5
min

Un coeur en soie

18 lectures

2

Il fut un temps de ma vie où je m’étais perdu.
Non, pas perdu géographiquement, dans une forêt, une jungle luxuriante d’Amérique du Sud, ou entre les blocks parfaitement rectilignes de New York, non, je m’étais perdu, en moi. Incapable de me retrouver. Je tentais de remettre la main sur moi, de chercher le dernier lieu où je m’étais ressenti pour la dernière fois. Rien. Le vide. Blackout. Pas la moindre trace de qui j’étais. Je me devinais là, mais me savais ailleurs. Alors, je partis voir « ailleurs » si j’y étais.
Bangkok. Phuket. Coh Phangam. Sur la plage, je n’étais pas non plus. Tout au plus avais-je retrouvé l’harmonie avec la nature, mais au-delà de moi.
Au bout de huit jours de ce néant, je décidai, une nuit plus claire que les autres, de nager droit devant, sous la lune bleue, entourée de l’eau tiède du lagon, peut être devais je renaître alors je plongeais dans ce liquide amniotique sous les alizés. J’étais nu, près à enfin tout recommencer.
Plus je nageais, plus j’entendais au loin comme un grondement, surement une fête new Age où les corps et les alcools s’entrechoquent au hasard des sens.
J’eus une mauvaise impression. Subitement. Je fis demi-tour et accélérais ma nage. Je désirais instamment sortir de l’eau comme j’étais sorti de moi. Impossible. Je fus soulevé avec une douceur infinie par une vague. Je me retrouvais à plus de vingt mètre de hauteur. Je pleurais, criais, mais nul n’entend celui qui n’est pas. Il était écrit que je ne laisserai aucune trace. Je me suis battu pour m’arracher à la puissance de l’eau, en vain. Je n’étais qu’un esquif de bois tendre posé dans le courant d’un torrent impétueux chargé de sel, de sable et de boue.
Je buvais, crachais, rebuvais, recrachais, avalais, m’étouffais, vomissais, rebuvais. Tel un pantin désarticulé dans les mains d’un marionnettiste ivre, je me suis accroché à mes fils, débattu comme un diable conquis. Mille contorsions, milles gestes fous et désespérés n’y firent rien. Je ne pensais qu’à mon souffle, ce filet d’air, encore, peut être pas longtemps. Silence. Au fond de l’eau, on n’entend plus rien, juste la vibration sourde des planètes qui se frottent, le chant de la tectonique des plaques, l’odyssée d’un autre monde. Silence enfin. Nuit. J’ai laché. C’en était fini. Fin. Point.
Pourtant, après un long gouffre amer, je me suis enfin réveillé.
J’avais froid. La mer qui lèche mes pieds transis. Du sable sur mes lèvres, dans ma bouche, sur ma langue, entre mes dents. Du sel aux coins des canthus. Une pluie fine et glacée sur le dos. Je tente de me relever, m y reprends à dix fois, met un genou à terre, prends appui sur mes bras, retombe, recommence, ridicule Sisyphe ridé.
Enfin debout, en lambeaux de moi-même, j’ouvre les yeux sur cette plage vide. Je connais cet endroit. Tout me parait familier ici. Les brins d’herbes sur la dune, la texture du sable entre mes orteils, le parfum iodé de l’embrun, le lointain cri des mouettes. J’y étais. Je suis à Belle-Île. Oui, Belle-Ile dans le Morbihan, en France. Mon cœur s’emballe. C’était la plage où je venais enfant, avec mes parents, mon frère, mes deux sœurs et des cousins de passage. Bon dieu, mais qu’est ce que je foutais là ?!!!! Qu’est ce que je fous à poil sur cette plage de Belle Ile ?! Ai je rêvé la Thaïlande, la vague immense, ma guerre pour survivre ? Ou bien la vague m’a t’elle emmené jusqu’ici, jusqu’à Belle Ile ? A t’elle survolé l’Asie tout entier, l’Amérique, pour m’échouer ici après la traversée de deux océans ?
Je voulus marcher, faire un pas, un petit pas. Mes jambes étaient lacérées, découpées au scalpel par les coraux, des lambeaux de peaux jusqu’à l’os. Je fis un pas, enfin, sur ce qui n’était plus qu’un carpaccio de membres.
Puis un second.
Je clignais entre douleur et bref soulagement, à renforcement de chaque nouveau pas. Mais j’étais là. J’avais survécu. Il était dit que cette vague ne me serait pas fatale.
J’étais là, bien là. Encore. Vivant. Survivant. Debout. Saignant. Vacillant.
Au loin de la dune, je reconnus les remparts Vauban. C’était bien Belle ile. Sur la plage, nulle âme qui vive. Juste une tache sombre, étendue, sur la plage à une centaine de mètres, l’autre bout du monde. N’étais je pas le seul à avoir survécu ?
Je me dirigeais, tant bien que mal, vers ce qui me sembla rapidement confirmer être un corps étendu. Chaque pas était un calvaire, le poids de la pluie sur mes épaules me terrassait, le vent me fouettait au sang dès que je m’arrêtais pour reprendre force. D’une blessure dans le cuir chevelu ruisselaient en longs filets carmins, des rus de sang qui parvenus à mes lèvres étanchaient quelque peu ma soif avant de se perdre sur le sable en fine goutte égrenée de mon menton.
De temps en temps, je tombais, un genou à terre, haletant, suffocant, crachant des glaires de sel et de sang.
Enfin, j’approchais du corps.
Celui-ci était tourné face contre sable, mais on pouvait deviner à sa robe lacérée laissant entrevoir la courbe de ses hanches et l’arrondi parfait de sa poitrine qu’il s’agissait d’une femme. Enfin, je tombais à genou près du corps. Je retournais comme je pus ce corps lourd. Je sursautai, tombai en arrière et reculai de peur. Je connaissais cette femme.... C’était Magda. Magda.... Magda que j’avais connue sur cette plage, que j’avais aimée, embrassée alors que j’avais 17 ans.
Magda.... Magda qui m’avait offert ici même sa chasteté, qui me regardait comme on offre une prière, le regard levé vers le piédestal qu’elle m’avait sculpté de ses mots et ciselé de ses sourires.
Magda était bien là, devant moi, exsangue. La peau diaphane, des taches purpurines tachant ci et là sa robe fleurie découpée à grand renfort de lames de fond. Morte peut être... Magda dont la beauté explosait insolemment au milieu de la grève....
Je restais bouche bée, subjugué par son visage encore jeune, son corps tendu, sa peau laiteuse, sa bouche arrogante, ses longs cheveux mouillés sur le sable. Il me sembla sentir son parfum à cet instant, ressentir la texture de sa peau sous mes doigts, le gout de sa salive, sa brulante dévotion. Magda... Etais tu en Thaïlande, toi aussi ? Que ne t’ai-je aperçu... deviné...
Je soulevai son corps, lourd, ruisselant de sang et d’eau. J’hurlais à l’aide à qui voulait l’entendre. Nul ne l’entendit.
Je retournais alors vers la dune, Magda contre moi, je traversais la dune, vis un sentier que je pris, je marchais longtemps, nu, sur les chemins, puis sur une route où je ne croisais personne. Il se mit à pleuvoir de plus en plus, une tempête de pluie salée qui m’empêchait maintenant de voir à quelques centimètres de moi. J’avais peur. Je devais me battre pour avancer, pour faire un pas de plus. Des branches d’arbres arrachés me passaient à quelques centimètres du visage, des planches, du verre, des bouts de métal, je serrai fort le corps glacé de Magda contre moi, et je criais de rage pour aller un peu plus loin encore.
Brusquement, la pluie s’arrêta. Nette. En une fraction de seconde. Et le soleil fut. Fort. Dur. Blanc. Aveuglant.
Une ombre vers moi. Un homme me tendant les bras. Il me prit le corps enserré dans mes bras. L’homme était thaïlandais. Je ne compris pas ce qu’il me dit. Il criait, gesticulait, les yeux emplis de larmes.
Je voulus lui expliquer que c’était le corps de Magda que je venais de retrouver sur une plage de Belle Ile, mais entre ses bras, ce n’était plus Magda. C’était le corps d’une toute jeune fille asiatique que je ne connaissais pas. Ses yeux s’ouvraient par intermittence. L’homme caressa ma joue avec une reconnaissance infinie, puis se retourna pour partir. Il s’arrêta soudain, revint vers moi. La jeune fille me regardait, dans un léger sourire, en tendant vers moi sa main ouverte dans laquelle se trouvait un papier froissé par la mer. Je le pris. Ils partirent.
Je baissais les yeux.
J’étais trempé, blessé, harassé de fatigue.
J’ouvris le papier. Une photo de Magda. Une photo prise à Belle Ile. Sur la plage. Magda qui sourit. Sur le sable, elle a écrit : je t’aime. Je n’avais jamais vu cette photo. Jamais. J’en suis sûr.
Je regardais autour de moi, plus rien d’autre que des décombres, des arbres couchés, des séquestres de vie.
Voilà, et c’est là, à cet endroit et à cet instant précis, que je me suis retrouvé. J’étais moi. Enfin. Je n’étais plus perdu. Et je ne me suis plus quitté depuis. Jamais.
Magda...

2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Brocéliande
Brocéliande · il y a
une belle histoire ....on reste avec Magda dans la tête ...ou le coeur ...
·