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Tuile spatiale

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Victor Fleury

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Verx s’emmerdait. Oh, mais il s’emmerdait ferme ! Cela n’était pas nouveau : quinze ans qu’il se trouvait seul aux commandes du Speed UN3, l’astronef le plus moderne de sa génération !

Verx s’était fait entubé à l’entretien d’embauche, il n’y avait pas d’autre mot. Le recruteur lui avait mis la bave aux lêvres en lui décrivant les immensités spatiales à découvrir. Verx était jeune, alors. Il était aussi très con, pensa-t-il...

Voilà des lustres qu’il regardait, blasé, les merveilles défilant au-delà des hublots. Et une galaxie mirifique par-ci, et une géante gazeuse par-là ! Des étoiles bleues, rouges, vertes tout autour de lui, et même des pas mûres ! Quelques trous noirs vaguement flippants, mais au final, c’était toujours la même chose, ou à peu près. En un mot : chiant. Verx se serait damné pour une vraie bière dans un quelconque troquet parisien !

Cependant, ce jour-là, Verx s’emmerdait avec un peu moins de conviction. Il savait que ce soir, l’ordinateur de bord lui donnerait l’autorisation de réveiller le prochain pigeon. A son tour de se taper quinze ans en solitaire aux commandes du Speed UN3 ! Car, malgré les apparences, Verx n’était pas seul.

A une dizaine de mètres, dans un frigo géant au fonctionnement complexe, une centaine de passagers pionçaient d’un sommeil cryogénique en attendant l’heure du réveil. Pour la majorité d’entre eux, le petit-déjeuner se prendrait dans plusieurs décennies, à l’arrivée sur SQ44, une exoplanète à l’atmosphère respirable, but ultime de ce voyage. Dans moins de deux heures, ce serait à Verx de s’endormir et d’oublier ce cockpit pourri dont il connaissait chaque recoin de tôle.

Il en était là de ses pensées quand pour la première fois depuis quinze ans, l’ordinateur de bord afficha une perturbation de parcours. En jurant, Verx se leva et se dirigea vers la baie vitrée. Au beau milieu de l’espace intersidéral, une lumière éblouissante barrait le chemin du Speed UN3 qui lui fonçait néanmoins droit dessus. Verx cessa de se gratter les couilles et flanqua un coup de pied dans le plastique hyper-rigide transparent. Cet incident ne l’empêcherait pas de réveiller le nouveau pilote, décida-t-il, et après avoir lancé les appareils pour une analyse, il fila dans l’aile de l’astronef où se trouvait le « frigo ».

Quelques minutes plus tard, un certain Xob sortait de son caisson cryogénique, frais comme un gardon et de quinze ans plus jeune que Verx. Passé le temps des questions bateau telles que : « Où suis-je ? », « Qui êtes-vous ? », « En quelle année sommes-nous ? » et autres du même acabit, Verx traîna le petit nouveau au poste de pilotage pour lui faire le rapport avant transmission des commandes. Mais le petit jeune ne s'avéra pas si mou du flan...

- Pourquoi les analyseurs fonctionnent-ils ? demanda Xob.
- C’est rien, grommela Verx. C’est juste le truc scintillant, là-bas, devant nous. Je ne sais pas encore ce que c'est.
Immédiatement, Xob fit la gueule.
- Mais ce n’est pas la procédure ! En cas d’incident, s’il a débuté sous ton mandat, tu dois rester aux commandes jusqu’à sa résolution.

Le puceau commençait à lui briser les burnes.

- C’est très bien, gamin, tu connais le règlement sur le bout des doigts. Seulement, moi, je suis sur le pont depuis quinze ans. Alors la crise, tu peux la gérer tout seul !
- Amas gazeux de très haute température en approche, le coupa l’ordinateur de bord de sa voix métallique.

Ils regardèrent le tableau de bord : les chiffres qui s’affichaient foutaient grave les jetons.

- Ok, je regrette de t’avoir réveillé, admit Verx.

Ils modifièrent la trajectoire du Speed UN3, mais la lumière flippante retrouva très vite sa place devant l’astronef en se déplaçant au fur et à mesure que le vaisseau déviait de son chemin d’origine.

- Merde... gronda Verx.
- Je... Je décryogénise un planétologue, bafouilla Xob, il saura peut-être quoi faire.

Une demi-heure plus tard, Ruth la planétologue regrettait vraiment d’avoir été réveillée. Les grands yeux plein d’espoir des deux pilotes lui mettait déjà les nerfs en pelote, sans compter que les chiffres transmis par les analyseurs étaient incompréhensibles.

- Vous êtes vraiment des incapables, s’énerva-t-elle. Si ce machin bouge en fonction de notre trajectoire, ce n’est pas moi qu’il aurait fallu réveiller, mais un exobiologiste, un physicien ou un mathématicien. Il faut recalculer une trajectoire efficace pour fuir ce bidule au comportement manifestement plus animal que minéral.

Suite à cette contribution au problème, elle s’effondra sur le clavier en hurlant.

- Pourquoi moi !? J’aurais pu mourir peinarde dans mon sommeil ! Au lieu de ça, je suis réveillé par deux crétins juste à temps pour voir arriver la fin !

Sans se laisser gagner par la panique qui tambourinait à la porte, Verx et Xob se précipitèrent au « frigo » pour décryogéniser d’urgence les personnes susmentionnées.

Une heure plus tard, la boule de feu cosmique obstruait la moitié de la baie vitrée. Lorp, le physicien, et Prita, la mathématicienne, se crêpaient le chignon. Leurs deux tentatives de fuite avaient pitoyablement échoué : il leur restait cependant à déterminer lequel d'entre eux avait été le plus lamentable. Pajk, l’exobiologiste, pérorait tout seul dans son coin ; il trouvait ce phénomène d’agression spatiale tout à fait fascinant. Ruth chialait toujours sur le clavier de l’ordinateur de bord. Verx et Xob buvaient bière sur bière en échangeant des blagues salaces.

Alors que le moment de la collision approchait, les esprits s’échauffaient. Lorp et Prita en vinrent aux mains. Il fallut les maîtriser et les remettre de force dans leurs caissons d’hibernation pour ne plus les avoir sur les bras.

Xob empêcha de justesse Ruth de réussir une ingénieuse tentative de suicide : elle avait dénudé les fils de l’ordinateur de bord pour tenter de s’électrocuter. Illico presto, ils l’enfournèrent à son tour dans le « frigo ».

A ce stade, Xob se trouva sur le point de craquer nerveusement. Il supplia Verx de le remettre lui aussi en sommeil artificiel, ce que le vieux pilote, bonne pâte malgré son sale caractère, finit par accepter. Le vétéran s’aperçut alors que même ce taré de Pajk était parti faire dodo.

Retour à la case départ : il était à nouveau seul sur le pont. L’impact s'annonçait pour dans moins d’une demi-heure.
Verx vida deux autres bières et s’installa lui-même dans un caisson d’hibernation. Ça le titillait un peu de laisser l’astronef sans pilote... Enfin, merde ! Il avait mérité ce repos !

La glace se referma sur ses rêves.

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En_Passant_Par_La · il y a
Nonnnn ! C'est pas bien ça ! Je voulais savoir la suite !!!
En fait j'aime... Mais bon c'est pas bien quand même !

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