Troubles du comportement

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Patientez... Partez. Je suis aux ordres de ma montre connectée. C’est parti, j’attaque mon footing par la petite rue du Pré Levain, une de ces venelles inscrites dans le guide touristique canin. Je lève un instant la tête pour capter les premiers rayons de soleil, puis je baisse rapidement les yeux pour éviter les crottes de chiens mal accompagnés par des maîtres et maîtresses indélicats. Je tourne à gauche, je tourne à droite, je tourne à gauche, je tourne en rond dans le respect du décret 2020-293, mon attestation de déplacement dérogatoire en poche, le sésame pour franchir les éventuels checkpoints.
Il a suffit de vingt-quatre heures pour que notre espace Schengen se rétrécisse drastiquement, de la mondialisation à la quartierisation. Mon nouveau périmètre de jeu concédé par le pouvoir central m’oblige à bifurquer de nouveau à gauche. Je remonte la rue de la Puceraie, une femme en robe de chambre d’un jaune pisseux arrive vers moi, sans doute la maîtresse de ce vilain cabot qui lève la patte. Elle se colle au mur pour se conformer aux gestes barrière. Mon dieu ! son habit jauni est envahi de bouloches épaisses comme des rouflaquettes. Son regard me transporte dans cette pub de la société Tena où cette femme se prenant pour la Vénus callipyge nous confesse ses désirs sexuels et la fuite de son petit robinet. Par chance, les vocalises d’une bergeronnette printanière perchée sur une branche de figuier chassent cette image sordide qui me soulève l’estomac.
J’attaque mon deuxième tour de manège, la monotonie de mes foulées est soudainement brisée par un raffut métallique. Au bout de la ligne droite, à l’intersection avec la rue de la Chaufferie, une jeune fille blonde vêtue d’une robe blanche légère déboule sur ce sentier, en apesanteur sur son vélo grinçant. Elle file à vive allure. Sous le charme de cette silhouette aérienne, j’accélère brutalement comme si un concurrent venait de déclencher une attaque, le sillon de patates sur ma droite délimite mon couloir. Il faut que je refasse mon retard avant le prochain carrefour, avant qu’elle s’évanouisse dans une rue de la cité qui m’est devenue interdite. Arrivé au rond-point, j’ai perdu mon souffle, j’ai perdu mes illusions, la fille a disparu. À nouveau sans but, je lève le pied pour un retour au calme. Sur les façades blanches aux volets bleus, le printemps expose ses premières fleurs, les grappes de glycines diffusent leur parfum enivrant, les clochettes des muscaris resplendissent sous le soleil. Mes souvenirs voguent dans cet océan bleu.
J’atteins le square Grain de sel, un écureuil joue avec une pomme de pin. Cherche-t-il à se travestir en pangolin pour me faire peur ? La bibliothèque est fermée pour tous, la librairie du château reste notre seul trait d’union avec nos désirs de lecture. Je passe le jardin d’enfants sans ses nains rieurs, boudeurs, charmeurs. La maîtresse a dû siffler la fin de la récréation, le chahut a fait place à un profond silence. Je vire brutalement à gauche pour éviter la rue du Cimetière, trop tôt pour moi. Une mélodie des Beatles s’échappe d’une maison, face à moi elle m’apparaît, encadrée dans une fenêtre, assise adossée au mur, les jambes repliées. Je ralenti pour rallonger la rue Saint-Philbert, je dois prolonger ce moment qui s’annonce éphémère. Ma montre confirme un rythme cardiaque excessif par rapport à mon allure, ce n’est pas le moment de tomber en arythmie. J’ose m’arrêter devant sa maison pour renouer les lacets de mes New Balance, le subterfuge désespéré des compétiteurs contraints à une pause. Nos regards se croisent, elle est en tenue estivale, un short bleu clair que je découvre après avoir remonté ses longues jambes, un soutien-gorge jaune qui sculpte ses seins en délicats pomelos juteux. Son parfum m’enivre, les notes de santal qui s’en dégagent exaltent sa sensualité. Oups ! je suis sur le point de confesser un désir. Je dois lui parler ou repartir. Je lui souris et je repars, les Beatles entonnent All You Need Is Love, elle m’adresse un petit signe de la main. J’aurais dû, j’aurais pu, elle attendait, quel con ! Il faut absolument que je lui parle au prochain tour, je ne peux pas laisser cet instant sans lendemain.
Je reprends la rue du Général Leclerc puis je redescends la rue de la Puceraie. La déesse Tena n’a pas bougé, toujours collée au mur comme une huître à son rocher. J’évite son regard pour ne pas être transformé en crapaud. À n’en pas douter, je la retrouverai au prochain tour. À cette idée, l’incertitude de revoir ma Belle du jour s’installe. À chaque foulée, je m’efforce d’emmagasiner des espoirs, espoir de la revoir, espoir de m’asseoir près d’elle, espoir de me retrouver dans ses bras, espoir de poser mes lèvres sur les siennes. Je veux vivre tout ça avant l’entrée en vigueur du port du masque FFP2 et de l’utilisation du gel hydro alcoolique pour lui prendre la main. Marre de ces absurdités. Voile religieux interdit, voile sanitaire obligatoire, vivre ensemble, vivre à distance, STOP. Je veux vivre comme j’aime et ne plus écouter les balivernes des politiques jouant nos vies avec un coup de retard. Je suis regonflé à bloc par mon stock d’espoirs reconstitué, tout guilleret à la pensée de la revoir, mon bonheur n’est plus qu’à quelques encablures, je le sais, elle m’attend. Je ne laisserai pas passer ma seconde chance, Saint Philbert en sera témoin.
Sa rue est effroyablement vide, les mouettes ont succédé aux Beatles, leurs cris aigus semblent annoncer une tragédie. Au bout de cette galerie, le portrait de la jeune beauté a abandonné son cadre, la fenêtre fermée est sans attrait. Une détresse physique et psychologique s’abat brutalement sur moi, comme si je venais de frapper le mur du marathon. Groggy, je marche, je titube, je m’arrête. Son Peugeot rouillé git sous le préau, près d’un vieux triporteur qui a dû balader son enfance de plage en plage. J’aurais dû, j’aurais pu, je n’ai tout simplement pas su prolonger ce moment de bonheur qui m’était offert. Maintenant c’est fini, je le sais. Pourtant, avec Elle c’est pour la vie, elle sera mon assurance jeunesse.

Elle a passé, la jeune fille,
Vive et preste comme un oiseau ;
A la main une fleur qui brille,
A la bouche un refrain nouveau.
C’est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait ;
Qui, venant dans ma nuit profonde,
D’un seul regard l’éclairerait !...
Mais non, - ma jeunesse est finie...
Adieu, doux rayon qui m’a lui, -
Parfum, jeune fille, harmonie...
Le bonheur passait, - il a fui ! (1)

The show must go on (2), je reprends la course, la légèreté de mes foulées s’est envolée, j’ai changé de catégorie. Je suis sur l’ultra trail réservé aux adultes, un véritable chemin de croix sans billet de résurrection. Un parcours parsemé d’embûches à réaliser avec agilité et ténacité. Le gain de cette épreuve est une fin de vie financée par la collectivité, une prime évidemment indexée sur la performance.
Au loin, le discret ronronnement d’un Solex, les sifflements rieurs d’une méhari, le chahut d’une remorque accrochée à un tracteur lancé pleins gaz, me replongent dans cette Belle Époque gorgée d’insouciance, de liberté, de désirs ; une salle d’attente ensoleillée avant le départ de cette course destructrice. Avec ma doctrine du vivre comme j’aime, dès les premières semaines j’ai perdu des kilos d’illusions, balayées par des compromis, par des mauvaises stratégies, par des règles contraignantes, incessantes et changeantes. L’esprit de compétition me permet de rester dans le jeu. À mi-parcours j’évolue encore avec aisance, heureux de constater que certains n’arrivent pas à suivre, alors que d’autres ont déjà jeté l’éponge. La pancarte du sponsor agirc & arcco affiche le reste à faire : 10. Le temps et les efforts ont sérieusement flétri mon physique et ramolli mon mental, j’ai de plus en plus de difficultés à jouer des coudes, beaucoup me considèrent déjà comme hors course, d’autres sont dans le déni de leur propre réalité en me crachant du « Allez vieux, c’est bientôt l’arrivée, courage ». Seuls les plus jeunes montrent de la compassion en encourageant l’homme qui pourrait être leur père. J’entre dans le décompte des derniers kilomètres, mes New Balance sont vintage, je suis sur la réserve, je suis obsédé par cette ligne d’arrivée qu’il faut franchir la tête haute. Rêver à l’après, penser au plaisir de l’accomplissement, à cette promesse de prime, il faut tenir. J’arrive dans l’aire d’arrivée, le tapis rouge est déroulé, tout autour la foule est bruyante, encourageante, parfois désobligeante. Le moment tant attendu est là, une dernière foulée pour franchir la ligne. Je m’arrête brutalement pour souffler. Une jeune fille m’adresse un sourire, me remet une médaille souvenir, puis je deviens un marcheur anonyme, seul dans cette foule de participants heureux, satisfaits, déçus, amers ou usés.
Je relève la tête pour observer ma nouvelle vie. Je la vois, elle m’attendait, elle savait où me trouver. La déesse Tena est là, son regard effrayant me transforme instantanément en retraité. Un mauvais sort dont je ne peux me plaindre.

Aujourd’hui, ma séance de récupération s’effectue assis sur un banc, face à l’océan où tanguent les scènes de la vie ordinaire. Des enfants construisent leur vie de château avec pelles et seaux, des solitaires sont plongés dans leur lecture, des familles bruyantes sont grondées par le bruit des vagues, des ados enlacés vivent leurs amours de vacances. La déesse Tena gonflée dans son maillot de bain absorbant regarde d’un œil nostalgique ces jeunes corps dénudés. Pour elle, Châteaux de sable sont écroulés, La plage est sale d’amours fanés (3). Une gamine passe devant moi, la bouche maquillée à outrance par sa glace, le parfum noix de coco m’évoque l’odeur de ces délicieux congolais que ma grand-mère me faisait pour mon quatre-heures. Ah ! qu’il est doux de ne rien faire quand tout s’agite autour de vous. (4)

Zut, mon attestation de déplacement dérogatoire papier vibre dans la poche de mon short, le temps qui m’était imparti est déjà écoulé. Fait chier ! je veux vivre libre, libre de voyager jusqu’au bois de la Chaise, libre de revoir la plage des Dames. Je rêve de franchir à nouveau le Gois, de flâner sur les petites routes, de me repasser le film de ma vie. Mais là, l’injonction d’assignation à résidence m’oblige à regagner ma cage dorée par ce soleil couchant, l’annonce du crépuscule, de la fin des haricots, qu’ils soient azukis ou mogettes. Infos et infox en continu, détention provisoire, liberté surveillée exacerbent mes troubles du comportement. Nos chefs de guerres économiques, dans l’incapacité de vaincre le diable échappé de leur globalisation, ordonnent à leurs peuples de descendre aux abris. Cette fois-ci, la présence des militaires dans nos rues n’est pas suffisante pour atténuer nos angoisses. Another Brick in the Wall (5) pour assurer notre protection et réduire notre horizon comme peau de chagrin... Que le chagrin de l’un ne trouble pas le plaisir de l’autre. (6)

(1) Une allée du Luxembourg, Gérard de Nerval ; (2) Queen - Bohemian Rhapsody 1991 ; (3) hommage à Christophe - J’ai entendu la mer 1966 ; (4) Émission radio 1972 de José Artur ; (5) Pink Floyd - The Wall 1979 ; (6) Pline le Jeune - Le Panégyrique de Trajan.
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