Trouver sa place

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J'ai lu un jour : "l'entre-les-lignes est l'espace merveilleux où le lecteur, à bout de raisonnement, ramasse la lumière magique qui lui donne ce qu'il veut : être persuadé." Voilà ce qui porte ... [+]

─ Nkosi, au parloir !

─ Hum... je suis... je me présente : Frederich De Kok... je suis... euh... comment dire... notaire (puis tout bas), en quelque sorte... Enchanté.
─ Salut, répond simplement Adriana.
Puis, elle attend que l'homme explique la raison de sa présence.
─ Vous êtes bien Adriana Nkosi, née le 3 février 1997 à Johannesburg ?
─ Pour le nom, c'est ça ; la date de naissance, je sais pas vraiment mais c'est ce qu'on m'a dit. Pourquoi vous venez me voir ?
─ Eh ! bien... hum... je m'occupe des affaires de la famille Pietersee.
Adriana lève un sourcil pour inviter son interlocuteur à poursuivre.
─ Euh... il se trouve que, enfin... que Mme et M. Pietersee, une riche famille de propriétaires terriens, ont eu un fils, Frans. Frans est décédé il y a six mois, ainsi que ses parents, dans un accident d'avion.
─ Qu'est-ce que j'ai à voir avec ça ? s'impatiente Adriana.
─ J'y viens. Euh... il se pourrait que... enfin, il est pratiquement certain que... que vous soyez la fille de Frans Pietersee.

À ces mots, Adriana se lève brusquement et recule vers la porte.

─ Vous dîtes n'importe quoi. C'est quoi, « pratiquement certain » ?
─ En fait... hum... ce dossier atteste bien de votre filiation. Asseyez vous, je vais vous expliquer.

Frederich De Kok se met à raconter ses recherches après le décès des membres de la famille Pietersee. Ses mots sèment des questions et des réponses dans le cœur d'Adriana. Il parle de l'orphelinat religieux où elle a grandi et où sa mère, enceinte, avait été recueillie et soignée jusqu'à sa naissance. Il fait le compte de ses fugues de l'orphelinat jusqu'à son émancipation et de ses arrestations multiples pour des larcins et autres petits délits qu'elle commet pour survivre.
Adriana secoue la tête en écoutant ce discours, elle ne comprend pas ce qui lui arrive, elle ne peut pas croire à cette histoire. Prise de tremblements, elle demande :
─ Où est ma mère ? Personne ne m'a jamais parlé d'elle.
─ Hélas, votre mère est décédée peu après son accouchement. Les sœurs n'ont rien pu faire pour la sauver, elle était trop affaiblie.
Et votre père... euh... Frans Pietersee, n'a jamais eu connaissance de votre existence. Ses parents lui interdisaient de fréquenter votre mère avec qui il avait une liaison, car elle était... enfin... noire.
Lorsqu'ils ont appris qu'elle était enceinte, ils l'ont fait enlever pour la confier à l'orphelinat en payant le silence des sœurs qui ne devaient révéler son état à personne et surtout pas à leur fils.

Adriana entend le verrou glisser ; la porte s'ouvre sur la surveillante qui lui sourit.
─ C'est ton jour de chance ma belle, tu es libre.
C'est ce qu'avait promis cet homme étrange qui lui avait rendu visite quelques semaines auparavant et lui avait raconté l'histoire chaotique de son début de vie. À ce notaire courageux et bienveillant, elle avait juré de ranger sa hargne au fond d'un placard, de rester éloignée des mauvaises influences et de saisir la chance promise par l'amour qui unissait ses parents.
Adriana referme, en tremblant un peu, le livre dans lequel elle avait abandonné ses pensées dans l'attente de ce moment. Les deux femmes se dirigent vers la sortie à travers les couloirs sombres de la maison d'arrêt. Les autres détenues crient des messages d'encouragement et des aurevoirs à Adriana depuis leur cellule.
Au bureau des gardes, on lui remet ses maigres effets personnels. Elle est reçue par le Directeur de l'Etablissement ; s'ensuit un discours sur la providence et le destin, les devoirs qu'ont les humains envers la vie, certains plus que d'autres, et la nécessité d'un comportement futur irréprochable dont il sait Adriana capable. La jeune femme écoute d'une oreille, les yeux attachés au vol des oiseaux qu'elle aperçoit à travers la fenêtre.
Libre... Le mot s'insinue dans son cerveau et fait fourmiller ses doigts de pieds. Elle a hâte de fouler les rues de la ville, d'y retrouver les odeurs et les bruits. La lourde porte s'ouvre sur un soleil éclatant, le garde la pousse gentiment dehors en la saluant.
Libre... Elle vérifie l'adresse où elle doit se rendre sur le papier griffonné par Me De Kok. Serrant le dossier bleu relatant les évènements de sa jeune vie, elle se met en marche sur le trottoir sablonneux. Des voitures la dépassent en vrombissant, les automobilistes klaxonnent à son allure fière et déterminée, au balancement de ses cheveux, à son regard vert clair levé vers l'avenir. Elle marche deux bonnes heures, ne pouvant se résoudre à prendre le bus... pas encore.
Le portail de la propriété se dresse au bout d'une allée bordée de grands acacias au parfum rassurant. Elle parcourt les derniers mètres, ressassant la meilleure façon de se présenter. Malgré son apparente assurance, ses mains sont moites et ses tempes ruissellent d'une sueur froide. Elle sonne au portillon qui s'ouvre instantanément.
La majestueuse maison tend vers elle son pignon ouvragé sous lequel languit une immense porte flanquée de deux colonnes carrées. Trois fenêtres ornent la façade de part et d'autre de l'entrée et leurs petits carreaux font miroiter les étincelles du soleil couchant. Tout autour, une pelouse fraîchement tondue appelle ses pieds à des ébats chatouilleux. L'allée de pavés impeccablement rangés guide ses pas timides.
La porte s'ouvre avant qu'elle ait pu actionner la cloche. On la guettait, c'est certain ! Un majordome au regard hautain, étriqué dans un costume à la coupe parfaite, la reçoit froidement, lui indiquant d'emblée qu'elle a dû se tromper d'endroit.
Interloquée par cette entrée en matière rebutante, elle vérifie l'adresse sur le papier qu'elle serre entre ses doigts.
─ Non, c'est bien ici que je dois me rendre.
─ Ce n'est pas un problème d'adresse, rétorque le valet en détaillant Adriana de la tête aux pieds.
L'entrée du personnel se situe de l'autre côté de la maison.
─ L'entrée du personnel ? Que voulez-vous dire ?
Mais le majordome ne l'écoute pas et l'entraîne à sa suite vers une porte à l'arrière de la maison. Adriana, irritée par le comportement obtus du valet, lâche :
─ Je m'appelle Adriana Pietersee... Ma place n'est pas dans les cuisines !
Le majordome stoppe sa lancée et se retourne, le regard courroucé.
─ Comment osez-vous prononcer ce nom sur ce ton ?
─ C'est mon nom et ma place est dans cette maison, que cela vous plaise ou non.
Elle s'avance vers lui et brandit sous son nez les papiers donnés par le notaire.
─ Comme vous le voyez, le suis la fille de Frans Pietersee et l'unique héritière de cette famille.
─ Mais... vous êtes... vous êtes...
─ Noire ? Oui, il me semble. Cela vous pose-t-il un problème ?
Le majordome balbutie une réponse inaudible et fait demi-tour, précédant Adriana sur l'allée de pavés qui mène à l'entrée principale de la maison.
L'heure de sa revanche sur la misère a sonné. Elle va prendre la place qui lui revient, elle va brandir l'amour de ses parents au-dessus des clivages, elle va s'ouvrir à ce monde, elle sera l'étincelle d'où jaillira l'espoir.

Elle est Adriana Pietersee... métisse Nkosi... rien ne pourra l'arrêter.
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Mome de Meuse · il y a
Quand les destinées vont dans le bon sens... Une jolie chute et un bon moment de lecture.
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Florence Cartraud · il y a
Je suis contente que vous ayez apprécié ce moment. Merci de m'avoir lue.
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Jean-Louis Blanguerin · il y a
Et le majordome coincé et bourré de préjugés (pour ne pas dire plus) va finir par adorer sa nouvelle maîtresse pour... garder la sienne !
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Florence Cartraud · il y a
Oui, je suppose que cette situation va lui permettre de desserrer son noeud de cravate !
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Jeanne Pica-Borruto · il y a
Une histoire qui se termine bien, j’aime !
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Florence Cartraud · il y a
De l'espoir dans les histoires, c'est important, non ?
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un jour manant , un autre jour châtelain .
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Florence Cartraud · il y a
Les entrelacs de la vie réserve parfois des surprises qu'il faut savoir saisir. Est-on quelqu'un d'autre pour autant ?
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Ginette Flora Amouma · il y a
La réponse à cette question fera certainement l'objet d'un autre récit .