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Un chapeau comme une patelle

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Léna Bernacez

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Mon père s’appelait Unsui [Nuage-eau].
C’était un moine, né d’un militaire japonais Akio [garçon brillant], et d’une jeune fille coréenne Li-Tsin [Fleur d’âme]. Ses parents s’étaient aimés – aimés vraiment, non pas comme l’occupant soumet l’occupée, mais comme un homme peut aimer une femme. Ils s’étaient aimés envers et contre tout. Envers et malgré tous, pendant l’occupation de la Corée. Mon grand-père était revenu au Japon avec sa tendre épouse. Ce que mon père m’a dit, ce qu’il savait d’eux, c’est l’absolu. L’absolu dans leur amour, dans leur vie et dans leur détresse.
Dans la famille de mon grand-père la jeune femme fut toujours considérée comme conquête, devant obéir. Elle souffrait en son cœur, passant des journées à contempler le paysage de montagnes pareilles peut-être à celle de son pays natal. Un jour de pluie elle s’éteignit comme le feu s’éteint. Sans air ou sous l’averse ; à peine, avec peine, son souffle est devenu buée, puis juste une haleine légère comme le duvet des oies, puis comme le souvenir du passage des oies.
Unsui avait treize ans.
Son père se tut. La maisonnée se tut. Unsui dormait dans la chambre de son père et faisait silence dès que celui-ci s’allongeait. Point de fête – point de lumière – point de joie – point final.
Unsui entra au monastère et dessina. Il dessina les oies qui s’envolent par-dessus les monts. Il dessina les montagnes, les grues, les chats et tout ce qui peuplait sa vie humble. Tout ce qui donnait richesse à ses jours. Puis il retourna au pays maternel. Il fit le chemin à l’inverse, suivant les nuages dans les caprices du vent. Pas de point de départ, pas de but. Le voyage et l’écriture. Unsui était ermite sur le chemin, le point mobile dans les paysages d’aquarelle.
Il lut Basho, Issa, Li Po et encore d’autres poètes, emportant dans un coffret de bois en bandoulière, du papier, des pinceaux, de l’encre et ses souvenirs. Et ses désirs. Et ses soupirs.
Unsui fit un enfant par mégarde et par amour, en Corée entre les montagnes et les souffrances. Ils l’appelèrent Ryûkô [cours qui va].
Son père lui a appris le japonais, sa mère le coréen. Son grand-père était soldat japonais pendant la guerre de Corée. Son père était moine. Sa mère était belle comme toutes les mères et passait ses journées dans les champs.
La Corée est toujours en guerre mais cette fois seule à seule. La Corée est déchirée comme une vielle photo, comme un vieux papier de soie. C’était pourtant un grand pays, un pays de papier, de livres et de lettrés.
Il est seul à Paris. Il ne doit pas savoir parler français et pourtant – il l’a appris. Savoir, serait se trahir. Il serait obligé de dire ses origines et serait renvoyé là-bas. Tout ce chemin pour rien...
Son arrivé dans cette capitale : déposé sur les marches du commissariat de police du treizième arrondissement, boulevard de l’hôpital, ne devant rien connaître, ni origine, ni famille, vêtu d’un pantalon de toile et d’un maillot. Jour de pluie. Il portait juste un chapeau de paille en forme de patelle, et des chaussures qui n’avaient de chaussures que le souvenir de la semelle.
Il ne sait pas quel âge il a. Il sait simplement celui qu’il porte sur des papiers non officiels.
Quinze ans, l’âge d’aller au collège comme ces enfants de la porte de Choisy. Entre le restaurant et le collège, les nuits sont courtes pour beaucoup ici.
Unsui signifie « nuage eau », lui, c’est « cours qui va ». Il court comme les nuages et comme le fil de l’eau. Il a quinze ans. Il est comme les nuages, Il aime la pluie, il court, il va au fil de la vie. Ryûkô a traversé des étendues inconnues. Il ne sait plus combien de temps il a fallu. Il a traversé des eaux sombres, sableuses. Des hommes l’ont battu, l’ont aimé, des femmes également. Il n’a plus d’histoire, plus de souvenirs. Si ce ne sont les souvenirs de ses parents, l’odeur de toutes les meurtrissures, des déchirures et de l’horreur de vivre. Les souvenirs de l’exil... parfois il se surprend à ressentir une certaine tendresse pour ce chemin de survie. Dans un pays, il y avait des temples, des chandelles, des statues. Il y avait les rizières, les champs, les carpes, le parfum des étangs et de la bouillie de riz épaisse, la chaleur moite et les lampes allumées pour les dieux. Il y avait le vent fougueux, la touffeur écrasante, le chant des villageois dans les rizières, les bœufs et les rires des enfants malgré tout sur les quais près des barques. Il y avait aussi le froid. Ce froid brûlant qui empêche de réfléchir, qui pétrifie. Il fallait faire des trous dans la glace pour pêcher. Il fallait trouver refuge. Il y avait aussi ces déserts sifflants de vent, les routes et les villes hostiles. Ryûkô ne veut rien dire de tout cela. C’est à lire dans les journaux. Même si nous ne ressentons rien dans notre corps, nous aurons lu, et ne pourrons plus ignorer.
Ryûkô ne vieillira pas. Il gardera ses quinze ans et peut-être ses cheveux si noirs qu’ils en paraissent bleus. Son corps changera mais il gardera son âme loin des vivants. Il est venu sans rien et restera ainsi.
Il a réappris le français. Officiellement cette fois et l’anglais. Il apprend également la langue des mathématiques, leurs phrases dessinées, les mots universels, les seuls peut-être. Peut-on dire l’amour en phrases mathématiques ?
Dira-t-il jamais l’entièreté de ce qu’il connait, ce que ses marches forcées et dissimulées lui ont appris... Tant de choses, tant de langages... Parlera-t-il des ancêtres qui veillent sur lui ? expliquera-t-il un jour le chameau de pierre bleue à l’annulaire de sa main gauche ?
Lorsqu’il est arrivé à Paris dans cette nuit de février, épuisé, abandonné sur les degrés du commissariat, il n’avait déjà plus quinze ans depuis longtemps. A cet âge, ici on dort dans un lit, même les réfugiés ont un lit. A quinze ans on déjeune en famille, la sienne est dans sa tête. Ici on va à l’école, au collège. Chez eux, chez lui, il ne sait plus où, mais chez lui, à quinze ans on travaille. Au japon sans doute pas. Il aurait pu étudier là-bas, être architecte, mandarin, mais il aurait préféré être pêcheur au cormoran et peindre ou garder des troupeaux dans l’immensité. Ici il dit qu’il peut tout, ce n’est que question de volonté. Il a lu sur les murs de la ville : « avance sur ta route, car elle n’existe que par ta marche ». C’est un certain Saint Augustin qui a tagué le mur. A moins que ce ne soit un philosophe, il ne sait pas encore. Demain il ira à la bibliothèque, celle qui donne sur la place du métro, savoir si Augustin est là et s’il veut bien discuter avec lui de la route.
Ce qu’il aime dans ce quartier, c’est l’Italie. Il y a la place d’Italie et l’immeuble Villa d’Este plus loin au bout de l’avenue. Il ira là-bas plus tard. Pas au bout de l’avenue, non dans ce nouveau pays lorsqu’on lui aura enseigné l’histoire de l’art. Le chemin ne sera pas aussi long que celui de son exil. Il ira y apprendre à parler là-bas aussi. Il sentira le vent dans ses cheveux, et le soleil, et le calme dans son corps. Il parait que les italiens ont les yeux sombres, et les cheveux si noirs qu’on les dirait bleu... il pourrait être italien, s’il n’avait pas ces yeux en amande. Mais avant il faudra qu’il retrouve son frère et sa sœur. Makoto [sincérité] plus âgé que lui et Mon [Passerelle], plus jeune qu’eux.
Savent-ils encore ce qu’est une fratrie ? Les disputes, les corvées, les fous-rire, la sincérité, la haine parfois irraisonnée, et l’amour. Cet amour qui vous tient par le cœur, le soir venant. Cet amour qui lui manque, ici sur les trottoirs du treizième arrondissement. Ses frère et sœur de chemin où sont-ils à présent ?


Je cherche Makoto et Mon – je m’appelle Ryûkô c’est tout ce que je peux dire, le reste ne vous regarde pas.



Makoto et Mon. Leurs prénoms reviennent souvent dans ses nuits.

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Image de Léna Bernacez
Léna Bernacez · il y a
Bonsoir,
Oh je suis désolée de ne pas vous avoir répondu plus tôt mais j'ai peu consulté le site depuis un moment.
Je vous remercie de ce message. C'est une somme de personnages fréquentés un temps dans le XIII arrondissement de Paris, juste un peu modifiés.
Léna

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Leméditant · il y a
Quel beau texte, empreint de poésie et d'une grande sensibilité. Des personnages attachants, descriptions de vies humaines qui nous touchent. Vous avez l'art des images évocatrices et un style très musical. J'aime beaucoup....Bravo !
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