Un bouquet d'oeillets rouges et blancs

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Intermittente de l'écriture, dans la catégorie Supersenior. Des mots, des phrases, qui jaillissent parfois, qui viennent sans qu’on les cherche, allez savoir pourquoi  [+]

Image de Printemps 2014
Dans son uniforme neuf, le soldat de deuxième classe Auguste Thin est immobile, au garde à vous, devant les huit cercueils recouverts du drapeau tricolore. Son visage impassible ne laisse rien voir de l'immense émotion qui l'habite.

10 novembre 1920 : une date qu'il n'oubliera jamais.

À midi, le Chef du Régiment, le Colonel Plande, l'a convoqué, lui, le petit commis épicier, qui a devancé l'appel il y a deux ans pour se battre, comme son père l'a fait, pour la France.
— Soldat Thin, c'est vous qui désignerez le Soldat Inconnu, cet après-midi. Allez toucher une tenue neuve.

Le héros du Chemin des Dames et de Verdun qui avait été choisi pour désigner un cercueil vient de tomber malade. À quelques heures de la cérémonie officielle, il a fallu trouver bien vite un autre « deuxième classe ayant fait la guerre ». Le caporal Auguste Thin, vingt et un ans, le plus jeune engagé volontaire de son régiment, gazé au combat, est de ces soldats méritants.

Quelques heures plus tard, dans une galerie de la citadelle souterraine de Verdun, aménagée en chapelle ardente, où la foule se presse, silencieuse et recueillie, le jeune poilu du 132ème régiment d'infanterie fait partie de la garde d'honneur, au garde à vous devant les huit cercueils de chêne alignés sur deux colonnes. Le jeune homme sait qu'ils contiennent les dépouilles de huit soldats qui ont servi sous l'uniforme français mais qui n'ont pu être identifiés. Ils ont été exhumés dans les huit régions où se sont déroulés les combats les plus meurtriers : Flandres, Artois, Somme, Marne, Chemin des Dames, Champagne, Verdun, Lorraine.
Soudain retentit la Sonnerie aux Morts, exécutée par des jeunes soldats. Les roulements des tambours voilés de crêpe résonnent, lugubres, sous la voûte. Un frisson parcourt la foule.
Le cœur d'Auguste bat très fort lorsque André Maginot s'approche de lui en s'appuyant sur ses deux cannes. Le ministre lui tend un bouquet d'œillets rouges et blancs, et lui demande de le déposer sur l'un des huit cercueils alignés :
— Celui que vous choisirez sera le Soldat Inconnu, que le peuple de France accompagnera demain sous l'Arc de triomphe... C’est le suprême hommage, et qui n’est pas trop grand, lorsqu’il s’agit de celui dont le sacrifice anonyme et le courage surhumain ont sauvé la Patrie, le Droit et la Liberté.
Au premier rang de la foule, serrée contre ses parents, Anne-Marie, une adolescente de quatorze ans, retient son souffle, dans le grand silence qui plombe la citadelle. Elle voit le soldat faire une première fois le tour des cercueils, très vite, mais il ne pose pas son bouquet.
« Il ne sait pas lequel choisir », se dit-elle.
« Une pensée toute simple m'est alors venue, racontera plus tard Auguste. J'appartiens au 6e corps. En additionnant les chiffres de mon régiment, le 132, c'est également le chiffre 6 qui revient. Ma décision est prise : ce sera le sixième cercueil que je rencontrerai. Je rendrai ainsi hommage à mon régiment. »
La gorge serrée par l'émotion, il longe les quatre cercueils de droite, tourne à gauche, passe devant le cinquième et s'arrête devant le sixième cercueil sur lequel il dépose son bouquet. Puis il se fige au garde à vous.

« Verdun » : le Soldat inconnu est tombé à Verdun.
Anne-Marie, et tous les habitants de la ville avec elle, sont heureux de ce choix. C'est, en quelque sorte, leur soldat, qui demain aura les honneurs à l'Arc de Triomphe.

Jamais Auguste n'oubliera le cercueil transporté à la gare sur l'affût d'un canon de 75, tiré par un attelage, lui qui suit le cortège avec les hommes de sa compagnie, au pas cadencé, le fusil sous le bras...

Lorsque le train s'ébranle, le pupille de la Nation, au garde à vous sur le quai, pense à son père qu'un matin de chagrin il a aussi accompagné à la gare. Son père, qu'il n'a plus revu, son héros, mort pour la France. Et il pleure.

***

En novembre, la nuit tombe vite sur le village. La vie y semble plus lente. Le foin s'entasse dans les granges, les pommes de terre ont été arrachées avant la première neige, les sacs de farine sont revenus du moulin. Bêtes et gens s'accordent enfin un peu de repos, même s'il y a toujours des outils à réparer, de la laine à filer, un morceau de la ferme à remettre en état. Mais les hommes sont rentrés enfin, après ces quatre longues, trop longues années, où les femmes et les vieux ont dû faire face, seuls, comme ils pouvaient.
Pourtant, trop de femmes n'ont pas vu revenir leurs fils, leur mari, et la guerre a laissé des cicatrices qui ne se refermeront pas.
Le soir, à la veillée, elle est présente dans tous les esprits, même si chacun évite d'en parler, pour ne pas rouvrir des blessures qui saignent encore. On n'évoquera pas, pas ce soir, la journée de demain, 11 novembre 1920. Alors, on raconte quelques moments d'une journée comme les autres, qui se finit entre voisins et amis. Un prochain mariage, une naissance, les premiers mots du petit, la nouvelle portée de la chatte Grisette. Les aiguilles à tricoter cliquètent, le rouet ronronne, tandis que, sur leur perchoir, les poules se blottissent, la tête sous l'aile, prêtes pour la nuit.
— Ce matin, je suis passée voir M. le curé, explique Louise qui arrête un moment d'appuyer sur la pédale de son rouet. Le pauvre homme me fait peine, il tousse beaucoup. Il se fait vieux. Et il ne s'est pas ménagé toutes ces années, à vouloir aider les uns et les autres. Nos malheurs l'ont usé aussi...

Dans le coin de l'étable où elle a mis sa chaise, Marie pose son tricot sur ses genoux. M. le curé... Comme elle lui en a voulu quand il est venu chez elle, il y a quatre ans, en cette veille de Noël 1916. Il accompagnait Henri, le maire du village. Ils étaient arrivés devant sa porte, apportant la mort et le malheur. La folie, aussi... car elle avait crié comme une folle quand elle avait vu leurs visages bouleversés.
— Allez-vous en, allez-vous en ! Qu’est-ce que vous venez faire ici ? Monsieur le curé, c’est Noël, demain, retournez à votre crèche. Henri, tu as du travail à la mairie, avec toutes tes réquisitions, ne perdez pas votre temps, partez... mais partez, je vous dis !
Plus elle criait, plus elle sentait sa raison lui échapper. Elle s’était alors effondrée dans sa cuisine, comme un vieux sac vide. Dans les heures qui avaient suivi, elle avait marché dans un tunnel sans fin, à la poursuite de son Baptiste qui courait tout au bout, mais qu’elle n’arrivait pas à rattraper. Elle le voyait galoper sur le chemin, le cartable sur le dos, de peur d’arriver en retard à l’école. C’est une tête, lui avait dit un jour l’instituteur. Oui, c’était une tête, son garçon, il apprenait tout si facilement, avec tant de plaisir, que c’était un bonheur de le voir devant ses cahiers.
— Un jour, Maman, je serai instituteur, moi aussi, et tu viendras dans mon école, tu t’occuperas de moi encore, hein Maman, tu me prépareras mes repas, tu...
— Mais tu auras une femme, mon Baptiste, pour s’occuper de toi.
— Mais non, Maman, ce n’est pas la peine, puisque je t’ai.
Et ils riaient tous les deux...
— Sois raisonnable, Marie, il faut te nourrir, voyons.
Les voisines qui s’agitaient autour d’elle, et essayaient de lui glisser quelques cuillerées de bouillon entre ses lèvres serrées, elle ne les entendait même pas. Elle attendait Baptiste que l’instituteur avait accompagné ce matin en ville, où il allait passer le certificat d’études
— Il va bientôt revenir. Il va arriver d’un instant à l’autre, vous savez... répétait-elle sans cesse aux femmes bouleversées.
Il était remonté de la ville avec un diplôme, tellement fier.
Mais de la guerre, il n’était jamais revenu. On lui avait remis une médaille, aussi.
Un diplôme, une médaille... et ses lettres. Ses seuls trésors aujourd’hui, qu’elle gardait près d’elle, à côté de son lit, sur la petite table où elle posait ses lunettes le soir avant de s’endormir...

— Toujours pas de lettre, Germaine ? Il se fait attendre, ce bébé, dis donc !
— Ah ça, c'est bien vrai ! Je n'en peux plus de guetter le facteur, tous les matins. Un premier petit-fils, c'est que ça compte, tout de même. J'en suis à la dixième paire de chaussettes, sans compter les brassières, les bonnets, les langes que j'ai cousus... Vous pouvez rire ! J'ai tricoté de quoi habiller des jumeaux, au moins. J'espère bien recevoir la bonne nouvelle avant la fin de la semaine.

La lettre... la lettre de son Baptiste, Marie l’avait trouvée, sur la table, abandonnée là par le facteur, qui n’avait pas eu le courage de la remettre en mains propres à sa destinataire. Il avait dû profiter du moment où elle était occupée à l’étable pour se glisser comme un voleur par la porte de la cuisine, sans attendre le canon de vin rouge qu’elle lui offrait d’habitude, et pour cause.
— En voyant la lettre, pendant un moment, j’ai cru que mon Baptiste était vivant, qu’ils s’étaient tous trompés. J’ai crié, j’ai crié. Il est vivant ! Monsieur le curé ! Mon Baptiste est vivant !

Marie s’aperçoit soudain que les femmes la regardent, saisies de stupeur. Sans s’en rendre compte, elle a dû parler à voix haute. Et ce qu’elle n’avait jamais pu confier à personne, voilà que ce soir, il lui semble presque naturel d’en parler, de raconter sa douleur, de la partager enfin. Alors elle poursuit :
— J’ai dû m’asseoir, mes mains tremblaient tellement que je n’arrivais pas à ouvrir l’enveloppe. Il n’y avait qu’une feuille, mais ce que j’ai vu d’abord, c’est la date : 10 décembre. Et à ce moment seulement, j’ai compris... Et c’était comme s’il m’écrivait de loin, de beaucoup plus loin que d’habitude, d’un pays où il était maintenant et où je ne pouvais plus le rejoindre. Et je savais, avant même de lire, que ces mots seraient les plus importants de tous ceux qu’il m’avait écrits, ceux que je ne devrais pas oublier, jamais... Il me disait...

Autour de Marie, les femmes ont laissé leurs aiguilles et écoutent, le cœur serré, le dernier message du jeune soldat.

« Maman,
Les hommes sont devenus fous.
Tu te souviens, Maman, quand j’étais revenu du catéchisme avec les mots que M. le curé nous avait donnés : aimez-vous les uns les autres. Tu m’avais dit que c’était comme ça qu’on gagnait son Paradis, mais que ce n’était pas facile.
Ici, nos chefs nous ont donné d’autres mots : haïssez-vous les uns les autres. Nous y gagnons l’enfer. C’est simple, nous a t-on expliqué. C’est eux ou vous. Si tu ne descends pas le gars en face, c’est lui qui te descendra.
Mais le gars d’en face, il n’a pas demandé à la faire, cette guerre. Pas plus que moi. Lui aussi, il est parti en embrassant sa mère qui pleurait. Lui aussi, on l’a arraché à sa ferme. Il n’a qu’un désir, retrouver son village, sa famille, ses amis. Et il faut que je vise ce gars, que je l’abatte au bout du champ que les obus ont labouré ?
Est-ce que je suis un lâche, de n’avoir pas l'envie de tirer ?
Pardon Maman de te faire de la peine. Je devrais te dire que toute cette folie est bientôt finie et que je vais revenir très vite.
Dans quelques jours, c’est Noël. Prie pour moi, Maman. Prie pour celui qui est en face aussi. Je te le demande.
Je t’aime, ma petite Maman... »

— Il me demandait de prier ! Et de prier pour un Allemand ! Vous vous rendez compte ! Mais prier qui, d'abord ? Quel Dieu peut permettre qu’on arrache leurs petits à leurs mères, qu’on brise tant de vies avec une telle haine ?
Toinette, dont les yeux brillent de larmes contenues, rompt alors le silence bouleversé des femmes :
— Ton Baptiste, Marie, c’était quelqu’un.
Ces quelques mots, dans leur banalité même, apportent un peu de baume sur la plaie jamais cicatrisée.
— Ton fils, Louise, tu l'as perdu, toi aussi, mais tu sais où il a été enterré. Toi, Mantine, peut-être que tes enfants pourront un jour se recueillir sur la tombe de leur père, le 11 novembre. Moi, je n'ai rien, plus rien. Je n'avais qu'un fils, on me l'a tué, on me l'a massacré. Ils n'ont même jamais pu mettre un nom sur sa dépouille. Un soldat complètement inconnu. Disparu quelque part dans un coin de France dont je n'avais jamais entendu parler avant cette guerre : Verdun, ils m'ont dit. C'est comme s'il n'avait jamais existé... Enseveli quelque part, comme un chien. Pas même un nom sur une tombe, jamais une fleur...

Les larmes coulent sur les joues de Marie, qu'elle ne cherche pas à essuyer. Les femmes pleurent maintenant avec leur amie. Le malheur les a rattrapées.

***

Demain, le Soldat Inconnu de Verdun fera une entrée solennelle sous l'Arc de Triomphe, à Paris.
Alexandre Millerand, le Président de la République, déposera une gerbe de fleurs sur son cercueil, au nom de tous les Français reconnaissants, au nom d'un million trois cent mille mères de France amputées de leurs fils par la folie meurtrière des hommes.

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Gil Nathan · il y a
2ème lecture et 2ème vote.
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Michèle Thibaudin · il y a
Plein d'émotions évoquées avec délicatesse, un beau plaidoyer tout en finesse contre la guerre.
Bravo, je vote!

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Marie Lacroix-Pesce · il y a
J'ajoute un oeillet à votre bouquet, et je vote.
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Elodie Torrente · il y a
Vote confirmé ! Bonne chance !
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Azalée · il y a
Bravo ! Profond, sobre, efficace... A voté !
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M. Iraje · il y a
Avec ou sans "habits superbes", je confirme et je signe. BRAVO !
Perso, j'aurais préféré voir figurer en finale " C'est beau l'orthographe". Mais bon...Un fan reste un fan !

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Nicolas Juliam · il y a
revoté pour. à +
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Polly · il y a
Sobre et touchant.
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Mod GUY · il y a
En ce temps de commémoration, belle histoire pour laquelle j'ai voté et qui me touche particulièrement car j'ai publié un livre sur mon grand-père Auguste, "mort au champ d'honneur"...

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