Trois pas

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Trois pas.
C’est la distance qu’il me restait à franchir pour passer d’une petite vie calme et posée à un évènement qui bouleverserait mon existence quotidienne. Debout devant le garage de Paul, ce sont ces trois pas qui vont décider de mon avenir.
Marié et père d’un adorable petit garçon de 2 ans, qu’est-ce qui pourrait me convaincre de quitter ma routine journalière ? C’est vrai, je n’ai pas un boulot des plus trépidants, mais cela suffit à nourrir ma famille. Comptable dans une petite entreprise de l’ouest lyonnais, mes journées de travail s’écoulent de 9 heures à 17 heures dans une relative quiétude. Mon supérieur n’est pas constamment derrière moi à suivre l’avancement de tel ou tel dossier ; mes collègues, sans pour autant me taper dans le dos ou m’inviter à boire un verre, semblent m’apprécier.
Ma femme, opticienne, a tout pour me rendre heureux. Nous venons de nous porter acquéreur d’une belle maison à la campagne, afin de voir grandir notre fils dans un environnement calme et agréable. Aucun souci financier à l’horizon, mon salaire ainsi que celui de ma compagne nous permettant aisément d’emprunter pour acheter notre résidence principale.
Quand Paul est venu me voir pour me demander si je pouvais lui rendre un service, je n’ai pas hésité. Quand il a précisé « un grand service » avec un air grave, je me suis tout de même posé des questions.
Paul, c’est un ami d’enfance, et le sérieux n’est pas son fort. D’un caractère totalement opposé au mien, il mène une vie totalement dissolue. Il oscille de travail en travail, et de femme en femme. Adepte des jeux d’argent, il peut passer des soirées entières en casino, à dépenser du pognon sorti de je ne sais où. Bref, tout l’inverse de moi.
« Il faut absolument que tu m’aides, je suis dans la merde jusqu’au cou.
-Qu’est-ce qu’il y a encore ? Une ex qui ne veut pas te lâcher ? je lui rétorque en rigolant.
-Non, sérieux, je suis coincé et je ne sais pas vers qui me tourner. »

Vu son air, je comprends tout de suite que c’est grave.
« Qu’est-ce qu’il se passe ?
-J’ai fait le con hier soir. Je me suis retrouvé à sec au poker, et j’ai emprunté de l’argent à une personne disons... peu recommandable. Je pensais me refaire, mais j’ai tout perdu. Et maintenant, ce type me fout la pression pour récupérer son pognon.
-Tu veux que je te prête de l’argent, c’est ça ? Y’a pas de soucis, tu m’y rendras quand tu pourras !
-... Il s’agit de 15000 euros.
-Combien ??? »
15000 euros !!! Comment peut-on jouer une telle somme au casino ??? Et plus encore, comment peut-on emprunter tant d’argent à un type dans un endroit pareil ? Quand on a un peu de bon sens, on doit bien se douter qu’il y a quelque chose de louche là-dessous, que personne ne se déplace avec 15000 euros en liquide sur lui !
Apparemment, cela n’a pas perturbé Paul plus que ça, et il se retrouve dorénavant dans une sacrée panade.
« -Mais comment t’as pu... ???
-Je sais, me coupe-t-il sèchement. Appelle ça comme tu veux, la connerie, le démon du jeu... Quoi qu’il en soit, je l’ai fait ! Maintenant, il ne me lâche pas et il sait où j’habite. J’ai jusqu’à la fin de semaine pour lui rendre son argent. »
Je ne sais pas quoi dire. L’incompréhension de son geste et l’énormité de la somme me laissent sans voix. Mais que veut-il de moi ? Il doit bien se douter que je ne peux pas lui fournir tant d’argent, et il ne compte certainement pas sur moi pour régler son compte, à son prêteur d’un soir. Je me remets de mes émotions et lui demande en quoi je peux l’aider.
«-Ecoute, on m’a proposé un boulot plutôt bien payé. D’habitude, je me débrouille tout seul, mais là, il faut être deux.
-Et en quoi ça consiste, ce boulot ?
-On a de la marchandise à transporter d’un point A à un point B en un temps disons, assez court. C’est pour cela qu’il faut 2 conducteurs.
-Attends, il faut livrer quoi ? Et où faut-il y amener ?
-C’est là que ça va pas te plaire. On doit aller chercher la cargaison en Espagne, et remonter rapidement à Grenoble.
-Putain, on dirait un go fast, ton job !
-... »
Son silence m’inquiétait énormément.
« -Tu m’as pas répondu, qu’est-ce qu’on doit livrer ?
-Tu n’es pas obligé de le savoir. En fait, c’est même peut-être mieux que tu ne le saches pas.
-Non ! Tu me dis ce que c’est, sinon tu m’oublies tout de suite ! »
Paul me regarde intensément, et après quelques secondes, me répond :
« -De la drogue. 100 kilos de cocaïne à déposer chez un dealer à Grenoble. »
Et là, pour la deuxième fois, je reste bouche bée. Aucun son ne parvient à sortir. Les images les plus délirantes envahissent mon esprit, flash-back de films policiers vus au cinéma où les méchants se font poursuivre par les gentils au volant de grosses cylindrées allemandes, fusillades en prime. Des carambolages monstres, des cascades dignes de Hollywood...
«-On a 9 heures pour relier Madrid à Grenoble, et déposer la marchandise. C’est court, c’est pour ça qu’il faut un autre conducteur pour ne faire aucun arrêt. C’est payé 30000 euros, on fait fifty-fifty.
-Tu te rends compte de ce que tu me demandes, là ? Transporter de la drogue ! DE LA DROGUE !!!
-Je sais, je sais ! Mais si je te le propose, c’est que je suis sûr de mon coup ! Je sais où y planquer dans la voiture, je connais bien le gars à Grenoble. Crois-moi, il n’y aura aucun souci !
-Bon, laisse-moi digérer la nouvelle, on en reparle ce soir. »
Rentré chez moi, je suis complètement perdu. Serais-je assez fou pour risquer de perdre tout ce que j’ai pour aider un ami ? De la drogue, ce n’est pas rien. Des gens vont peut-être mourir en sniffant la poudre que je vais transporter. Si on se fait attraper, on en a pour plusieurs années derrière les barreaux. Pourrais-je supporter ça, et laisser ma famille dans le besoin ?
D’un autre côté, mettre du piment dans ma vie ne serait pas pour me déplaire non plus. Remplacer le train-train quotidien par le frisson de l’interdit, ne serait-ce que pour une journée, est assez tentant. De plus, même si nous sommes totalement différents avec Paul, c’est quelqu’un qui a toujours été là pour moi. Nous nous connaissons depuis l’enfance, et il ne m’a jamais fait défault.
En plus, 15000 euros dans la poche, quoi qu’on en dise, ça arrondit bien les fins de mois !
Ma femme voit bien que quelque chose me perturbe, mais elle n’arrive pas à m’arracher les vers du nez. Elle qui généralement s’inquiète pour le moindre imprévu dans sa petite vie bien rangée, serait totalement hystérique si elle savait ce que l’on me propose. Je ne peux pas la mettre au courant, je ne veux pas qu’elle risque quoi que ce soit.
Après une nuit agitée où j’ai eu beaucoup de mal à trouver le sommeil, à peser le pour et le contre, ma décision est prise. Le petit déjeuner rapidement absorbé, j’appelle Paul pour lui faire part de ma décision.
Et maintenant, je me retrouve là, devant son garage. Après une dernière hésitation, je me décide enfin à avancer.
Trois pas...
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