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Tu signes où je mets le doigt ! Par Vincent Ricouleau

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Vincent Graham

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C’était dans le cadre du DU de médecine légale, il y a bien longtemps, un stage obligatoire dans un service de police. Compter les années ne sert à rien quand il s’agit d’émotions. En fait, dans une ville qu’on ne citera pas, mais une grande et petite à la fois, belle, triste et pluvieuse l’hiver, lors d’un stage dans son commissariat principal, j’ai rencontré les membres de la brigade de stups. Moi, avocat, jeune, impressionné par ces types atypiques, qui cherchent ton regard. Eux, certains, costaux, d’autres, plus freluquets que moi, un holster épaule en cuir, vide mais on imaginait le pétard dedans dès qu’ils sortaient. C’était à une époque où j’observais avec attention mais avec inquiétude certains de mes confrères plus anciens, dans leur carrière linéaire aux virages passionnants (pour eux) lorsqu’ils devenaient président du Rotary Club, ou membres du conseil de l’ordre, lieu de vendettas et de jalousie par excellence. C’était tout ce que je ne voulais pas faire. Et puis l’univers policier m’a toujours attiré, alors le stage me branchait beaucoup. On l’appellera Mathieu. Mathieu, c’était un flic à la brigade de stups, avec lequel le dialogue s’est fait automatiquement, d’un regard convenu. En fait, lui, maîtrise de droit en poche, voulait devenir avocat « et puis à l’époque, il fallait du piston, et ça n’a pas marché. » C’est ainsi qu’il a démarré la conversation. Alors, on s’est mis un peu à l’écart. Cinéphile, je lui lance « Qu’est-ce que tu penses du film de Bertrand Tavernier L.627 ? Là, Mathieu se raidit. Il écarquille les yeux. « Ben, tu vois, ma vie, c’est L.627 ! » C’est quoi cet article ? C’était l’article du code de la santé publique qui réprime le trafic de stupéfiants. Mathieu allume une cigarette. Fait improbable, puisque je ne suis pas fumeur, j’accepte celle qu’il m’offre. Et on se met à se raconter les scènes du film qu’on préfère. La scène terrible de la maman qui a pris du crack, avec le bébé dans les bras. Les interrogatoires dans les Algeco, modules préfabriqués, servant de bureaux. « Tu sais, que la patronne du commissariat où Bertrand Tavernier a tourné, adorait « l’horloger de Saint-Paul » ? Mathieu hoche la tête. « Et puis ? » Je continue « Eh ben, elle a laissé Tavernier filmer le parking où y avait des dizaines de bagnoles de police ! Des images importantes ! Mais tes collègues ont failli botter le cul à l’équipe de tournage, parce qu’elle filmait des trucs à ne pas filmer, du genre, bagnoles pourries ! ». Mathieu éclate de rire. « C’est comme maintenant ! » Mathieu vide son sac. Il explique le nombre croissant de dealers casse-croûte mais aussi l’afflux de drogues de synthèse, la cocaïne, et toute la misère sociale, les familles fracassées, les enfants mis à la DASS. Mathieu lance « L.627, avec Tavernier qui a couru le gibier avec les flics avant, montre tout ce qu’une brigade de stups peut faire ! » Je demande à Mathieu « Qu’est-ce que tu fais en premier quand tu rentres à la maison le soir ? » Mathieu allume une deuxième clope. « Je me demande si la cachette où je mets mon flingue est bonne, si mes gosses ne vont pas me doubler ! » Mathieu regarde l’heure. « J’ai un rendez-vous avec un dealer. Un indic. Lui, c’est une planche pourrie. Espion triple. Hépatite C, sida, soignée pour une tuberculose. Je ne suis pas sûr qu’il va survivre longtemps ! » Mathieu reprend « Tu te rappelles dans L 627 ? Les machines à écrire ? Pas de machines électriques, à cause des grèves d’EDF ! Putain, les malades ! » Il me dit « Et maintenant, tu fais quoi ? » Je réponds « Je file à la salle d’appels ! Je veux voir comment on les gère ! Zone police, zone gendarmerie, ça m’intéresse ! » Mathieu : « Bon, j’y vais, l’indic est craintif, si je suis en retard, il va se barrer ! » Il reprend « Tu fais signe avant de partir ? » Moi : « Bien sûr ! »

En descendant les escaliers, une porte ouverte. La tête d’un homme fatigué. Assis. Derrière un bureau gris enseveli de papiers. J’aperçois les bras du policier qui tape sur sa machine.

Puis silence.

Il arrache le PV. Il crie « Tu signes où je mets le doigt ! »

C’était la fameuse journée où j’ai décidé d’apprendre à écrire des scénarios.

Mathieu et moi, sommes restés en contact...
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Zurglub · il y a
Vous avez décidément une écriture pour le cinéma. C’est très bon !
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