Turing 2.0

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Auteur détaché mais attachant. J'écris par plaisir, par besoin mais aussi pour dénoncer les dérapages trop nombreux de nos sociétés modernes. Je base l'essentiel de mes nouvelles sur des faits  [+]

Comme chaque matin depuis une semaine, Olivier Montorgueil, jeune startupeur, commande à sa nouvelle voiture autonome, depuis son smartphone, de stationner à sept heures et trente minutes précise devant la porte d’entrée de l’immeuble. Il en a bavé Olivier pour acheter ce bijou de technologies, le nec plus ultra de la voiture propre et autonome : la Turing 2.0. Entre le virement du montant total (à six chiffres) et la réception du véhicule, onze mois se sont écoulés. Quand le jour j est arrivé, le vendeur a passé trois heures à programmer et configurer le véhicule à cause de la reconnaissance vocale et digitale, de la synchronisation avec ses réseaux sociaux et de l’installation du paiement automatisé, que ce soit pour l’autoroute, les parkings ou même les drive de ses marques favorites. Pendant tout ce temps, Olivier adopta l’attitude du soldat coincé dans une tranchée en attente de la prochaine attaque : tendu comme un string, impatient d’en découdre. Mais son ego atteignit des sommets quand il retourna chez lui au volant de son nouveau joujou. Enfin au volant, pas tout à fait. Ce véhicule entièrement électrique et autonome se chargeait de la conduite pendant qu’Olivier regardait la route défiler sous ses yeux; le clignotant qui s’enclenchait; le volant qui manoeuvrait seul; les ajustements automatiques qui permettaient la conduite la plus fluide, la plus souple et la plus sécurisée. Un conducteur parfait.
Cette première semaine fut un rêve éveillé dans le monde connecté et algorithmique du transport autonome. Olivier se sentait appartenir à une caste supérieure quand il sortait de sa Turing et qu’elle repartait, sans conducteur, traquer une place au plus proche du lieu de rendez-vous de son propriétaire. Sa fierté était telle qu’il se postait dès que l’occasion se présentait à coté d’un arrêt de bus bondé, sortait son smartphone et dictait à haute et intelligible voix :
— Gaspard, venez me récupérer.
Gaspard c’est le nom qu’il a donné à l’Intelligence Artificielle de sa Turing.
Aucun besoin de préciser l’endroit, les puces GPS de la voiture et du smartphone communiquent entre elles, chacune connaissant la position de l’autre à tout instant. Quelques minutes plus tard, elle déboulait silencieuse et stationnait juste à coté de l’arrêt de bus, en warning. La porte papillon se déclenchait, attirant les regards de la foule impatiente des transports en commun, et Olivier grimpait tout naturellement coté conducteur. La plèbe l’enviait. Certains haussaient les sourcils d’admiration, d’autres chuchotaient à l’oreille de leur voisin, d’autres encore montraient un certain dédain envers cette attitude ostentatoire. Quelques soient leurs réactions, Olivier ressentait alors sa supériorité, son appartenance à un monde à part, face à ces gueux bavant d’admiration.
Il est ainsi fait Olivier. Son destin sera grandiose ou ne sera pas. Très peu pour lui le salariat, l’associatif ou l’artisanat. L’éducation? la santé? la justice? Non! Lui c’est un business man et il compte bien gagner son premier milliard avant trente ans! Il arpente le chemin de la gloire et de la fortune, et tout le monde doit le savoir. Cette Turing dernière génération remplit allègrement ce rôle, à sa grande satisfaction quotidienne.
Ce premier matin de la deuxième semaine n’échappe pas à la règle. Olivier sort de l’ascenseur, loden gris anthracite posé sur les épaules. La démarche calme et assurée, les talons ferrés de ses Weston sur mesure résonnent dans le hall d’entrée de l’immeuble. La porte s’ouvre automatiquement sur le jardin intérieur. Le ciel gris n’annonce rien d’agréable. Il suit le petit chemin de gravier, traverse l’espace vert entouré d’immeubles, passe une double porte vitrée, tourne à gauche puis à droite et se retrouve sur le trottoir. La Turing rutilante, fidèle au rendez vous, l’attend. Quand elle capte la présence d’Olivier, la portière s’ouvre, le siège pivote vers la gauche, il n’a plus qu’à s’installer.
— Bonjour monsieur Montorgueil, j’espère que vous allez bien, déclame la voix synthétique douce et reposante de Gaspard.
— Très bien. Au bureau Gaspard, par la route la plus rapide.
— Bien monsieur. Veuillez attacher votre ceinture et attention à la fermeture de la porte.
Olivier glisse son IPhoneXI dans le socle prévu à cet effet. A partir de ce moment, téléphone et voiture ne font plus qu’un.
— France Info et mes mails.
La radio s’enclenche, un écran tactile caché se dévoile dans la colonne centrale et affiche le contenu de sa boite mail. Olivier le parcourt en quelques minutes, réponds aux urgences et délègue à son assistante le reste. Pendant ce temps, l’engin indépendant s’insinue dans la circulation avec une aisance déconcertante.
— Affiche les notifications importantes de mes réseaux sociaux.
L’écran devient noir, puis se divise en six parties. Chaque partie d’écran représente un réseau social. Plusieurs dizaines de messages audios, vidéos ou textuels apparaissent. Il écoute, regarde ou décortique chaque annonce. Sa concentration excessive l’empêche de réaliser que la voiture n’avance plus. Un concert de klaxon ameute toute la rue et fait grogner les passants.
— mais qu’est ce qu’il se passe, marmonne Olivier.
La Turing redémarre.
— Olivier Montorgueil ? déclare une voix inconnu à travers les enceintes de l’habitacle.
Surpris, Olivier regarde autour de lui, à travers les vitres fumés...
— Olivier Montorgueil ?
— Oui! Qui parle!? déclame-t-il en tentant de cacher son anxiété.
— Tu n’as pas besoin de connaitre mon nom. Tu dois juste savoir que j’ai pris possession de ton véhicule.
— Pardon?
— Oui. Je contrôle tout.
— Mais enfin, c’est insensé!
— Pas tant que ça, annonce la voix.
— Qu’est ce que vous me voulez!
— A toi rien de particulier, ça aurait pu être quelqu’un d’autre.
— Qu’est ce que vous racontez! C’est n’importe quoi! Vous voulez de l’argent, c’est ça?!
— Non pas du tout, je suis loin d’être vénal.
Olivier actionne la poignée de porte. Aucune réaction. Il insiste et s’acharne mais rien n’y fait, la porte est bloquée. Il pousse le bouton de retour aux commandes manuelles, mais là encore, aucun effet.
— Ça ne sert à rien Olivier, les portières ne s’ouvriront pas. Je suis maitre à bord. Tu es prisonnier et Gaspard n’a plus d’accès; on dira qu’il est en congé! rigole-t-il à travers les douze hauts parleurs de haute qualité.
— Qu’est ce que vous me voulez à la fin! crie-t-il en frappant la vitre coté conducteur avec son coude.
— Si tu veux te péter les os, continue. N’oublie pas que tu as choisi la version anti-effraction. Vitrage ultra-résistant et tout le tintouin. N’insiste pas, tu vas te faire mal et tu m’empêcherais d’anéantir ta vie, de te rendre inoffensif, comme je l’ai planifié.
— Vous allez me tuer, c’est ça! Vous allez provoquer un accident et hop!
— Tu n’y es pas du tout, souffle de déception l’inconnu. Je vais faire en sorte que ta vie ne soit plus qu’un long tunnel sans espoir de revoir la lumière, prophétise-t-il avec un calme inquiétant.
Olivier dénoue sa cravate, il a du mal à déglutir. Il réalise l’horreur de sa situation, seul dans un véhicule autonome dirigé par un inconnu et dont il ne peut sortir. Des bouffées de chaleur déferlent par vague, comme le ressac d’un océan déchainé sur les rochers. Une transpiration glacée dégouline le long de son dos, il déboutonne le haut de sa chemise, sa respiration accélère, son coeur bat à un rythme de nouveau né. Affalé dans le siège conducteur, les rues parisiennes défilent sous ses yeux, il n’arrive plus à penser ou pense à trop de choses à la fois.
— Détend toi, Montorgueil. Où est passé ton légendaire sang froid? On dirait une jeune vierge effarouchée pendant sa nuit de noce, toute émoustillée. Ne t’inquiète pas, je t’ai dis que tu n’allais pas mourir.
— Mais qu’est ce que vous allez me faire!!! crie Olivier, autant apeuré qu’énervé.
— Ah non! s’indigne la voix. Tu ne crois pas que je vais t’annoncer la suite. Ça ne serait pas amusant du tout. La surprise! Olivier, la surprise! Mais saches que tu ne t’en sortiras pas, malgré tes avocats, ta thune, tes relations, ça ne suffira pas à t’éviter une vie de merde, loin de tes standards.
— Mais pourquoi moi? qu’est ce que je vous ai fait bordel! hurle-t-il en désespoir de cause.
— Moi, moi, moi... ça ne te concerne pas, je te l’ai déjà dit. Alors ferme ta gueule, ravale tes larmes et ta rancoeur. T’as rien à comprendre. C’est pour un test. Voilà. Maintenant, il est l’heure de savourer le reste de ta misérable vie. Adieu Montorgueil.
Le silence s’abat dans l’habitacle. Trempé de sueur, les yeux rougis et les cheveux collés sur le front, Olivier nage en pleine confusion. Obnubilé par son proche avenir, sa réflexion frôle l’inexistence. Il aurait voulu lui répondre, pourtant rien n’est sorti.
La voiture accélère, animée par une volonté indépendante. L’assurance dans la conduite prouve que l’inconnu sait parfaitement où il se rend. La torsion soudaine de son estomac trahit son anxiété. Un reflux acide remonte le long de son oesophage. Haut le coeur. Sensation d’un liquide brulant en bouche qu’il ravale. Il ne faudrait pas salir l’intérieur cuir. Pétrifié sur son siège, Olivier attend le dénouement de sa situation en tentant, en vain, de se calmer. Une idée fulgurante lui fait saisir son téléphone, mais lorsqu’il appuie sur le petit bouton métallique pour déverrouiller son appareil, il s’éteint. Une petite fumée blanche sentant le plastique fondu s’en échappe. De rage, il jette l’objet dans l’habitacle, qui lui revient en plein front et le blesse.
— Putain! maugréé-t-il.
Au bout de la rue dans laquelle la Turing vient de s’engager, l’entrée de réception du Sénat expose ses dorures, ses gardes et tout le prestige national possible. L’éternel bâtiment cache le jardin du Luxembourg sur lequel donne la façade opposée. Le véhicule tourne à gauche, longe les hautes grilles noires du jardin public, prend le boulevard Saint Michel et remonte en direction de Denfert Rochereau. Avant d’y parvenir, il tourne à droite, rue Auguste Comte.
Il est huit heures. Les centaines d’élèves du Collège-Lycée Montaigne chahutent sur les trottoirs en attendant l’ouverture de l’imposante double porte en chêne. Le véhicule s’immobilise quelques secondes puis, dans une accélération foudroyante et muette, fonce dans les élèves innocents. Les barrières de protection volent et blessent quelques élèves pendant que la voiture continue sa course folle, écrasant tout sur son passage.
Dans l’habitacle, Olivier hurle à s’en briser les cordes vocales. Le bruit sourd des corps qui heurtent la carrosserie, le sang nettoyé par les essuie-glaces (merci la froide efficacité du capteur de pluie), les soubresauts des suspensions lorsque qu’un corps passe sous les roues, brisé par les deux tonnes de technologie, l’amènent à vomir tout son petit déjeuner. Les cris des enfants heurtés, démembrés ou défoncés par la Turing, les hurlements des témoins, le chaos règne autour d’Olivier qui place ses mains devant son visage, quelques instants avant de s’évanouir. La voiture continue son parcours macabre jusqu’à sa rencontre avec un lampadaire public qui stoppe enfin sa course meurtrière. En quelques minutes la rue est bouclée. Pompiers, urgentistes, policiers et psychologues déjà en train de porter les premiers secours.

Six mois plus tard.
Olivier se retrouve dans une cage en verre, face à ses juges. A l’extérieur la foule l’a déjà condamné. Il attend le verdict. La défense n’a pu prouver que le véhicule était controlé par un tiers. Aucune trace de hack, aucun fichier altéré, pas d’historique d’incidents. Les circuits électroniques furent testés, mis à l’épreuve, les ingénieurs de la Turing apportèrent leur expertise, mais rien. Absolument aucune trace de dysfonctionnement. Seule l’IA avait pu commettre cet acte barbare. Cette hypothèse était corroborée par la majorité des témoignages : le conducteur avait les mains devant les yeux. Néanmoins, la partie adverse insista sur un point : pourquoi le conducteur n’a-t-il pas repris le contrôle quand il s’est aperçu qu’il ne se dirigeait pas au bon endroit, avant de débuter sa tuerie? Jamais sa défense n’avait pu répondre de manière convaincante, ce qui propulsait Olivier dans la case des complices d’homicide de masse involontaire. La version avancée par Olivier n’arrangea rien, tant son histoire de hacker paraissait improbable, surtout sans aucunes preuves pour l’étayer. Les experts et tous ceux qui eurent accès aux données numériques du véhicule, attestèrent qu’aucun hacking n’avait eu lieu. Les ingénieurs de la Turing d’ajouter que leur engin n’était pas hackable.
La presse s’interroge, le public s’interroge, deux clans s’opposent : ceux qui croient dure comme fer que l’IA a pris le contrôle du véhicule sans que le conducteur puisse intervenir, et ceux qui pensent que l’homme doit être en capacité de maitriser la machine à tout instant, qui le voient comme coupable au même titre que l’entreprise. Ces deux camps ne se rejoignent que sur une seule chose : l’impossibilité de hacker la Turing, conformément aux avis des experts des deux bords. Une infime frange de la population soutient la version d’Olivier, surnommant déjà ce hacker de génie : fantôme.
Seul Olivier détient la vérité, qui correspond à la vision complotiste de la société et, par conséquent, se voit reléguée au rang de mauvaise défense, voir de déficience mentale. Une expertise psychiatrique de monsieur Montorgueil a d’ailleurs été réclamée. De toute façon, tant que la population considèrera, et croira, que jamais un tel véhicule n’obtiendrait l’autorisation de mise sur le marché sans s’assurer au préalable de sa fiabilité et de sa sécurité d’utilisation, Olivier ne pourra pas faire exploser la vérité au grand jour.
Une grande partie de sa fortune naissante s’épuise en frais d’avocats, d’expertises et autres huissiers. Au fond de son être, il sait la partie perdue, mais c’est un battant et il vendra chèrement sa peau, même si rien durant son procès ne permet de le disculper. L’espoir de prouver son innocence s’envole comme les feuilles à l’automne, sans retour possible. La sentence tombe : perpétuité dans une prison haute sécurité.
Olivier pleure en silence. Sur son visage, seule la trace des larmes perturbe ce masque de cire. Trente six morts, quarante trois blessés, sept dont le pronostic vital est toujours engagé. Chaque nuit il revoit ces images, ces jeunes visages défigurés, ensanglantés. Ces enfants dont la vie fut arrachée pour un test... un test dont il ne saura jamais rien si ce n’est qu’il payera toute sa vie pour quelque chose qu’il n’a pas commis. L’inconnu avait raison, il ne vaudrait plus jamais rien et il devait vivre avec ce fait avéré. Même les autres détenus ne le respectaient pas et lui promettaient monts et merveilles de souffrances anales pour les mois à venir.
Le cours de bourse de l’entreprise qui produit la Turing perdit la moitié de sa valeur, mais l’entreprise continuait son activité pendant qu’Olivier croupissait dans sa cellule sombre, humide et puante.

Dans une chambre d’hôtel miteuse, l’inconnu téléphone. Une voix grave et rocailleuse s’exprime à l’autre bout de la ligne :
— Le test est concluant. Belle efficacité. Bravo. la voiture autonome n’attirera plus les foules pendant un certain temps.
— C’était le but. Mais vous savez à quel point les informations se succèdent. Dans quelques temps toute cette affaire sera oubliée. Quoiqu’il en soit, j’ai constaté le virement sur mon compte de la somme convenue. Merci.
— Je vous en prie. Votre réflexion n’est pas dénuée de bon sens. Vous pensez que l’avenir de la voiture autonome n’est pas compromis par cette histoire?
— Je ne sais pas. Seul l’avenir vous le dira. Cependant, vous connaissez le petit peuple... un p’tit scandale par ci, un buzz par là et tout sera oublié. Qu’avez vous prévu pour la suite? demande l’inconnu.
— Vous allez réitérer l’opération.
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