Un ange passe

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— Ralentis, on arrive ! dit Arnaud.
Je lève le pied après quelques secondes d'absence. Nous ne sommes plus qu'à 150 m de chez lui.
— Ça tombe bien, je suis mort !
J'accompagne ma phrase d'un bâillement plus que significatif.
Les yeux embués, j'aperçois la maison des parents d'Arnaud : c'est une vieille bâtisse en pierre, grise comme toutes celles alentour. Une lumière est restée allumée à l'entrée, comme celle d'une vigie.
— Ma mère..., lance Arnaud dans un soupir.
Je gare la 106 selon les indications de mon ami, près de la haie de thuyas. Dans un effort quasi surhumain, je sors de la voiture et me dirige vers la porte d'entrée.
— Attends ! murmure Arnaud, j'ai oublié mon sac !
Je ne peux réprimer un grognement. J'effectue un 180° digne d'un patineur à la retraite.
Le sac au dos, j'hésite à verrouiller le coffre puis j'interroge Arnaud :
— Ça craint par ici ou je peux laisser ouvert ?
La grimace de mon ami n'est pas très claire, mais me lancer dans une interprétation poussée des pensées d'Arnaud à 5 heures du matin ne m'emballe pas.
— OK, je ferme...
— Sympa ta chambre...
J'ai dit ça sans grande conviction. Un rapide coup d'œil sur l'antre d'Arnaud permet de capter immédiatement l'effet recherché : anarchie. La tapisserie dont on devine les tons bleu ciel a été recouverte par des centaines de posters, stickers et autres flyers de soirées ou de concerts. Le lit est spartiate : un matelas, un drap et une couette. Mais le tout a été soigneusement bordé par de petites mains délicates... Certainement pas celles d'Arnaud !

Visiblement, il est à la hauteur des éternels commentaires de Mme Dufour en maths : « Monsieur Poirier, si le monde était à l'image de votre sens de l'organisation, nous baignerions dans le chaos le plus total ! » C'est vrai que ce jour-là il avait fait fort : à peine entré dans la salle 31, son sac s'était éventré et avait déversé devant la classe entière tout son contenu. Trousse, classeur, feuilles et portable, ainsi que d'autres objets non identifiables, gisaient là, devant leur propriétaire ébahi. Lilou avait explosé de rire, offrant à Arnaud pour la première fois le sentiment de n'être pas uniquement un des trente élèves de la terminale S3.
La minute de gloire passée, il s'était installé, l'air rêveur, mais surtout embarrassé, au fond de la salle. Il avait su alors que la prof de maths n'allait pas lui pardonner une entrée aussi soignée. Je lui avais envoyé un clin d'œil discret pour lui remonter le moral.
— Monsieur Poirier daignera-t-il nous faire part des résultats de l'exercice 3, page 194 ? Mais peut-être souhaite-t-il tout d'abord mettre un peu d'ordre dans... son esprit ? 
Elle avait un sourire narquois et légèrement asymétrique. Les effets secondaires typiques commençaient à apparaître. Elle tapotait son bureau avec sa craie et clignait des yeux dangereusement. Un serpent à sonnettes n'aurait pas mieux averti du danger des promeneurs dans les Rocheuses.
— Nous attendons... 
Arnaud, qui avait utilisé les quelques minutes de répit séparant son entrée triomphante de cette interrogation inopinée pour tenter de redonner un visage décent à son classeur de maths, tournait fiévreusement les feuilles froissées ou à demi-volantes. Sentant mon ami à la dérive, j'avais bien tenté de faire discrètement passer ma propre feuille, mais l'œil perçant de Mme Dufour avait senti le geste se préparer et elle s'était placée entre nos deux tables.
La fin de l'heure avait été intenable pour Arnaud : il n'avait évidemment pas retrouvé ses exercices et avait alors bénéficié d'un sermon professoral sur l'inutilité de sa présence en section scientifique et sur les joies diverses et variées du redoublement.

— Tu vas dormir dans mon pieu, moi je vais m'installer une mousse et un duvet par terre.
Arnaud descend le plus discrètement possible les escaliers, mais les nombreuses bières ingurgitées pendant la soirée n'améliorent pas son équilibre déjà aléatoire. Tendant l'oreille, j'entends la voix fluette de la mère d'Arnaud dans la cuisine. Je ne l'ai pas encore rencontrée, mais je sais qu'elle travaille dans une maison de retraite près de chez eux. Je n'ai par contre jamais entendu parler d'un père et, par discrétion, je n'ai jusqu'à présent pas abordé le sujet avec Arnaud. On se connait pourtant depuis mon entrée au lycée. Mais c'est la première fois que je viens chez lui. Comme une exhibition officielle en quelque sorte... sauf que la mère d'Arnaud aurait sans doute préféré que son fils lui présente une fille !
La mère d'Arnaud, tout un programme : on en a parlé pendant une heure en allant au concert des Zetlascars. Elle est hyper protectrice, comme beaucoup de mères sans doute, mais Arnaud vit ça comme une intrusion perpétuelle dans son anarchie personnelle.

Je souris en défaisant le lit parfaitement bordé... Elle a utilisé la venue de l'ami d'Arnaud comme excuse pour pénétrer dans la chambre de son fils et donner un semblant d'ordre au désordre environnant.
Je pose mon barda au pied de ce qui avait sans doute un jour été un bureau. Le meuble transparait à peine sous les onces de feuilles, autocollants et inscriptions propagées au fil des ans. Des tas disparates et branlants encombrent la tablette, les fragiles étagères et même l'espace situé sous le bureau. Je remarque alors qu'un élément cloche dans ce tableau. Une série de petits carnets de cuir brun... Pas du tout le genre d'un post-ado de terminale. J'en saisis un au hasard.
Sans l'ouvrir, je le manipule délicatement, le retournant à plusieurs reprises pour en percer le mystère. La tranche est gondolée et légèrement flétrie, mais elle a gardé son éclat doré. La couverture est marquée, comme grignotée par endroits. Un emplacement vide sur le côté a sans doute été occupé auparavant par un crayon. Mais c'est cette petite attache en métal qui m'intrigue le plus. Dorée, elle aussi. Pas du tout le genre d'Arnaud... ou alors, il cache bien son jeu !
D'un doigt, je fais glisser l'attache métallique et je libère la couverture. Les pages à l'intérieur sont jaunies et piquées parfois. C'est juste un agenda... Un peu décevant.
Désormais sans complexe, je feuillette l'objet machinalement. La date inscrite sur la deuxième page indique « 1996 ». Pas d'identité.
Étrangement, moi c'est la première chose que je fais avec douleur quand j'achète un agenda à la rentrée. Écrire mon nom et mon adresse, qui prévenir en cas d'accident... L'horreur ! Le fait de lire deux fois « Cochon » sur une même page n'arrangerait certainement pas mes affaires en cas d'urgence. J'imagine mon sauveur, hilare, tentant désespérément de donner des indications aux secours entre deux pouffées.

Les trois premiers mois sont vierges. Aucune inscription. Puis apparaissent quelques mots, des phrases courtes, comme projetées à la va-vite :

Tél. à Beauvais pour vendredi, emmener valise
INTUITION ?
Je pars avec J. B., bon sommeil
École, crise, école, bon réveil, guidez mes pas, aie aie aie,

Machine à écrire
Poubelle de mots
Coordination corporelle

Vie libre, bain, pas de visite 

Je reste perplexe. Des prénoms se suivent sans lien apparent. Mais je tourne les pages. Elles sont vides jusqu'au 17 juin. Un texte empiète sur les quatre jours de la double page.

Une toile d'araignée trône entre les mailles. Construction fragile et séduisante ornée de gouttelettes de pluie. La forme est artistique et étrangement familière...

La toile, ce doux piège... Attrapé par elle comme un papillon, englué et immobilisé. Certes, ils me rendent la vie plus facile. Ils ont atténué les agressions extérieures, balayé les hallucinations et réduit les angoisses. Mes nuits sont noires et sans rêves, bons ou mauvais. Mais je regarde le monde à travers un filtre permanent, les choses ont perdu de leur saveur, les rencontres ne provoquent plus d'émotions. Le temps passe désormais avec une régularité inaltérable.

Décidément, un petit côté arachnéen... 

Je range précipitamment le carnet sur le bureau. J'entends les pas d'Arnaud dans l'escalier.
— Tu veux manger un truc avant de dormir ? J'ai ramené des sandwichs... Elle a insisté...
Il a prononcé ces derniers mots avec un soupir qui en dit long sur ce type de pratique dans la famille Poirier.
— OK, c'est sympa.
Déjà deux fois que je bute sur ce mot complètement vide de sens. « Sympa ». Décidément, on n'aura pas la conversation de notre vie ce soir. Ça ne doit pas gêner Arnaud qui s'enfourne déjà dans son duvet, en caleçon. Lui parler du carnet ?
— Te casse pas pour demain matin, on se lève quand on est prêt. Te sens pas obligé de te lever à l'aube !

Arnaud a un sourire moqueur. Il sait que mes bonnes manières sont un sujet de risée au lycée. Lors d'une sortie à Paris organisée par le prof d'histoire et la prof de français, qui continuaient à croire que la culture intéresse aussi les scientifiques, j'avais cédé ma place dans la file d'attente du Louvre à une vieille dame, provoquant les hurlements de ses camarades. Je m'étais alors isolé en fond de queue pour atténuer la ferveur populaire, sur les conseils d'Arnaud. « Tu viens de quelle planète ? Il va falloir que tu relises ton manuel du djeun's en sortie scolaire ! » On avait éclaté d'un rire tellement peu discret que Mme Langlois, la prof de français, nous avait jeté un de ces regards noirs dont elle avait le secret.
Depuis cet incident, Arnaud a pour mission de me faire passer pour un être humain classique, un djeun's ordinaire, cool et anticonformiste. Et cette mission n'est pas de tout repos ! Il y a du boulot car j'ai été élevé dans une famille « bon chic bon genre », mais sans l'argent pour le chic ni le nom pour le genre : je m'appelle quand même Mickael Cochon ! L'attitude familiale a sans doute des liens inconscients avec ce patronyme lourd à porter. Arnaud s'est d'ailleurs emporté une fois dans une tentative d'analyse psycho-patho-logico qui l'a définitivement classé à mes yeux en pole position dans la catégorie des « flous » : Follement logique ou utilitairement sonné. La fierté d'Arnaud ! Être, pour une fois, le premier d'une liste. Curieusement, lorsque je lui ai fait part de ma trouvaille sémantique, le visage d'Arnaud s'est crispé, la lueur de ses yeux bleus comme soufflée par un coup de vent.

Non, décidément, ça attendra...
— Je redescends l'assiette à la cuisine ou...
Je laisse tomber. Arnaud s'est endormi.

***

Je me réveille d'un bond en sueur. Il me faut quelques secondes pour identifier les lieux et me resituer dans la pénombre. À tâtons, j'essaye de m'extirper du lit d'Arnaud le plus silencieusement possible. Pas mécontent de quitter cette couverture urticante, j'enjambe tant bien que mal l'amas ronflant couché à mes pieds. Décidément, je ne comprends pas quel plaisir peut bien trouver mon ami dans cette couche si minimaliste. « C'est roots ! » m'aurait-il sans doute répondu. La réponse ultime à toutes les questions ou remarques désobligeantes au lycée. Un passe-partout en quelque sorte.
La lumière rouge du radio-réveil indique 7 h 12. Le petit matin commence à filtrer entre les lames des volets. Pas moyen de se rendormir tout de suite. Je me lance à pas feutrés dans l'escalier. Boire. De l'eau, cette fois. Un retour à l'état sauvage. Les besoins primaires prennent le dessus. J'hésite quand même devant le frigo. Non, je ne dois pas avoir d'hésitation. Arnaud me botterait les fesses s'il me voyait tergiverser devant la poignée. Mission oblige ! Je repousse les convenances Cochonniennes au loin et pousse même le vice jusqu'à boire au goulot.
Soudain, la sonnerie du téléphone retentit. Comme un cambrioleur pris au piège devant le retour des propriétaires, je cherche des yeux un endroit où disparaître. Déjà la mère d'Arnaud descend l'escalier. Elle ne semble pas m'apercevoir, figé devant la table de la cuisine. Elle saisit son portable dans le couloir.
— Oui, c'est moi... Non, il n'est pas ici... À quelle heure s'est-il enfui ?... Est-ce qu'il est blessé ?... Les gendarmes, bien sûr, oui... Je n'ai pas de voiture, alors je ne sais pas quand je pourrais être là... Très bien, je vais faire de mon mieux. 
Elle raccroche.
Je n'ai pas bougé. Transgresser deux règles familiales fondamentales de la vie en société en moins de cinq minutes. J'ai fait fort. Pour sa défense, je n'ai pas eu d'autre choix que d'entendre la conversation.
— Ah, vous étiez là ?
La mère d'Arnaud se tient devant moi, accrochée à l'encadrure de la porte. Sa main, striée par la tension de ses tendons, tremble légèrement.
— Je n'arrivais pas à dormir alors... je suis descendu me rafraîchir un peu... je...
Mes phrases traversent mon interlocutrice. Sans effet. Aucun.
— Je dois réveiller Arnaud. Il faut qu'on y aille. Qui sait où il peut bien être à l'heure qu'il est...
Elle me laisse planté au centre de la cuisine, la bouteille d'eau à la main. J'ai raté un épisode. La bande a déraillé à un moment, mais je ne saurais pas dire quand. Il y a du mouvement en haut. Je perçois les voix chuchotantes du premier étage. Il faut prendre une décision, agir, faire quelque chose. Être utile. Mais quoi faire ? Je n'ai aucune idée de ce dont il s'agit. Pourtant, le ton de la voix de Mme Poirier me laisse une impression d'urgence, de profond désarroi. Alors, je décide de briser l'intimité des occupants de la maison et je lance à voix suffisamment haute, à qui veut l'entendre :
— On peut prendre ma voiture, si vous en avez besoin ? 

***

On roule depuis un quart d'heure déjà quand la mère d'Arnaud brise enfin le silence pesant qui emplit la 106.
— C'est vraiment très gentil à toi de bien vouloir nous emmener à Étampes. Tu as suffisamment dormi, tu n'es pas trop fatigué ?
Je fais une moue négative. Dans le rétroviseur, j'aperçois Arnaud se renfrogner dans son siège. Il n'a pas décroché un mot depuis qu'on a pris la route.

Tout a été très vite : enfiler un jean, un tee-shirt, des baskets. Saisir au passage mon sac contenant mes papiers et mon portable, au cas où. Il pleuvait à grosses gouttes, alors je me suis élancé le premier sous la pluie battante pour ouvrir les portières à Arnaud et sa mère. Et on est partis en direction d'Étampes. Pourquoi Étampes ? Je ne le sais toujours pas, mais la situation semble chaque minute plus tendue.
— C'est là, à droite. Nous y sommes presque.
Résidence Bel-Air.
Le panneau est presque illisible à travers le rideau de pluie. On approche d'une grande bâtisse blanche, visiblement fraîchement rénovée. Un homme nous fait signe de nous garer à l'entrée de ce qui semble être un parc. Je stationne la voiture et coupe le moteur.
À travers le claquement des gouttes filtre un soupir. Arnaud prend une profonde inspiration et s'avance vers les sièges avant.
— Bon, il faudrait peut-être qu'on te mette au parfum sinon tu vas finir par faire demi-tour et t'enfuir. Le coup de fil, tout à l'heure, c'était le surveillant de la résidence Bel-Air. On discutera plus tard de la force obscure qui pousse les établissements spécialisés dans la santé mentale à donner des noms aussi stupides et inadaptés à leurs centres...
Arnaud reprend en main la situation, il « gère », selon son habitude. Mais ses traits sont tirés et son sourire crispé ne masque pas ses fréquents coups d'œil à sa mère.
— Mon père est là-dedans depuis pas mal d'années... Enfin, « était » puisqu'il s'est enfui. Bref, ce n'est pas sa première tentative d'évasion, mais le danger c'est qu'on ne sait pas toujours jusqu'où il est capable d'aller. Au sens propre comme au sens figuré...
— Ce qu'Arnaud essaye de t'expliquer, continue sa mère, c'est que son père est malade. Il souffre de bipolarité. Pas de danger qu'il te fasse du mal ni à qui que ce soit d'autre... Par contre, il y a un risque pour lui-même... C'est pour ça qu'il est ici... C'est pour son bien.
Elle semble s'excuser. L'angoisse et la gêne sont perceptibles dans la tonalité de sa voix. Comme une mère ayant perdu de vue son enfant. Les yeux rivés vers la falaise, le vide qui l'aurait happé.

L'homme qui nous attend devant la résidence tape à la vitre.
— Il faut y aller. On continuera la phase explicative plus tard, OK ? dit Arnaud.
Je hoche la tête.
— En plus, avec ce temps, ça va pas être du tout cuit pour lui mettre la main dessus. Mika, je crois que t'as déjà fait beaucoup pour nous, alors je comprendrais que tu veuilles y aller...
— Tu sais, vous allez avoir besoin d'un chauffeur pour rentrer... Maintenant que je suis là, je dois pouvoir servir à quelque chose...
— C'est toi qui vois... On va commencer par passer dans sa chambre.
J'emboite le pas d'Arnaud.
Mon ami avance d'un rythme franc et décidé. Il salue discrètement au passage une vieille dame sortie en peignoir dans le couloir puis on s'arrête devant la porte de la chambre 15. Le nom d'Yves Poirier était inscrit sur une petite étiquette blanche qui a été glissée dans un socle en plastique agrémenté de fleurs bleues. En entrant dans la pièce, je ne peux retenir ma surprise. Tous les murs sont recouverts de tableaux, des explosions de couleurs jaillissent de tous les côtés.
— La vache ! C'est ton père qui les a faits ?
— Ouais, ça fait partie de la thérapie... murmure Arnaud.
Le vent et la pluie s'infiltrent par la baie vitrée entrouverte. J'ai été refroidi par son ton glacial. Arnaud continue, comme pour lui-même :
— Ses angoisses étaient sans doute trop fortes. Sa voisine de chambre a entendu des bruits vers 5 heures et elle a appelé le surveillant... Il aurait pu passer les bras à travers... Il aurait pu se lacérer...
À aucun moment le regard d'Arnaud n'a décollé de la baie vitrée. La détresse de ce grand gaillard de 18 ans imprègne l'air et emplit mes poumons, à les faire exploser. Instinctivement, je pose ma main sur l'épaule d'Arnaud.
— On va le retrouver, t'inquiète...
Dans un cri lancinant, Arnaud me raconte. Son père, ses brillantes études de lettres, son départ surprenant, mais si méritoire pour l'Afrique, sa première crise à 20 ans au Mali. Son travail pour une ONG suisse. Construire une école, apporter des livres, un rêve éveillé.
Un soir de juillet, les membres du village l'avaient retrouvé seul, errant dans les chemins, nu, tenant des discours incompréhensibles. Il était tout puissant. Il voyait ce que les autres ne pouvaient voir, entendait l'inaudible et se roulait dans la terre rouge en poussant des cris de douleur. Les Maliens, qui pensaient d'abord à un homme imbibé de boisson, l'avaient ensuite suivi pour le protéger des mauvais esprits, reconnaissant dans cette âme perturbée la trace du malin.
Le mot avait été lâché lors de son rapatriement en France. Folie. Deux années d'internement psychiatrique dans une clinique parisienne. Camisoles chimiques et thérapies avaient achevé de transformer ce jeune esprit en un être chétif et malingre. Bien entendu, la famille avait tout d'abord entouré Yves Poirier. Mais face à l'étrangeté de ce membre, l'incompréhension avait vite laissé place à l'ignorance bienveillante. Puis il avait tant bien que mal repris le dessus, aidé d'un psychiatre et avait enfin terminé ses études pour finalement intégrer une administration quelconque. Sans briller, l'esprit s'était un peu éteint.
Quelques années après, la rencontre avec la future Mme Poirier avait relancé le cours de sa vie. Leur amour était flamboyant. Elle lui avait, sans le savoir, redonné la force d'affronter tous ces minuscules obstacles de la vie quotidienne. Enfin, Arnaud était arrivé, comme une bénédiction pour ses parents. Il y avait bien eu quelques rechutes, mais rien qui aurait pu laisser prévoir le bouleversement à venir. De légères déprimes. Une tendance à la mélancolie, un « esprit romantique » comme se plaisaient à dire les amis du couple.
Un soir cependant, Yves Poirier avait disparu du domicile conjugal pour ne reparaître que deux semaines plus tard, entravé de liens par les infirmiers du SAMU. Il avait gravé à jamais un souvenir sanglant dans les mémoires de son fils et de sa femme : pris d'une bouffée délirante, il avait passé ses poings à travers la vitre du salon. Les bras lacérés, il était parti dans un silence insoutenable.
L'attente insupportable, la peur du vide, l'extrême des pôles...
Arnaud avait alors été placé pour quelque temps chez une tante. Il ignorait tout de la situation de son père. Son esprit d'enfant l'avait alors mené vers des interprétations loufoques, mais dramatiques de cette absence paternelle. Finalement, après avoir subi des séances auprès d'un pédopsychiatre qui l'avait déclaré sain d'esprit, sa mère l'avait amené auprès de son père, à l'hôpital spécialisé.
La première rencontre s'était soldée par une fuite. L'homme au regard vide assis près de la fenêtre n'était pas son père. Puis, au fil des visites, il avait réappris à l'aimer, comme on apprivoise une bête blessée. Son père lui portait un regard attentif et toujours empreint d'angoisse, s'intimant même parfois l'ordre de ne plus recevoir ce fils dont il craignait tant de blesser le corps et l'esprit.
La mère d'Arnaud avait lentement accepté l'idée que son mari ne quitterait plus l'environnement calme et feutré des soins hospitaliers. Pour son confort, elle avait choisi une formule intermédiaire, la résidence Bel-Air. Parce que l'hôpital ne convenait plus à un convalescent et parce que les troubles étaient encore trop persistants pour qu'il puisse retourner chez lui. Et puis, il y avait le parc, les poèmes et la peinture. Les journées d'Yves Poirier étaient désormais rythmées par les balades aux pieds des arbres, les activités thérapeutiques et les visites d'Arnaud et de sa mère.

— La pluie s'est arrêtée...
Un murmure soulève le corps d'Arnaud.
— Je vais tâcher de trouver ta mère pour voir où en sont les recherches.
J'ôte lentement ma main de l'épaule de mon ami et me lève.
Au bout du couloir, je reconnais le surveillant qui nous a accueillis. Je m'avance, un peu gêné, et je l'interroge.

***

Arnaud s'est levé d'un pas lent. Vidé. Il erre à présent dans le parc, les yeux perdus dans cet univers enivrant d'humus. Pourquoi son père a-t-il pris la fuite ? Que fuit-il ? Pour aller où ? Toujours ces éternelles interrogations sur son père... Il pourrait même pousser plus loin : qui est-il vraiment ? Qu'a-t-on fait du père tendre et présent de ses 11 ans ?
La vie en tête-à-tête avec sa mère s'est déroulée sans trop de heurts. Quelques rébellions d'usage à partir de son entrée en quatrième au collège Michelet, mais rien de hors-norme.
Et pourtant...

***

L'homme s'arrête. L'odeur de la terre transpirante lui monte à la tête. Il regarde ses pieds nus et hausse les épaules. Sali pour sali... Il s'accroupit près d'un chêne et s'adosse contre son écorce. Dans un soupir, il ferme les yeux.
Sentir le contact de la nature contre sa peau a toujours été une source de réconfort. Il prend une profonde inspiration puis expire longuement. Ancrer ses racines dans la terre, pousser lentement et viser le ciel, voilà tout ce à quoi il aspire. Il appelle ce rêve réconfortant qu'il fait parfois, quand l'angoisse est trop forte : il entre dans un marécage fumant, laissant la chaleur moite de la boue lui ensevelir les jambes puis le torse. Il se recroqueville, serrant ses genoux contre sa poitrine. Les vapeurs enivrantes pénètrent progressivement son corps et son esprit.
Il attend.

***

J'entre dans la chambre en pensant trouver Arnaud assis sur le lit. J'ai tourné et retourné des dizaines de phrases réconfortantes sans jamais parvenir à me décider. L'évaporation d'Arnaud est donc un soulagement.
Un peu honteux de cette lâcheté, j'observe les tableaux qui m'ont happé lors de ma première entrée dans la pièce.
Chacun à sa manière est une éruption. Les couleurs jaillissent de la toile, créant une impression de volume intrigante. Je m'approche pour en examiner le grain. Au toucher, je peux percevoir les ondulations de la couche supérieure de peinture. Mais je sens également sous mes doigts la présence d'invisibles coupures. La toile a été griffée de part et d'autre avant d'être recouverte. Il existe un espace, une dimension enfouie sous le vernis et la douceur des vaguelettes colorées. Cette infime découverte me bouleverse. Je ne saurais dire, analyser avec exactitude cette impression, mais elle est bien là.
La réalité me rattrape bientôt. Elle est devant mes yeux. Comme l'a été le carnet, dans la chambre d'Arnaud...
Je quitte la chambre à la recherche de mon ami.

Le parc est particulièrement bien entretenu. Sans réfléchir, je me dirige hors du chemin gravillonné. Je n'appelle pas, mais je garde mes sens en alerte, captant chaque murmure, chaque forme frissonnante. Au loin, mon regard est attiré par ce qui semble être une clairière. La lumière doit y être moins douce, mais aussi plus apte à réchauffer mes membres engourdis. Chacun de mes pas est accompagné d'un clapotis boueux et mes baskets s'enfoncent légèrement dans la terre.
Puis je les vois.
C'est d'abord une forme oblongue, vrillant à l'horizon. Plus j'avance et plus ma vision se fait nette. Amassée au pied d'un arbre, une figurine sombre semble endormie. Je ralentis pour ne pas l'éveiller. L'atmosphère s'est adoucie depuis que j'ai traversé la clairière. De petits éclats de lumière ont dans un premier temps trembloté devant mes yeux puis le rideau s'est levé sur une scène étrange.
Ce n'est pas une, mais deux ombres qui se détachent à peine du tronc de l'arbre. L'une d'elles est Arnaud. Il enveloppe de tout son corps l'autre, fragile et frissonnant dans son pyjama gris. Les deux êtres sont entourés d'un léger chant, un babil envoûtant et inquiétant à la fois. La voix du fils se mêle à celle du père. Je ne saurais dire qui des deux réconforte l'autre. Cela a peu d'importance. Ils sont là.

***

Le lendemain, je trouve un petit mot de ma mère accroché par un aimant au frigo : « Bonne chance pour tout à l'heure. Appelle-moi au bureau ! »
Le retour a été silencieux hier. Après avoir grogné quelques réponses aux questions de mon père sur ma soirée, je me suis écroulé sur mon lit. Un drôle de week-end...
J'avale un bol de céréales en jetant des coups d'œil anxieux vers la pendule de la cuisine. Il ne me reste plus qu'une demi-heure. Je file à la salle de bain puis je me ravise. Trop juste, je prendrai une douche plus tard. Même si je ne me suis pas lavé depuis deux jours...
Je jette tout de même un regard à mon reflet dans la glace : de toute façon, je ne rencontrerai pas Britney Spears aujourd'hui !

Vite habillé, vite coiffé, j'enfile ma veste et je fouille mes poches. Les clés dans la main gauche, le portable dans la droite, je déverrouille mon téléphone. J'ai un message, mais ça attendra.

Arnaud m'attend comme prévu devant le portail du lycée. Il n'a sans doute pas beaucoup dormi, mais son sourire est sans faille.
— Tu allais rater le coup d'envoi ! Regarde-les qui s'entassent devant les panneaux d'affichage... C'est du délire !
Il tend le doigt vers une foule compacte d'élèves.
— Pas trop stressé ? je demande sur le ton d'une confession.
— Je ne voudrais pas décevoir Mme Dufour, elle a placé tellement d'espoir dans mon redoublement...
Il a un air faussement détaché. Je sais que ses efforts cette année ont été réels. Et je connais désormais aussi la situation dans laquelle il a vécu pendant toute cette période... L'enjeu en est doublé.
— Ça remue, je pense que c'est l'heure de vérité.
On s'avance tant bien que mal vers les surveillants qui tentent désespérément de se frayer un passage vers les panneaux. La tension monte. Certains allongent le cou pour apercevoir leur nom, d'autres envoient leurs parents, leur meilleur ami, pêcher des informations. Une belle anarchie règne sous le hall.
Je gagne quelques centimètres en me haussant sur la pointe des pieds. Les listes sont trop loin. Je ne peux pas lire les noms inscrits en bas des feuilles. Mais Arnaud pointe deux doigts vers le ciel en signe de victoire.
— C'est bon pour moi... Alors, tu trouves ?
La liste défile sous mes yeux.
« Charbonnier Adeline, Chesnier Leslie, Cointreau Laurent, Cochon Mickael, Cresson Sébastien... »
Stop.
Je relis deux fois mon nom pour m'assurer qu'il n'y a pas d'erreur. Je poursuis la ligne de l'index : « mention assez bien ».
— Félicitation, camarade ! me lance Arnaud avec une claque dans le dos. Cette fois-ci, on y est sur la liste.
On recule pour laisser la place aux malheureux qui n'arrivent pas à accéder aux listes ou qui s'effondrent en la lisant.
— J'espère que c'est Dufour qui va nous donner nos notes, je ricane. Tu vas pouvoir la moucher.
— Tu vois, je suis bien au-dessus de ça maintenant...
On se fixe en silence. Puis on rit aux éclats.
— Quoi que...
10

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Pauline Roberge · il y a
Bravo !
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Amélie Roberge · il y a
Merci ☺️
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Stephane Hob · il y a
Très beau texte mêlant vie quotidienne, amitié, attente des résultats du Bac , la vie de jeunes de 18 ans avec un "secret" bien gardé

Un très bon moment de lecture

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Amélie Roberge · il y a
Merci pour ce commentaire et cette lecture partagée.
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Fred Panassac · il y a
Un beau texte agréable à lire et bien mené, dans un contexte de scolarité dont la scène finale décrit l’aboutissement heureux : les résultats du baccalauréat. Entre les deux, l’ambiance de camaraderie et celle des cours au lycée avec des remarques ne manquant pas d’humour au sujet des cours de maths, puis l’incident de la fugue du père d’Arnaud, bipolaire, qui sert de préambule au récit de la maladie de cet être brillant, un passage intéressant bien que long. Beaucoup de sensibilité et de qualité d’écriture dans cette histoire, une situation bien campée, de bons dialogues, dont une repartie cinglante sur les attentes de la prof de maths, devant le tableau d’affichage. J’ai aimé le ton de ce texte adapté aux situations décrites et abordant un sujet sérieux sans lourdeur.

P.S. Vous êtes victime ci-dessous d’un message parasite de « sandra fiedler » qui a ciblé également d’autres auteurs. J’ai déjà eu ce genre de message qui aboutit à une tentative d’extorsion de fonds et que vous devriez regarder avec circonspection.
… Ah, très bien, le message vient d’être supprimé suite à mon signalement à Short (grâce au bouton « signaler »)

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Amélie Roberge · il y a
Merci pour cette appréciation et ces remarques riches.
Ps : j’ai signalé lorsque j’ai lu le message indésirable.

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Mireille Bosq · il y a
Le yo-yo des émotions de fin d'adolescence en enchaînant les 48 h de deux potes remplis de sensations diverses. Une nuit agitée, un court sommeil, puis les sensations fortes. Le père de l'un des deux révélé bipolaire enfui de son établissement, retrouvé et protégé par son fils. C'est la veille des résultats du bac. Réussi ! Tous les rites de passage vers l'âge adulte sont remplis. Sonne vrai.
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Amélie Roberge · il y a
Merci de votre lecture et de votre appréciation.
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Philippe Aeschelmann · il y a
Un texte bien mené et bien venu ! Merci pour ce moment très intéressant. 1 🤍
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Amélie Roberge · il y a
Merci de votre retour.

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