Trompe-l'œil

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Ce polar bien ficelé alterne efficacement entre le récit de deux époques. Les différentes étapes de l'enquête se répondent, pour nous mene

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Salutations ! Mes histoires se classent le plus souvent dans le registre de l'imaginaire (fantastique, horreur, dark-fantasy, cyberpunk), parfois dans des genres plus réalistes (thriller, pola  [+]

Image de Été 2020

I
2016

Le commandant de la police nationale, Hervé Monnet arriva près du fleuve où grouillaient déjà plusieurs dizaines de collègues et de pompiers. On venait de repêcher une Fiat contenant son propriétaire ; les papiers trouvés sur ce dernier le prouvaient. En temps normal on ne l’aurait pas appelé pour un cas aussi banal, mais les premiers enquêteurs avaient repéré sur le cadavre un détail qui, ils n’en doutaient pas, intéresserait le commandant au plus haut point.
Au téléphone on lui avait dit qu’il pourrait s’agir de la quatorzième victime du Trompe-l’œil, tueur en série de son état, officiant depuis une vingtaine d’années.
Le psychopathe était affublé de ce doux surnom en raison de son mode opératoire. Il arrachait systématiquement un œil à ses victimes avant de les tuer. La façon dont il achevait ses proies variait, mais il emportait toujours l’organe avec lui en guise de trophée.
Les victimes n’étaient pas choisies au hasard, elles avaient toutes pour point commun une anomalie oculaire, de la plus bénigne à la plus rare. Anisométropie, astigmatisme, daltonisme, nystagmus, uvéite, etc.
Une fois qu’on l’eut amené devant la carcasse pour voir le corps, deux choses le frappèrent : en premier lieu la raison de sa présence ici, à savoir la manière caractéristique dont le globe avait été arraché, mais surtout le fait qu’il reconnaissait la victime.

Son nom lui échappait, mais il l’avait rencontré quelques semaines auparavant. Le type avait quémandé un rendez-vous avec lui pour soi-disant écrire un article sur Trompe-l’œil. Monnet, qui détestait les fouille-merdes venus des médias, avait fini par accepter l’entretien devant l’insistance du journaleux et il faut bien le dire, la pression de son supérieur.
Dès que le gus entra dans son bureau, le commandant sentit tout de suite que quelque chose clochait. L’individu n’avait pas une tête de reporter, et surtout ne s’exprimait pas comme tel. C’était une profession dont il connaissait bien les représentants, aussi s’étonna-t-il de ne pas discerner en lui le pédantisme propre à la progéniture enfantée par une école de journalisme. De surcroît, il émanait de son regard quelque chose de dérangeant. Un pot-pourri d’obsessions malsaines.
Hervé lui demanda pour quelle feuille de chou il travaillait. L’intéressé sembla improviser sa réponse et lui donna le nom d’un journal que le flic ne connaissait pas. La suite de l’entretien ne fit qu’augmenter ses soupçons de minute en minute. Les questions s’avérèrent brouillonnes, mais surtout, celles-ci étaient toutes centrées sur la première victime. La seule qui ait survécu à l’attaque du tueur.
Prétextant une pause-café, le commandant demanda à l’un de ses collègues de vérifier l’identité de l’énergumène et l’existence de la publication. Il ne fallut pas longtemps pour que ses soupçons se voient confirmés. La gazette n’existait pas et le type s’avéra aussi journaliste que Monnet était curé. Le peu d’informations qui venaient de tomber confirmait en revanche la nature malsaine décelée par le commandant. À défaut d’avoir un diplôme de journalisme, l’agité possédait un casier judiciaire : sévices graves et actes de cruauté envers les animaux.

Le sang du flic ne fit qu’un tour. Il s’agissait certainement de l’un de ces tarés sur internet qui se délectaient des détails les plus scabreux de faits-divers. Le genre de no-life qui remuait ciel et terre pour trouver des infos aussi confidentielles que dérangeantes afin de les poster sur son blog où se palucheraient d’autres déviants de son acabit.
Le commandant le fit éjecter du commissariat, ce qui prouvait sa mansuétude, vu les chefs d’accusation qui pesaient à présent sur lui. Avant de toucher l’asphalte de la voie publique, l’imposteur tenta de défendre sa cause.
— Vous ne comprenez pas ce que j’essaie de faire ! Je veux réunir toutes les pièces du puzzle. Il y a une vérité que personne n’a encore vue à part moi !
— Écoute-moi bien, déchet ! lui répliqua Monnet, j’ai quelques cellules pleines de polissons plus portés sur la sodomie non consentie que sur les revues de presse. Je ne sais pas exactement ce que tu as fait subir aux bestioles pour que tu hérites d’un casier, mais si tu veux que je te fasse goûter à ta propre médecine, t’as qu’à continuer à me faire chier !

Et maintenant, le déchet se trouvait à nouveau devant lui. Mort et mutilé dans une vieille bagnole qui commençait déjà à rouiller. Un lieutenant s’adressa à Monnet.
— Il y a autre chose d’inhabituel. Les doigts de la main droite de la victime sont encore couverts de sang et de matière organique en dépit du temps passé sous la flotte. C’est comme si…
— Comme s’il se l’était arraché lui-même, coupa Monnet. Trompe-l’œil a déjà obligé plusieurs de ses victimes à faire cela avant de les tuer.
Le jeune flic ne put réprimer une grimace.
— Est-ce qu’on sait si ce mec avait une anomalie oculaire quelconque ? reprit Hervé. D’ailleurs c’est quoi son nom déjà ?
— Damien Baroux. A priori non, mais c’est difficile de le savoir comme ça. Il faudra voir après autopsie ou examen de son dossier médical.
— Faut faire une perquisition chez lui.
— On ne vous a pas attendu commandant, fit l’autre avec un sourire narquois. C’est en cours à l’heure où je vous parle.
Hervé resta un moment pensif puis ajouta avant de tourner les talons vers un coin plus calme :
— J’ai un coup de fil à passer. Prévenez-moi dès qu’il y a du nouveau.

II
1996

Le lieutenant de la police nationale, Hervé Monnet arriva près de la maison où il espérait trouver des réponses. Si comme il le pensait, il s’agissait d’un seul et même coupable sur ces deux affaires, cela valait le coup de refaire un interrogatoire. Durant le court trajet qui séparait sa voiture du foyer des Ribière, il entendit le bruit de la mer et des mouettes, lui rappelant qu’il était bien à Fouras. Quand les parents lui ouvrirent, ils se montrèrent hostiles au fait que leur fils soit de nouveau interrogé après ce qu’il venait de subir. Monnet insista, en usant d’un ton doucereux. Ils finirent par céder et l’accompagnèrent jusqu’à la chambre de l’enfant.
Thomas Ribière venait d’avoir 13 ans. L’état de sa chambre, la manière dont elle était décorée laissait penser qu’il s’agissait d’un enfant calme et assidu. Habitué malgré lui à fréquenter les forces de l’ordre depuis quelques semaines, il ne sembla pas impressionné de revoir le policier. Comme l’enfant bien élevé qu’il était, il fit entrer Hervé avec courtoisie. Un frisson parcourut l’échine du lieutenant lorsqu’il vit le cache-œil du garçon. Ce dernier baissa le son qu’émettait le petit lecteur CD pour ne pas nuire à la conversation qui s’engageait. Le fonctionnaire voulut briser la glace en commençant par un sujet anodin. Il demanda :
— C’est quoi la musique que tu écoutes ?
— Placebo, répondit le gamin d’un ton laconique.
— Tu es fan ?
— C’est le seul album du groupe. Je crois que j’aime bien.
Un silence gênant flotta de longues secondes. Monnet était toujours mal à l’aise avec les gosses. Que le gosse en question vienne d’être victime d’une terrible agression ne faisait que renforcer son malaise. De surcroît, quelque chose dans le comportement de Thomas fendait le cœur de l’enquêteur. Comme si le môme était mort à l’intérieur. Il décida de se faciliter les choses en allant droit au but.
— Thomas, je ne sais pas si tu as suivi l’actualité depuis ce qui t’est arrivé, mais il y a eu une autre agression à Fouras, et cette fois-ci la victime a eu moins de chance que toi. Enfin, je ne dis pas que ce n’est pas grave ce que t’as eu ! Mais… toi, tu as survécu. À propos comment va ton ventre ?
Sa propre maladresse lui donnait envie de se coller des baffes ! Mais où avait-il appris à interroger les victimes ? L’enfant ne sembla cependant pas s’en offusquer. Il répondit en croisant le regard du flic pour la première fois.
— Mon ventre, ça va. Ce n’était pas profond apparemment. J’ai entendu pour la mort de Mademoiselle Martinelli. Je la connaissais un peu, avec mes parents on passait des fois à la pharmacie où elle travaillait.
L’adolescent sembla exprimer une réelle émotion pour la première fois. Une flamme eut l’air de briller dans son œil unique.
— Je suis désolé d’avoir à te le redemander, enchaîna le lieutenant, mais tu es sûr de n’avoir aucun souvenir concernant ton agresseur ?
L’enfant baissa de nouveau la tête pour regarder ses pieds, comme s’il retombait dans son semi-autisme.
— Non désolé, lâcha-t-il d’une voix éteinte.
— Julie Martinelli avait des yeux hétérochromes, reprit le flic. C’est-à-dire qu’ils n’étaient pas de la même couleur. Or toi aussi tu as… tu avais une particularité.
— Oui, un strabisme, répondit Thomas en lançant un regard sur ses lunettes posées sur la table de nuit.
— Vois-tu Thomas, je pense que celui qui s’est attaqué à Mademoiselle Martinelli et celui qui s’est attaqué à toi sont la même personne. Et je crois qu’il ne choisit pas ses victimes au hasard. Je crois que ce sont les yeux hors normes qui l’intéressent.
Le garçon sembla perdu dans ses pensées quelques instants, puis demanda à Monnet :
— Si c’est le même, croyez-vous qu’il va encore attaquer ?

III
2016

— Thomas, c’est moi.
— Inutile de le préciser, l’ancêtre, ton numéro est enregistré dans mes contacts.
Le commandant sourit. Thomas Ribière, désormais trentenaire, aimait chambrer son vieil ami sur ses tendances technophobes. Ce qui lui était arrivé lors de cet été, deux décennies plus tôt, l’avait marqué au fer blanc ; suffisamment pour devenir criminologue spécialisé dans les tueurs en série. Comme si, consciemment ou non, il voulait compenser le fait que Trompe-l’œil courait toujours. Officiellement, il ne travaillait pas sur cette affaire bien sûr, y étant trop personnellement impliqué. Mais officieusement, Monnet comptait sur ses talents pour l’aider dans sa tâche. Et surtout, il estimait que plus que n’importe qui, il avait le droit d’être au courant de tout ce qui relevait de l’enquête.
Hervé alla droit au but, comme il le faisait toujours avec son protégé.
— Écoute, je suis comme prévu sur la scène du crime d’une victime potentielle de notre ennemi commun. Tu vas être surpris.
— Avec Trompe-l’œil rien ne me surprend depuis le temps.
— Tu te souviens du gars dont je t’ai parlé il y a quelques semaines. Damien Baroux, le type qui m’avait posé des questions sur toi et l’enquête.
— Quoi, le faux journaleux ? Eh bien ?
— Il est mort. C’est lui qu’on a retrouvé avec un œil en moins dans sa caisse.
Un ange passa. Hervé laissa son comparse au bout du fil encaisser la nouvelle. C’est ce dernier qui rompit le silence.
— Un peu gros comme coïncidence. Ce Baroux, il possédait une particularité oculaire ?
— A priori non, justement. Je ne me souviens pas d’en avoir vu une le jour où je l’ai rencontré. Thomas, je crois que notre enquêteur amateur s’est un peu trop approché du tueur et que celui-ci lui a fait la peau.
— C’est rageant de se faire doubler par un amateur.
Malgré les années, Monnet ne parvenait pas à s’habituer à l’humour noir de ce petit con. D’autant plus que le constat s’avérait aussi cruel que juste. C’était rageant !
— Arrête de déconner, je te parle sérieusement !
— Je sais, tempéra le criminologue. Écoute, je ne voudrais pas tout ramener à ma petite personne, mais imagine que Trompe-l’œil l’ait interrogé avant de le tuer. Il pourrait remonter vers moi. Après tout, je suis le seul survivant.
— Ton dossier est confidentiel, impossible que quiconque ne remonte vers toi. Baroux, Trompe-l’œil ou un autre !
— C’est nous qui sommes censés lui mettre la main dessus, il ne faudrait pas que l’on passe de traqueurs à traqués.
Monnet n’eut pas le temps de répondre, car le lieutenant venait de lui taper l’épaule avec un air presque affolé.
— Commandant ! Vous devriez venir voir, on vient de trouver quelque chose dans la voiture.
Hervé coupa la communication téléphonique et retourna vers la carcasse, accompagné de son collègue. Sous l’un des sièges, on venait de retrouver l’œil de Baroux qui semblait scruter le commandant.

IV
1996

Le lieutenant Monnet avait toujours considéré l’hypnose comme une couillonnade, aussi avait-il ri quand ses supérieurs lui avaient le plus sérieusement du monde soumis l’idée de tenter l’expérience sur le jeune Thomas. Face à des indices inexistants, il avait fini par se dire qu’après tout, ça ne pourrait pas rendre l’affaire plus nébuleuse qu’elle ne l’était déjà. Il se trompait.
La séance commença et Thomas tomba facilement dans la transe souhaitée par la thérapeute. Quand on lui demanda à quoi ressemblait celui qui l’avait attaqué, il répondit :
— Le garçon dans la vitre. Il me dévisage !
L’assemblée fut déconcertée. L’hypnotiseuse sous l’insistance des policiers reformula la question.
— Qui est celui qui t’a fait ça, Thomas ? À quoi ressemble-t-il ?
L’adolescent toujours en transe se mit à sangloter en parlant.
— Il m’a dit qu’il voulait arracher mon œil qui louche !
— De quel garçon parles-tu ? À quoi ressemble-t-il ?
Thomas commença à être pris de tremblements puis mit ses deux mains sur la tête et la secoua avec violence. Il se mit à hurler :
— Le garçon dans la vitre ! Le garçon dans la vitre ! Le garçon dans la vitre !
Il répétait ces mots en boucle, hurlant de plus en plus fort comme s’il voulait se rendre sourd.
La thérapeute décida de mettre fin à la séance et fit revenir Thomas à lui. Redevenu lucide, le jeune homme semblait encore sous le choc.
Hervé tenta de la rassurer en le prenant par la main.
— Ne m’obligez plus à y retourner ! lui dit le gosse en hoquetant. Ne m’obligez plus à le regarder.

V
2016

La perquisition fut au-delà des espérances des enquêteurs.
Le disque dur de Damien Baroux s’avéra une mine d’informations sur tout ce qui concernait Trompe-l’œil. Il contenait une orgie d’articles en ligne et de vidéos commentant les turpitudes du tueur, depuis ses deux premières attaques en Charente-Maritime jusqu’aux suivantes éparpillées dans le reste de la France.
Mais ce qui demeurait le plus intéressant était ce qu’on avait trouvé dans l’une des armoires. Un bocal rempli de formol, contenant un globe oculaire.

Monet rappela Thomas.
— Tu te souviens de cette théorie qu’on a peut-être un peu trop vite abandonnée sur l’âge du tueur, suite à ta séance d’hypnose ? Cela pourrait coller. D’après les pièces d’identité qu’on a retrouvées sur Baroux, il n’a que deux ans de plus que toi.
— Tu ne veux pas dire que…
— Si ! le coupa le vieux flic. Tout porte à croire que nous venons de trouver Trompe-l’œil.


VI
1996

Âgé de quinze ans, Damien Baroux détestait les vacances en famille. Il ne supportait pas la plage et ses beaufs de parents qui l’avaient emmené là. Demain, la famille Baroux repartirait à Limoges. Il lui restait donc une après-midi pour faire un truc vraiment cool pendant que ses vieux grillaient au soleil.
Au début, il tailla vers le centre-ville, mais ses habitudes interlopes l’emmenèrent rapidement vers des coins isolés où l’on pouvait trouver du fun loin des casseurs d’ambiance. Il se traina jusqu’à une minuscule rue où végétaient d’anciens commerces fermés depuis longtemps et qui visiblement n’intéressaient aucun repreneur. Un chat de gouttière lézardant sur une poubelle attira son attention.
Remarquant un tesson de bouteille au sol, il s’en saisit et s’approcha doucement de sa proie endormie. Une fois qu’il eut attrapé le chat par la queue, il commença à le poignarder avec rage et maladresse. Le félin hurlait et se défendait comme il pouvait, à coup de griffes et de morsures. Cette résistance ne fit qu’énerver un peu plus le garçon peu habitué à ce qu’on lui dise non.
Un bruit sur sa gauche l’interrompit. Un adolescent plus jeune se tenait au bout de la rue. Il portait des lunettes et le fixait l’air apeuré. Le matou ne demanda pas son reste, et en profita pour déguerpir aussi vite que ses blessures le lui permettaient, non sans laisser une trainée de sang derrière lui.
— Qu’est-ce que tu mates le binoclard ? lui cria Damien tout en s’approchant de lui.
L’autre garçon ne bougeait pas. Il restait comme pétrifié sur place. Son aîné l’attrapa par le col du T-shirt et le traîna jusqu’à la devanture de l’une des anciennes boutiques. Il le plaqua sur la vitrine réfléchissante qui lui renvoya son image.
— T’es qui connard ? Qui t’es pour me faire chier ?
— Tho... Thomas, articula l’intéressé.
— Mais tu louches, fils de pute ! rétorqua l’agresseur en collant le tesson de bouteille ensanglanté sous sa gorge.
— J’ai… j’ai un strabisme, balbutia Thomas.
— Puisque t’as un œil qui dit merde à l’autre, je peux arranger ça. T’arrêteras peut-être de mater ce qui te concerne pas.
Cherchant à arracher les lunettes du gringalet, il fit un mouvement plus brusque qu’il ne l’eut voulu et enfonça accidentellement un bout du tesson dans le ventre de celui qu’il tenait. Damien recula net, toute sa témérité venait de s’enfuir. Il voulait juste faire peur à ce fils à maman pour ne pas qu’il le balance à cause du chat, pas le charcuter !
Thomas baissa les yeux vers son ventre et vit le tesson qui y pendait. Un sourire ouvrit un visage que l’on devinait peu habitué à l’exercice. Il attrapa le tesson faisant fi du sang qui commençait à couler et jeta ses lunettes au sol.
Damien restait bouche bée, à présent c’est lui qui tremblait, incapable de bouger. Le gringalet eut un rire sinoque puis se tourna face à la vitrine où son reflet et celui de l’autre garçon lui faisaient face. Il amena le verre tranchant vers son visage tout en parlant au miroir :
— Tu ne m’enlèves pas ce que je déteste le plus ? Tu ne me rends pas ce service ?!
L’agresseur, toujours figé, ne pipa mot.
— J’en ai marre que des types comme toi me tombent dessus à cause de ça ! continua Thomas.
Il enfonça le tesson dans l’une de ses orbites et en fit sortir doucement le globe oculaire tout en haletant. Un épais filet de bave dégoulinait jusqu’à son t-shirt.
La peur qui paralysait Damien se mua alors en instinct de survie. Il déguerpit en courant aussi vite qu’il pouvait. En quittant la rue, il entendit à nouveau le rire du garçon.

VII
2016
L’affaire n’était pas encore officiellement classée, mais ce n’était qu’une question de jours. Monnet restait cependant insatisfait. L’enquête contenait trop de trous et de zones d’ombre.
L’œil sous formol retrouvé chez Baroux s’avéra appartenir à la victime précédente. Mais pourquoi n’avait-il conservé que celui-ci ? Où demeuraient les autres ?
Pourquoi le tueur s’était-il suicidé, et pourquoi maintenant ?
Thomas trouva au moins une explication :
— Tu sais, tôt ou tard les psychopathes font tout pour sortir de l’anonymat. Peut-être qu’il en a eu assez de continuer à tuer sans se faire prendre. C’est pour ça qu’il est passé carrément au commissariat il y a quelques semaines. Il voulait remonter vers moi, ou à défaut d’y parvenir, que l’on remonte vers lui, afin que son vrai nom passe enfin à la postérité. En tout cas, son casier judiciaire prouve qu’il cochait au moins une case de la triade de sociopathie : cruauté envers les animaux dès le plus jeune âge. Ça ne veut pas dire qu’il faille obligatoirement passer par là pour devenir tueur en série, mais c’est le cas pour la grande majorité d’entre eux.
— Le jour où je l’ai rencontré, il m’a parlé d’une histoire de puzzle. D’une vérité que personne ne connaissait encore à part lui. Taré !
Thomas caressa la paupière couvrant son œil de verre, puis format une grimace douloureuse avant de répondre :
— Ce qui fait de moi, la première et dernière pièce du puzzle. Et ça me conforte dans l’idée que mon temps ici est terminé. Trompe-l’œil a fait de moi l’homme que je suis, en bien ou en mal, je ne suis plus l’enfant apeuré que j’étais avant de devenir borgne. À présent, plus rien ne me retient sur son ancien terrain de chasse, je dois changer d’air.
— Es-tu bien sûr de vouloir tout plaquer en France ? Le vieux con que je suis va s’ennuyer à présent. C’est si attirant l’Argentine ?
— L’Argentine, c’est un début, répliqua le criminologue avec un sourire carnassier. J’ai une petite liste de pays où je compte exercer mes talents sur le long terme.
Les deux compères s’étreignirent une dernière fois, puis, le cœur lourd, le commandant laissa le jeune éborgné se diriger vers l’aéroport.

L’embouteillage qui bloqua Monnet lors du trajet en voiture lui laissa le temps de ruminer son malaise. Il avait traqué le criminel pendant deux décennies, délaissant d’autres affaires et sa vie privée pour lui mettre la main dessus. Combien de fois ce monstre avait-il été suffisamment malin pour ne laisser aucun indice ?
Malgré ce que pouvaient lui dire ses collègues et Thomas, son insatisfaction ne faiblissait pas. Baroux, en dépit de son sadisme de couille molle envers les bêtes, n’avait pas le profil d’un tueur de sang-froid. Hervé avait beau se répéter que c’est ce que tout le monde dit à propos d’un serial killer qui vient de se faire épingler, il ne parvenait à se convaincre que ce pauvre type maladroit à peine capable de se faire passer pour un journaliste puisse être l’insaisissable Trompe-l’œil.
Ses idées noires le suivirent jusqu’au domicile de Thomas où il devait récupérer quelques affaires lui appartenant, prêtées au fil des ans. L’appartement s’avérait maintenant quasiment vide, hormis un vieux fauteuil, quelques babioles et ses propres livres qu’il venait reprendre. Il était convenu qu’il laisse les clefs dans la boîte aux lettres en partant. La famille de Thomas passerait par la suite pour vider complètement les lieux et en faire l’état avec le propriétaire.
Pourquoi avait-il été si pressé de partir ? Qu’il veuille changer de vie une fois cette affaire terminée, cela pouvait se comprendre, mais une telle précipitation n’était-elle pas exagérée ?
À peine eut-il le temps de fermer la porte d’entrée que son portable sonna. Il reconnut le numéro d’un collègue travaillant sur l’affaire et décrocha.
— Monnet, j’écoute.
— Commandant ! fit une voix fébrile à l’autre bout du fil, on a un gros problème !
— Que voulez-vous dire ?!
— On a épluché le passé de Damien Baroux et on a trouvé une incohérence concernant la cinquième victime en mars 2008.
— Enchaînez, bon sang !
— Le soir du crime, Baroux se trouvait en garde à vue à Limoges, pour une accusation de maltraitance sur un chien. Et le meurtre a eu lieu à Metz.
Un silence de mort s’imposa un instant. Le rythme cardiaque d’Hervé s’accéléra. Oubliant presque son interlocuteur, il se mit à soliloquer :
— Bordel, je le savais ! Je savais que ça ne collait pas. Et il faut que l’on se rende compte de ça le jour du départ de Thomas ; son avion est bien loin à présent !
— Euh… quoi ? demanda le lieutenant à l’autre bout du fil.
— Continuez de fouiner, voyez s’il n’y a pas d’autres incohérences ! aboya Monnet avant de raccrocher.
Il se massa les tempes quelques instants afin de retrouver ses esprits. En premier lieu, recouvrer en vitesse ce qu’il était venu chercher. Ensuite, foncer à la brigade !
Alors qu’il ouvrait le placard où étaient censées se trouver ses affaires, une odeur le fit tressaillir. Un très fort et ancien parfum de formol.
Ses jambes commencèrent à trembler, aussi dut-il s’asseoir sur le vieux fauteuil en cuir.
Reprends-toi, se dit-il. Pourquoi un effluve de formol te met dans un était pareil, parce que Trompe-l’œil en utilisait pour conserver ses trophées ?!
Son regard revint vers le placard. En haut de celui-ci se trouvait une série de pots en verre vides. Tous identiques. Tous du même modèle que celui trouvé chez Baroux.
Il se remémora soudain que l’Argentine faisait partie de ces pays n’ayant aucun accord d’extradition avec la France.
Non, non, qu’imaginait-il ? Utiliser du formol chez soi ne faisait pas de vous un meurtrier. Thomas pouvait en user pour mille et une raisons. Quant à ce type de pot, il inondait le marché depuis des décennies, de la fabrication à la chaîne que l’on pouvait trouver chez n’importe qui. Et puis surtout, Thomas était son protégé et son ami ; il n’aurait jamais pu le manipuler pendant vingt ans !
Hervé demeura prostré dans le fauteuil pendant de longues minutes. Il se sentit seul comme jamais auparavant.

VIII
1996

Julie Martinelli sortit de la pharmacie où elle travaillait et enfila ses lunettes de soleil. Elle n’avait pas honte de ses yeux hétérochromes, mais les regards insistants des gens, qu’ils soient admiratifs ou non, la fatiguaient le plus souvent. Elle aimait ses yeux, mais ces derniers l’empêchaient d’être vraiment discrète quand elle arrivait quelque part. Parfois, même en hiver, il lui arrivait de porter les lunettes à verres teintés afin d’obtenir un peu la paix.
Parvenant enfin au parking où se trouvait sa voiture, un bruit la fit sursauter. Opérant une volte-face, elle reconnut alors le petit Ribière qui se tenait face à elle. Il portait un cache-œil, séquelle de sa mésaventure.
— Oh Thomas ! souffla-t-elle, tu m’as fait peur. Je ne t’ai pas vu depuis… ton accident. Est-ce que ça va, mon grand ?
Thomas ne répondit pas. Il saisit la barre de fer qu’il avait préalablement placée au pied du mur. Julie commença à paniquer et articula :
— Mais… mais qu’est-ce que tu fais ?!
— Je vous rends service, dit-il.

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Un petit mot pour l'auteur ? 52 commentaires

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Pour poster des commentaires,
Image de Mijo Nouméa
Mijo Nouméa · il y a
Excellent! l'intrigue est bien ficelée, et maintient le lecteur sur le qui vive jusqu'au point final. Bravo pour le suspens maintenu.
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Rubinowy Marianne · il y a
Merci Guillaume pour cette histoire, j'ai pu te donner que 3 voix ;-)
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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Vous devriez le faire filmer ! Palpitant ! voix
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Gilles Pascual · il y a
Un excellent moment de lecture, j'ai bien aimé, bravo !
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Mod GUY · il y a
C’est parfaitement machiavélique ! Le coupable se laisse deviné peu à peu, juste ce qu’il faut pour entretenir le suspense...
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Paul Jomon · il y a
Un vrai suspens à plusieurs étages : quelle est l'identité du criminel ? Parviendra-t-il à être confondu assez tôt ? Un chassé croisé entre deux époques et un puzzle totalement reconstitué à la fin. Et l'Argentine est un début...
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Chantal Sourire · il y a
Je soutiens !
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Les Histoires de RAC · il y a
Faut faire un film ! Bonne finale ♫
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Amandine B. · il y a
J'adore !! Très très bien mené ! Pas si facile de sauter dans le temps, c'est très bien géré et on ne s'y perd pas ! Au moment où je lis "le garçon dans la vitre" je comprends évidemment, mais c'est savoureux d'avoir les détails ! D'ailleurs cela m'a fait pensé au roman Amélie Nothomb, Cosmetique de l'ennemi. Mais ici, c'est d'abord l'histoire d'un gamin qui se déteste.
Je m'étale mais voila j'ai beaucoup aimé !

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Bubo Bubo · il y a
Un polar qui vous tient en haleine, on tremble à penser que de tel personnage puisse exister réellement. Mes 5 voix !

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