Un caillou m'a sauvé la vie

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Mon véritable prénom n'a aucune importance car à vrai dire, je ne l'aime pas. Pour mes amis, je suis Pat, ou Patoche, ou encore Playmobil. Pourquoi ? Aucune idée ! Ma vie ? Des bons et des mauvais  [+]

Chacun des choix, chaque décision que nous prenons, chacune des rencontres que nous faisons, nous amènent à un point précis de notre existence que l'on nomme le destin.

Il est coutume de dire que les coïncidences n’existent pas, que tout événement, toute expérience vécue, n’est jamais le fruit du hasard. Cela ne m’a jamais paru aussi vrai que ce jour-là.

Un soleil d’été déclinant aux couleurs orangées, une température douce oscillant entre 24 et 26°C, un décor de campagne tout à fait charmant, cette promenade dominicale en solitaire aurait dû tenir toutes ses promesses de plénitude et de bien-être.

C’était sans compter une rencontre imprévue et pour le moins, insolite. Il est coutume de dire que les coïncidences n’existent pas, que tout événement, toute expérience vécue, n’est jamais le fruit du hasard, mais du destin. Cela ne m’a jamais paru aussi vrai que ce jour-là.

Alors que je m’engageais sur un sentier escarpé et caillouteux, bordé de champs de maïs, j’entendis subitement une toute petite voix, à peine perceptible qui s’écria.

- Aie !

Je me retournai, étonnée, cherchant autour de moi d’où venait cette voix. Je fis quelques pas en arrière en scrutant les abords d’un champ qui longeait le sentier. Peut-être que quelqu’un était tombé et s’était fait mal. Mais il n’y avait personne. J’étais seule. Après un dernier regard aux alentours, je repris mon chemin, convaincue que j’avais rêvé.

- Aie, entendis-je à nouveau.

Je stoppai. Non, je ne rêvai pas. Mon cœur battit plus fort.

- Il y a quelqu’un ? Demandais-je timidement.
- Ici, sous ton pied gauche ! Me répondit-on.
- Sous mon... QUOI ?

Dans un réflexe et malgré la stupidité du geste, je soulevai aussitôt ma jambe. La voix se manifesta alors plus distinctement.

- Ah, ça va mieux, merci ! Tu n’as pas vu que tu me marchais dessus ? Ça fait mal !
- Mais qui me parle ? M’écriais-je tout à coup très inquiète. Qui est là ?
- Je suis là, voyons ! Juste à côté de toi !

Je baissai la tête et l’aperçus enfin. C’était une pierre, juste un caillou ordinaire, semblable à n’importe quel autre caillou dont je ferai grâce ici de la composition géologique, bref, un caillou banal... Si ce n’est qu’il venait de me parler.

D’accord. Très bien, faisons abstraction de l’absurdité de la chose. Et poussons le surréalisme jusqu’au bout.
Alors que mon cortex reptilien m’imposait de détaler à toutes jambes, la curiosité l’emporta sur ce réflexe primitif. Après tout, ce caillou ne semblait guère dangereux. Me voilà donc à engager la conversation avec lui.

- Désolée, mais tu es au milieu d’un chemin pédestre. Excuse-moi, mais c’est assez difficile d’éviter de marcher sur les cailloux ici ! Tu es une pierre, il est logique que les gens te marchent dessus !
- Logique ? Tu trouves ça logique ?
- Et bien... Oui, enfin, je crois !

Visiblement, c’était une mauvaise réponse !

- C’est exactement ça ! S’exclama-t-il furieux. Tout le monde trouve normal de me piétiner à longueur de journée, parce que je suis sous vos pieds ! Est-ce que tu t’es demandée un seul instant si cela me dérangeait ?
- J’ai peur de ne pas te comprendre, argumentais-je. Pourquoi me dire cela à moi et maintenant ? Est-ce que tu en as déjà parlé à quelqu’un ?
- Parce que tu crois que les gens de ton espèce prennent le temps de me contempler avant de me marcher dessus ? Si j’étais fait d'opale, de diamant, si j'étais une pépite d’or, bien sûr qu'on me traiterait autrement ! Je brillerai au cou d’une princesse, on m’admirerait sur les couronnes des plus grands rois. Mais qui s’intéresse à une vulgaire pierre rocheuse dénuée d'éclat, aussi commune que toutes celles qui t’entourent ici !

Voilà autre chose ! Une pierre philosophe. Peut-être aurais-je dû prendre mes jambes à mon cou et fuir très loin en fin de compte. Mais cela n’aurait pas été sympa pour ceux qui voudraient une chute à cette histoire sordide. J’osai une suggestion, avec prudence.

- Et si je te déplaçais sur le bas-côté du chemin, tu ne risquerais plus rien !
- Et pourquoi devrais-je m’isoler de tous mes amis et me mettre à l’écart ? Ce n’est pas une bonne idée.
Patiemment, je lui suggérai autre chose.
- Et si on te peignait en rouge ? Les gens te verraient mieux.
- Donc, c’est à moi de changer pour que l’on cesse de me marcher dessus ! Tu trouves cela juste ? Pourquoi ne puis-je pas être respecté comme je suis ?

Je regardai autour de moi. Le soir tombait sur la plaine, j’étais fatiguée, seule en train de parler à un caillou susceptible et frustré, à me demander comment j’allais sortir de cette impasse.

Je calculai intérieurement les options qui s’offraient à moi :

1 : Rappeler à mon nouvel « ami » sa condition de pierre minérale et non pas d’être humain supérieur. Ajouter aussi que j’en était bien désolée pour lui, mais que la vie est ainsi faite ainsi, que c’est dans l’ordre des choses !

2. Admettre que cette pierre-qui-parle avait quelque chose de particulier par rapport aux milliers d’autres cailloux sur ce chemin et lui accorder un traitement de faveur. Comment, je l’ignorai encore.

3. La fuite était toujours à l’ordre du jour !

Aucune de ces solutions ne me satisfaisant et pressée de rentrer chez moi, je pris une décision que Monsieur Spock aurait défini comme illogique et inappropriée. Mais à ce moment-là, il me semblait que c’était la seule chose sensée à faire. Je la pris entre mes mains et l’emmenai avec moi.

Fort heureusement, cette initiative sembla lui convenir. Plus aucun son ne sortit de sa bouche - Gardons l’esprit ouvert ! - pendant tout le reste du trajet.

On ne peut pas dire que cette pierre était légère, ce qu’évidemment, je me suis bien gardée de lui faire remarquer (Rappelez-vous, c’est une pierre susceptible !). Et je peux avouer que la tentation fut forte de la reposer quelque part et l’abandonner à son sort. Mais je n’en fis rien, persuadée que la culpabilité me poursuivrait pour le restant de mes jours.

J’arrivai enfin à mon village, dégoulinant de sueur et les mains engourdies, ma protégée collée contre ma poitrine. Alors que j’empruntais une ruelle, tout proche de ma maison, j’entendis tout à coup derrière moi un fracas assourdissant de la vitre d'un magasin exploser, des cris et la déflagration reconnaissable d’une arme à feu qui retentit. Le temps de me retourner, je fus violemment projetée à terre.

Puis plus rien.

...

J’ouvris lentement les yeux. Ma tête me faisait souffrir atrocement, une lumière trop vite m’éblouissait. Reprenant peu à peu mes esprits, j’analysai le décor qui m’entourait, avec des indices très précis de là où je me trouvai : une chambre d’hôpital.

Une infirmière arriva. Elle me sourit et me dit :

- Vous avez eu une sacrée chance !

Sans blague !

- Que s’est-il passé ? Dis-je faiblement.
- Vous étiez au mauvais endroit au mauvais moment ! Vous vous êtes trouvée au beau milieu d’une fusillade de quartier. Mais heureusement pour vous, l’une des balles du tireur qui vous a percutée, a ricoché sur quelque chose que vous teniez contre vous, un caillou. J’espère que vous ne comptiez pas le garder en souvenir !
- Pourquoi, réussis-je à articuler ?
- Malheureusement, il est en mille morceaux. Il ne reste que ce petit fragment. On vous l’a gardé, au cas où, ajoute-t-elle en me montrant un flacon d'analyse médicales posé sur la table de chevet. Vous pouvez lui dire merci, ce caillou vous a sauvé la vie ! C’est étrange la vie, n’est-ce pas ?

Étrange, oui, c’est le moins qu’on puisse dire !

L’infirmière quitta la chambre. Je pris alors le flacon dans lequel était conservé un fragment poussiéreux et difforme. Je le secouai un peu.

- Eh, est ce que tu es toujours là ? Est-ce que tu vas bien ? Lui chuchotais-je, sans trop d'espoir.

Mais il ne répondit pas.
Et j'ai pleuré.

---

Un jour viendra où mes enfants découvriront, bien caché au fond d’un tiroir, un héritage bien singulier : un petit flacon d'analyses médicales avec, à l'intérieur, une petite pierre, tout à fait ordinaire. Ce qu'ils y verront à l'intérieur et ce qu’ils en feront, cela ne dépendra que d'eux-mêmes.
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