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Tribulations aquatiques et autres faits natatoires

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Machine armite

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Je lui ai bien dit au maître-nageur que tout allait mal finir. Et ben, voilà, c’est fait. Il a l’air malin, en tenue d’Adam, au milieu du bassin, avec son sifflet encore coincé entre les dents, son slip de bain déchiré et ses tongs Palm Beach, flottant joyeusement à ses côtés.
Toute cette histoire a débuté par ma peur irrationnelle de l’eau. Étant enfant, j’habitais à Montbéliard (tout à droite sur la carte quand vous êtes en face, sinon c’est à gauche) et l’été, à Montbéliard, vous avez deux possibilités : courir les bois ou vous baigner, au mieux, à la piscine municipale, au pire, dans les eaux vertes et troubles du Doubs. Cavaler dans la forêt, pas de problème, je savais faire, mais nager, c’était une autre paire de manches. Je me voyais déjà suffoquant au milieu des vairons, la bouche ouverte, sans planche de salut. Ne comprenant pas mon aquaphobie, ma famille a décidé d’agir.
Mon frère et ma sœur se sont improvisés maîtres-nageurs et j’ai pris ma première leçon de natation, au grenier, à plat ventre, sur un tabouret de cuisine. Encouragée par mes deux professeurs, je m’appliquais à nager la brasse. L’exercice, facile à première vue, vous compressait le ventre et vous laissait à moitié asphyxiée, ce qui n’allait guère me réconcilier avec le milieu liquide. Et puis, cet entraînement devenait carrément périlleux, pour l’apprentissage de la planche ou du crawl. Soit vous aviez les doigts explosés, à force de racler le plancher, soit vous vous chopiez un méchant tour de reins qui vous faisait ressembler à un Z, de face comme de profil. Bref, après avoir fait moult longueurs dans le grenier, mes aînés se sont lassés et ont passé la main.
Mon père n’est pas du genre à noyer le poisson mais plutôt à prendre le taureau par les cornes. Il faut dire qu’il a une approche toute pragmatique de la chose. Étant originaire de Gubbio, situé dans la belle province de l’Ombrie, en Italie, il a passé son enfance à la ferme. Du coup, il a appris à nager en imitant les animaux. De cette observation toute scientifique, est né un style natatoire original voire exotique. Bien décidé à m’inculquer sa méthode, nous voilà partis pour le lac de Neuchâtel, en Suisse. Plantée au bord de l’eau, je le vois se mouvoir avec aisance, dans les eaux grises du lac. Par contre, j’ai du mal à comprendre l’enchaînement de ses mouvements. Alors, il me dit : « Tou fait comme le chin. » Comprenez le chien... Ben voyons, ça coule de source. Je me mets à l’eau et je commence à mouliner des bras et des jambes comme ferait le premier cabot venu (enfin, je crois qu’il s’y prendrait ainsi). Et là, je bois la tasse du siècle. Mon père s’énerve et me dit : « Ma no, tou fait niporta quoi ! Vé, faut pédaler dassous ! » Comprenez, dessous. Alors là, j’improvise un mix de toutes les nages animales connues et non connues, tant et si bien que je finis par ressembler à un sémaphore, devenu un tantinet hystérique. Mon père lève les yeux au ciel et soupire « Zè souis disèspéré... tou es comme oune fer à ripasser ! » Exit les leçons de natation du paternel. Découragée, la famille a décidé de faire appel à des tiers et m’a envoyé en colonie de vacances à... Baume les Dames, un chouïa moins à droite sur la carte.
Baume les Dames, c’est comme Montbéliard, mais en pire. L’été, à part courir les bois, vous êtes très, très restreints, côté loisirs. Sinon... vous pouvez jouer aux osselets... Donc me voilà en villégiature pour quelques semaines dans cette charmante ville où nous dormions dans l’internat d’un établissement scolaire, le comble pour un cancre notoire. À mon grand désespoir, chaque matin, nous allions à la piscine municipale, construite au milieu de la seule ZUP du coin. J’ai cru que je n’allais pas survivre à cet exil.
Les moniteurs avaient une pédagogie toute empreinte de finesse et d’empathie, et pour apprendre à nager, nous nous rangions en file indienne, puis un à un, les animateurs nous prenaient sous les aisselles et nous jetaient à l’eau. Ensuite, ils nous laissaient barboter pour évaluer, sans doute, notre ligne de flottaison. Enfin, ils nous tendaient la perche. Je dois vous avouer que, dans ces conditions, je préférais jouer aux osselets. À la fin de mon séjour, je savais nager... mais uniquement sous l’eau. Je pense que les moniteurs tardèrent, plus d’une fois, à me tendre la perche, ceci expliquant cela.
Passons sur la méthode, concentrons-nous sur le résultat, j’avais franchi un cap mais il me restait à nager, en sortant la tête de l’eau. Cet été-là, je suis partie au bord de l’océan. Mes aïeux, que d’eau ! Et de l’eau qui remue, ça me changeait de la piscine municipale. Par contre, pour la natation, c’était pas gagné. Déjà, impossible de se mouiller en douceur, c’est-à-dire pro-gre-ssi-ve-ment, genre un doigt de pied puis le deuxième puis les deux en même temps... Là, vous êtes tout sec et dans la seconde qui suit, surpris par la fourberie d’une vague, vous vous retrouvez la tête à l’envers, avec la culotte du maillot de bain au niveau des genoux, la bouche pleine de sable. Autant tester une machine à laver. Mais, ne soyons pas négatifs, une chose est sûre, j’ai appris à tourbillonner sous l’eau, ce qui, malgré tout, n’était pas le but initial de la manœuvre. En conclusion, l’océan n’a pas facilité ma progression et a conforté mes talents de nageuse en apnée, en introduisant une variante acrobatique notable : la pirouette sous-marine.
Après ces turbulences océanes, j’ai tenté une méthode douce et zen : la gymnastique aquatique... De ma vie, je n’ai jamais vu autant de bonnets de bain à fleurs : avec des marguerites, des camélias, des pivoines... Un vrai jardin de Poséidon !
Et puis, la gym aquatique, c’est vachement accessoirisé. Vous avez des planches, des frites, des petits tapis, des matelas confortables, de la musique relaxante ! Bref, je me suis remise à tremper mais surtout à courir, à sauter, à danser, à pédaler, ce que je savais déjà faire sur la terre ferme. À la gym, je me suis faite des bonnes copines. Avec elles, j’ai tout appris sur les lumbagos, les sciatiques, les vertèbres soudées et autres rhumatismes. Par contre, mon problème n’était pas résolu ! Je restais une farouche adepte de la brasse coulée.
Alors, j’ai décidé de m’adresser à un vrai pro : le maître-nageur de la piscine municipale.
J’ai pris d’emblée le « pack dix leçons ». Au début, ça s’est bien passé. Nager en suivant le bord du bassin, avec en surplomb, les jambes poilues du maître-nageur, c’était simple, voire plaisant. Ensuite, j’ai enchaîné les longueurs, rassurée par ma planche, fendant l’eau comme la proue du Charles de Gaulle. Pour la première fois, je prenais confiance. Seulement, le maître-nageur m’a agacé lorsqu’il m’a demandé de sauter dans le grand bain... pour finir par me tendre élégamment la perche, avec un drôle de sourire en coin. Pour sûr, dans une autre vie, il a été moniteur à Baume les Dames. Et puis, tout s’est franchement gâté lorsqu’il m’a dit de sauter du petit plongeoir. Là, j’ai refusé tout net en lui disant que le coup du saut, je le sentais pas. On allait, sans conteste, au-devant de quelques déboires, risquant ainsi de torpiller notre belle collaboration. Alors, il m’a rassuré « N’ayez crainte, je suis derrière vous ! »
Dans un ultime geste de survie, ne pouvant plus reculer, j’ai fermement agrippé le premier objet venu et ce fut le mini slip de bain du maître-nageur.
Pourtant, c’est pas faute de l’avoir prévenu...

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Yoann Bruyères · il y a
J'adore ce style léger très naturel et qui tourbillonne un peu, et le texte est drôle merci !
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Mog · il y a
Un peu fou, et j'aime cela !
Peut-être passerez-vous par ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/mot-d-amant

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Perle Vallens · il y a
Truculent, réellement très drôle, j'ai beaucoup aimé, merci !
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Machine armite · il y a
Merci beaucoup j'espère encore réchauffer vos neurones par quelques franches rigolades Machine
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Marie No · il y a
Des tribulations aquatiques super drôles ! Vous maîtrisez à merveille le registre humoristique, quel style !
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Machine armite · il y a
Merci beaucoup j'espère vous offrir encore quelques franches rigolades...Machine
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Sourisha Nô · il y a
c'est excellent, décapant, déjanté et j'adore ça..!
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Machine armite · il y a
Merci beaucoup Machine
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Moniroje · il y a
Dès les premiers mots et jusqu'au dernier..
je n'ai été que sourire!!!
Merci et bravo!!

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Machine armite · il y a
Merci beaucoup j'espère vous faire encore sourire surtout par ces temps de grisaille!! Machine
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M. Iraje · il y a
Un apprentissage hilarant ☺☺☺ !
(Et après le Doubs, si tu le souhaites, c'est en Isère que tu peux me retrouver .... http://short-edition.com/oeuvre/poetik/d-isere-a-aujourd-hui)

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Machine armite · il y a
merci à vous c'est sympa Machine
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Landry des Alpes · il y a
J'adore vote style tres spirituel, le titre parfait, le début accrocheur, l'accent italien, les épisodes natatoires tous plus drôles les uns que les autres et la chute évidemment slipée... Bravo! J'ai hâte de lire d'autres de vos tribulations...
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