9
min

Trois p'tits chats

Image de Lila Rouge

Lila Rouge

874 lectures

54 voix

LAURÉATE
Sélection Jury

Debout au bord du chemin, enlaçant malgré moi le tronc du grand sapin, je regardais la voiture s’éloigner. J’étais là depuis le matin, à surveiller la procession à laquelle on m’avait défendu d’assister.
Emmitouflée dans mon imperméable, chaussée de petites bottes en caoutchouc arc-en-ciel, il m’arrivait de grelotter sous le ciel noir qui pleurait de grosses gouttes éparses, ultime sursaut d’un ciel qui n’en pouvait plus de chagrin. Depuis trois jours, il sanglotait ainsi – depuis que le soleil s’en était allé escorter on ne sait quelle âme dans un monde plus radieux. Après de violents orages, de paisibles mais brèves accalmies, les nuages à bout de souffle tentaient un dernier effort pour se vider tout à fait, comme de gros torchons humides que l’on presse de toutes ses forces pour en expulser les dernières gouttes.
La voiture arriva quand je ne l’attendais plus. Elle avait des allures de gros monstre impassible ; jamais je n’avais vu une voiture aussi grande. Son apparition me saisit et me glaça d’effroi. Elle passa devant moi avec une épouvantable lenteur, comme pour ne pas éveiller celle qui dormait à l’arrière. Quelques véhicules suivaient, aussi lentement, dans un silence assourdissant, lourd de respect et de solennité. Je voulus faire un signe, comme un dernier adieu ; mon geste se figea en plein vol, anéanti par sa propre inutilité.
C’est à cet instant que mon cœur se déchira. Implorant le ciel de toute ma détresse d’enfant, je compris que ma vie ne serait plus la même, que l’enfance était terminée, et que d’ici peu, j’aurais perdu le goût du sucre candi.

Sarah et moi avions le même âge, et depuis toujours, nos souvenirs étaient si imbriqués les uns aux autres que l’on aurait été bien en peine de faire la distinction entre les miens et les siens.
Elle habitait la belle maison de pierre au bout du chemin, ce chemin qui venait de la route, passait devant chez ma grand-mère et continuait pour ne mener nulle part. Au-delà, c’était la forêt, la forêt épaisse et profonde dans laquelle guettaient les loups aux abois qui s’aiguisaient les crocs au papier de verre et traquaient les enfants naïfs qui ignoraient le danger de se promener avec de petits pots de beurre. Il me semblait parfois les entendre au plus profond de la nuit, poussant leurs hurlements comme de longs chants sacrés, et je les imaginais rôdant près des habitations, cherchant sur les boîtes aux lettres le nom de M. Seguin.
Je n’avais jamais eu besoin de porter le moindre panier de provisions chez ma grand-mère : je vivais chez elle depuis ma plus tendre enfance. J’étais un faux petit chaperon rouge, celui qui, une fois le livre refermé, décide de rester dans la forêt avec Mère-grand, pour ne plus avoir à risquer sa vie en portant des galettes. Les galettes, on les cuisait sur place.
Sarah et moi allions à l’école main dans la main, en chantant des comptines dont la syllabe finale de chaque vers servait de point de départ au suivant pour former des groupes nominaux qui, mis bout à bout, n’avaient absolument aucun sens… « Trois p’tits chats, chapeau de paille, paillasson, son, son… » Nous reprenions ces interminables refrains en farandole autour du grand marronnier de la cour, et nous trouvions une certaine allégresse dans ces jeux sans queue ni tête, qui ne prenaient fin que lorsque Mme Coletta, debout devant la porte, nous exhortait, en frappant dans ses mains, à nous mettre en rang deux par deux.
La salle de classe sentait la craie et la colle Cléopâtre. Au-dessus du grand tableau noir, s’alignaient, sur des cartons bristol, les silhouettes riantes des lettres de l’alphabet et leurs déclinaisons : caractères d’imprimerie, cursives, majuscules. Cette longue farandole ressemblait à une photo de famille, dont les vingt-six membres, peu à peu, devenaient nos amis.
Nous avions pour Mme Coletta un grave respect mêlé d’un peu de crainte : le respect des enfants envers celle qui détient le savoir. Il nous semblait que rien n’avait de secret pour elle, et qu’elle détenait, dans le tiroir de son gros bureau en bois massif, les clés de la connaissance.
Personne ne nous attendait à « l’heure des mamans ». Sarah avait « passé l’âge » que l’on vienne la chercher ; quant à moi, ce n’était pas devant l’école, mais chez ma grand-mère, que j’attendais parfois « le jour de Maman ». Lorsque la cloche de l’école nous appelait au-dehors de son timbre métallique, nous courions comme les autres hors de la classe, le plus vite possible, sans doute mues par la peur qu’elle ne changeât d’avis et ne nous rappelât à l’intérieur. Puis nous rentrions comme nous étions venues, toutes les deux, sur le chemin que nous connaissions par cœur, comme des « somnambules, bulletin, tintamarre, marre, marre »…
Le jour de Maman, c’était le samedi, après le déjeuner. Lorsque j’entendais les pneus crisser sur les gravillons de la cour, je me précipitais à l’extérieur pour me jeter dans ses bras. Elle était belle, toujours bien mise, et sentait bon comme les femmes importantes de la ville. Elle sentait comme une actrice américaine ; les actrices ne pouvaient sentir que comme ça.
Ma mère était pour moi le plus grand des mystères. Nous ne parlions que très peu, car nous avions trop de choses à nous dire, et si peu de temps. Elle m’apportait des poupées, des livres, parfois de somptueuses robes de princesse et, chaque fois, un gros paquet de sucre candi.
Longtemps, je n’ai connu d’autre confiserie que ces petits cailloux opaques, plus ou moins gros, mal taillés par un diamantaire négligent, au travers desquels je regardais le soleil comme à travers une pierre précieuse, avant de les faire fondre sur ma langue. Parfois, je ne résistais pas à la tentation d’en croquer, et, si d’aventure une arête de sucre un peu trop aiguisée se plantait dans ma gencive, je sentais mes yeux rougir de douleur.
Le goût du sucre candi, c’est celui de mon enfance, que j’ai passée à retourner dans ma bouche ce bonbon inconfortable, dont les faces inégales ne conviennent jamais à la morphologie du palais, et que l’on fait indéfiniment tourner du bout de la langue en cherchant en vain sa position ergonomique.
Maman me prenait sur ses genoux, me demandait des nouvelles de ma maîtresse, refaisait mes nattes. Elle prenait le café avec ma grand-mère, racontait l’usine, ses collègues que je ne connaissais pas et que j’imaginais, avec leurs noms étranges : Olga, Mme Laraoui.
Je ne disais rien, je la regardais, je l’écoutais, me délectant du parfum amer qui s’échappait de sa tasse fumante.
« Clou d’acier, scier du bois, boisson chaude, chaude, chaude. »
Aussitôt que la belle dame que je nommais fièrement « Maman » disparaissait à l’horizon, ma grand-mère vidait le sachet de sucre candi dans un énorme bocal de verre fermé par un gros bouchon de liège et dissimulait le tout derrière la porte du buffet. Sans doute sa conscience lui commandait-elle de préserver mes dents en m’interdisant l’accès aux friandises. Mais comme cette interdiction était une mascarade, elle tournait vite les talons, allait se replonger dans son fauteuil pour reprendre son tricot inachevé, tandis que je piochais à larges poignées dans le bocal prétendu interdit. Le sucre aurait-il été si bon s’il avait été exposé sur la table de la cuisine ?
Mon trésor en poche, je courais rejoindre Sarah, et nous allions nous asseoir dans le pré, à l’orée de la forêt. Chaque morceau était soupesé, inspecté, commenté. Nous le pointions en direction du soleil pour en apprécier la teinte, la régularité et, collant notre œil à ce kaléidoscope incongru, nous voyions le monde en sépia. Puis tous étaient mangés, sans discrimination de forme, de calibre, de couleur.
Sarah avait découvert un jour dans son grenier de vieux manuels scolaires qui avaient appartenu à ses parents, et nous nous délections de leurs récits qui nous paraissaient les garants d’un savoir du passé.
Il nous semblait y retrouver la nostalgie d’un temps que nous n’avions pas connu. Des enfants blancs comme des linges, en short et jupette, évoluaient tantôt dans un décor bichrome, tantôt dans une scène aux couleurs criardes où les murs étaient tapissés de syllabes.
Dans cet univers de couleurs primaires, les enfants avaient pour prénoms Colette, Rémi, Marcel, et il n’était pas rare que l’un d’eux eût pour ami une tortue ou un ballon rouge, quand ce n’était pas un animal surprenant qui répondait au doux sobriquet de Tipiti.
Passé le premier manuel, qui se contentait de comptines bisyllabiques, les textes devenaient plus longs, plus élaborés, et les personnages se faisaient parfois de nouveaux amis. Rien d’extraordinaire ne leur arrivait jamais, mais l’extraordinaire résidait dans la pauvreté même de leurs aventures ; le merveilleux jaillissait d’un dimanche au parc à nourrir les canards ou à faire de la bicyclette. Ces beaux enfants sages, aux cheveux bouclés, dans leurs vêtements colorés à la gouache, manquaient autant de profondeur psychologique que d’originalité, mais, toujours propres, toujours obéissants, ils possédaient cette faculté étrange de susciter du rêve à partir de situations qui nous auraient profondément ennuyées dans la réalité.
Une sorte d’anachronisme, né des hasards du grenier, mêlait dans nos têtes les dessins d’Hélène Poirié et ceux de Sarah Kay, et dans nos rêves, nous portions des blouses en patchwork bleu et nous allions nus pieds batifoler dans des écuries plus propres qu’un sanatorium, en compagnie d’enfants munis de boîtes crâniennes d’hydrocéphales.
L’été, nous sortions nos dînettes afin de prendre le thé en terrasse ; parfois nos poupées étaient invitées, parfois nous nous suffisions à nous-mêmes. Les grandes vacances avaient une couleur d’or et de papillon. Ma grand-mère sortait le grand baquet qu’elle remplissait, et nos journées se passaient à explorer la faune aquatique dans les profondeurs abyssales de cet océan de fortune.

Peu avant mon entrée au CE1, Maman était venue me chercher, et nous avions passé ensemble une semaine de vacances en Bretagne. Le ciel avait été bien gris, et nous n’avions pas profité des plages. Nous avions envoyé à ma grand-mère une carte postale de Bigouden travaillant la dentelle.
Le temps maussade n’avait en rien entaché notre joie d’être ensemble. La pluie, le ciel gris, m’ont toujours plongée dans un état contemplatif proche de la méditation, et même à cet âge, je m’asseyais devant la fenêtre et j’observais avec admiration la puissance des éléments. Parfois, la pluie cessait et un timide sourire égayait le ciel. Les nuages alors se déchiraient lentement en longs lambeaux gris clair et disparaissaient peu à peu dans le néant. Le ciel avait un goût d’enfance qui s’étiole ; je n’en avais pas encore conscience, mais ces nuages fantomatiques emportaient avec eux des bribes entières de mon insouciance de petite fille, et les dessins qu’ils laissaient à l’horizon n’étaient que signe de mauvais augure. Nous avons passé ainsi de longues journées, Maman et moi, emprisonnées dans nos vacances au fin fond d’un paysage magnifique de désolation.
À notre retour, j’avais trouvé dans la cuisine de ma grand-mère la carte postée une semaine plus tôt, et je me souviens de cet étonnement qui m’avait saisie. C’était un peu comme si je remontais le temps. Cette carte, écrite de ma main, était arrivée là par un mystère qui me dépassait, elle m’avait devancée et attendue, et il devenait soudain si saugrenu de retrouver cette Bigouden affairée à son ouvrage en dentelle, sur le mur de la cuisine d’une maison jurassienne…
Maman m’avait laissée là et s’en était retournée dans sa cité ouvrière – les vacances étaient terminées –, et je restais désemparée dans ma forêt, avec ma grand-mère, mon kilo de sucre candi, mes albums de Sarah Kay et ma Bigouden que cela n’étonnait même pas.
La rentrée, cette année-là, fut plus froide que d’habitude. M. Millet avait remplacé Mme Coletta. Sarah gardait au teint les couleurs qu’elle s’en était allée chercher en Provence, tandis que je demeurais toute pâle de mes vacances pluvieuses.
Sarah était venue dormir à la maison le mardi suivant. Nous avions trouvé une petite balle faite de plusieurs dizaines d’élastiques de couleur, enroulés les uns sur les autres. Assises l’une en face de l’autre, nous la faisions rouler sur le tapis du salon en chantonnant.
« Marabout, bout de ficelle, selle de ch’val, ch’val, ch’val. »
Le soir tombait lorsque le téléphone sonna. Ma grand-mère lisait tout en tricotant. Concentrée sur sa lecture, elle laissait aller ses mains dans une série de mouvements automatisés qui me fascinaient prodigieusement. Le soleil s’était couché, il ne faisait ni jour ni nuit. On venait d’allumer la lampe, et la clarté de l’ampoule se reflétait sur la vitre ; on ne distinguait plus le paysage au travers. Un silence lourd pesait sur la pièce, à peine écorché par le bruit léger d’une page qui se tournait de temps à autre. Au milieu de ce calme olympien, la sonnerie du téléphone avait retenti comme un glas.
La conversation dura quelques secondes. Pourtant, quand ma grand-mère revint au salon, elle avait vieilli de cent ans. Ses yeux rougis semblaient ailleurs, loin, très loin, en contemplation devant un paysage invisible où elle semblait se perdre et d’où elle n’est jamais revenue.
Avec des gestes d’automate, elle ramassa la petite balle qui venait de rouler à ses pieds. Puis elle m’annonça d’une voix éteinte que le samedi suivant, Maman ne viendrait pas.

On m’a dit qu’elle avait eu un accident. Je ne me suis pas interrogée, à l’époque, sur le sens trop général de ce mot. J’ai cru à un accident de la route ; ce n’était qu’un accident de parcours. Je l’ai cru en forme de route nationale ; il était en forme de boîte de somnifères. Maman… Toi que j’ai si peu connue, finalement. C’est à cet instant-là, alors qu’il était trop tard, que je compris à quel point l’absence avait toujours été lourde, trop lourde. J’eus l’impression d’un immense gâchis.
De ce que je ressentis sur le moment, je ne saurais dire grand-chose. Est-il besoin de mots pour exprimer le désarroi d’une petite fille à qui la vie enlève sa maman ? J’eus envie de dire non, de refuser, et « on dirait que c’était pour de faux et qu’on s’était trompés ».
Et puis je finis bien par comprendre que ce n’était pas un jeu, et que ce n’était pas à moi de décider.
J’eus envie de fuir le plus loin possible de ce mauvais rêve, de sortir de cette médiocre pièce de théâtre où l’héroïne meurt à la fin.
« Fugitif, typhoïde, idées noires, noires, noires. »

Prix

Image de Printemps 2015

54 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Masayoshi
Masayoshi · il y a
Vraiment très attachant, pétri de sensibilité. J'adore.
·
Image de Noli Nola
Noli Nola · il y a
Touchant, écrit avec sentiments, j'aime.
·
Image de Lila Rouge
Lila Rouge · il y a
Merci beaucoup !
·
Image de Deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Quand on écrit avec son cœur, avec ses tripes on obtient ce genre de pépite. Mille bravos Lila, vraiment. Quelle richesse ! j'aimerais commenter chacune de vos lignes si finement ciselée.
·
Image de Lila Rouge
Lila Rouge · il y a
Ouah, quel commentaire ! Merci infiniment, vous me touchez beaucoup.
·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Le tiret cadratin m'a mené jusque ce texte qui sonne en moi comme un écho. Qui sent les parfums de l'enfance insouciante, brusquement déchiré par l'impermanence des êtres chers... Bravo pour faire ressentir toute l'émotion de ces moments...
·
Image de Lila Rouge
Lila Rouge · il y a
Merci beaucoup pour ce beau commentaire. Je suis très heureuse de savoir que je suis capable d'émouvoir.
·
Image de Origami 38
Origami 38 · il y a
Ça y est j'ai lu l'intégrale de Lila Rouge sur SE... vivement la suite + 1 très tardif
·
Image de Mirgar
Mirgar · il y a
Un texte sensible qui nous fait revivre nos jeunes années et où l'enfance est confrontée au drame ...Bravo!
·
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Un texte plein de sincérité et d'émotion, tendre et nostalgique. Coïncidence, j'ai également écrit un texte sur une petite fille qui perd un être cher « La neige, la sittelle et le grand-père ». Je vous en propose la lecture : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-neige-la-sittelle-et-le-grand-pere
·
Image de Lila Rouge
Lila Rouge · il y a
Je n'avais absolument pas vu ce commentaire... Je vais aller voir ce texte, en espérant que vous ne m'en ayez pas trop dit...
·
Image de Chloé
Chloé · il y a
C'est si bien écrit, très touchant.
Ton texte est juste super !!!
Je suis nouvelle dans cette communauté et j'aimerais bien que tu lises mon petit texte. Ton avis m'intéresse et je suis ouverte à toutes les critiques. Merci d'avance ;) http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-nouveau-presque-parfait

·
Image de Deleted
Utilisateur désactivé · il y a
J'éprouve souvent les mêmes difficultés que vous pour commenter, surtout devant des oeuvres qui me touchent beaucoup. En tout cas félicitations pour votre succès très-mérité.

Ici, si vous avez le temps, il n'y a aucun enjeu c'est hors-compétition : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/neunzehnhundertdreiundsechsig

·
Image de Ness
Ness · il y a
Merci pour toutes ces sensations et émotions partagées !
·