Moi qui aime les cons, les vrais !
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Gecko Bleu · il y a
Merci !
Je crois que le con voire l'anticon ou la connophobie est un bon vecteur de rassemblement 😉

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