Transparence de la désespérance

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Je ne comprends pas pourquoi j'écris, ni comment. C'est tout ce que je peux dire. À certains moments, un être que je ne connais pas prend possession de mon esprit et écrit des choses que je  [+]

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Chloé sentit une grande lassitude l'envahir à la contemplation des cartons qui embarrassaient le studio dans lequel elle venait d'emménager.
Pour sa première nomination en tant que professeur d'arts plastiques, elle n'avait pu échapper à une petite ville du nord de la France et avait dû quitter Paris la mort dans l'âme.
Le fait d'être séparée de Pierre, qui terminait des études aux Beaux-Arts, n'y était pas pour rien. Il était venu l'aider à s'installer, puis était reparti ce vendredi, la laissant seule pour affronter les deux derniers jours avant la rentrée. Elle lui en voulait de n'être pas resté plus longtemps. Un parfum d'histoire d'amour finissante flottait dans l'air. Par instant, l'idée de tout abandonner et de rentrer à Paris lui traversait l'esprit.  Depuis qu'il était parti, elle n'avait pas bougé, recroquevillée dans un fauteuil avec pour seul paysage le désordre de la pièce et, par la porte-fenêtre du balcon, un ciel bas et gris.
Puis elle eut un sursaut. Elle devait absolument faire quelque chose pour ne pas sombrer davantage dans la mélancolie et elle décida de sortir.
Avec Pierre, la veille, ils s'étaient promenés dans la ville et avaient été attirés par une affiche annonçant une exposition de peintures d'artistes locaux. En y allant, elle aurait l'impression d'être encore avec lui. Elle mit son imper et bien lui en prit car, sitôt dehors, il se mit à pleuvoir. Le temps qu'elle parvienne à sa voiture, elle était trempée.
L’événement avait lieu un peu à l'écart de l'agglomération, dans une usine désaffectée. Elle vit plusieurs bâtiments en briques rouges et entra dans le seul qui était éclairé.
Elle franchit un porche et déboucha dans un long couloir à la peinture de la couleur de l'eau croupie. Au fond, dans un trop grand espace, quelques tableaux s'offraient à  la vue de visiteurs qui les examinaient en silence. Elle en fit le tour, guère séduite par ce qu'elle ressentait comme autant de mauvaises imitations de peintres connus. Un peu à l'écart, l'ambiance semblait plus animée autour d'un buffet. Quelques notables devisaient, une flûte de champagne à la main.Cet endroit-là n'était pas pour elle, elle ne connaissait personne. Chloé décida donc de partir et, alors qu'elle jetait un dernier regard à une toile représentant un enchevêtrement de lignes n'aboutissant nulle part, un homme l'aborda.
— C'est triste, n'est-ce pas ? lui dit-il.
— En effet, lui répondit-elle avec un sourire.
Il était grand, mince, il devait avoir une soixantaine d'années. Elle remarqua son long nez et ses yeux gris derrière des lunettes sans monture. Une certaine froideur émanait de lui.
— Ce que je préfère ici, continua-t-il, c'est l'étrangeté des ateliers abandonnés. Cela vous plairait-il de les visiter avec moi ?
Elle accepta, sans trop savoir pourquoi, sinon, peut-être, en dehors de l'intérêt de cette découverte, le fait de rencontrer, dans sa détresse, un être humain à qui parler.
Ils sortirent, traversèrent une cour pavée pour entrer dans un autre bâtiment qu'elle n'avait pas remarqué en arrivant. Faiblement éclairé, il paraissait austère.
Dès l'entrée, elle vit une horloge pointeuse et, de chaque côté, des panneaux de bois dans lesquels on enfilait les cartes de pointage. Quelques-unes étaient encore là, elle les prit et lut des noms de femmes à haute voix.
— Ma mère a travaillé ici, dit-il.
Gênée, elle ne trouva rien à répondre et reposa les cartes dans les cases appropriées.
En se retournant, elle découvrit un endroit entièrement vitré, comme un aquarium, et devina qu'il devait s'agir du bureau d'un gardien chargé de contrôler les entrées et les sorties. Un peu plus loin, on débouchait dans un immense local dans lequel on apercevait encore quelques machines à coudre entassées dans un coin. Elle remarqua que le bureau du contremaître était, de ce côté-là aussi, entièrement transparent, pour lui permettre, sans doute, de surveiller les ouvrières. Au fond de la salle, un escalier en fer menait à une mezzanine où d'autres bureaux, pareillement vitrés, permettaient d'avoir une vue plongeante sur l'atelier. L'ensemble était lugubre. Elle imaginait toutes ces femmes et la montagne de pièces à assembler, le plus rapidement possible, dans l'assourdissant cliquetis des machines et sous une surveillance constante.
Elle se demandait comment on pouvait, jour après jour, travailler dans un pareil endroit, sans cesse épiée, et comme elle allait faire part de ses pensées à son guide, elle vit qu'il s'était dirigé vers la sortie.
Elle le suivit et tous deux restèrent silencieux jusqu'à ce qu'ils soient de nouveau dans la cour, à l'air libre.
— Venez-vous souvent ici ? lui demanda-t-elle.
— Quelquefois, quand je pense à mon enfance et à une scène particulière, alors que j'étais âgé de six ou sept ans, et que ma mère m'a emmené avec elle dans ces bureaux, là-haut, espérant sans doute, par ma présence, émouvoir un chef d'atelier et le faire revenir sur sa décision de la licencier alors que moi, surplombant cet enfer depuis la cage vitrée, je ne comprenais pas qu'elle supplie d'y rester. Tout était transparent et désespérant. Je dois partir, ajouta-t-il à voix basse, promettez-moi de revenir ici et de penser à ces femmes.
Il avait exprimé cette dernière phrase avec une gravité qui la surprit.
— Je le ferai, dit-elle.
Et, alors qu'il s'éloignait, elle lui cria : « Et je penserai à vous aussi », mais ses paroles se perdirent, de même que la silhouette de son compagnon d'un instant, dans la brume du soir qui tombait.
Elle rentra chez elle troublée et eut du mal à trouver le sommeil.
La semaine se passa au mieux. Ses élèves se montrèrent calmes et intéressés et ses collègues plutôt sympathiques, dans l'ensemble.
Comme Chloé en avait fait la promesse à l'inconnu, elle retourna sur les lieux le samedi suivant. Elle ne parvint pas à retrouver les ateliers, mais une pancarte la guida jusqu'à une bibliothèque. Elle y entra. En flânant entre les rayonnages, elle découvrit, rassemblés sur une petite table, des ouvrages relatant le passé de la manufacture de la ville. Certains étaient à vendre. Elle en prit un, attirée par son titre étrange : Transparence de la désespérance. Et, en regardant la quatrième de couverture, elle eut un choc : l'auteur en photo était l'homme qu'elle avait rencontré.
Elle paya à la bibliothécaire la somme due pour acquérir l'ouvrage et l'interrogea sur l'auteur. C'est bien volontiers que celle-ci l'informa que c'était un enfant du pays qui, après avoir quitté la ville et fait des études d'historien, était revenu sur les lieux pour écrire sur la vie des femmes travaillant dans ces filatures, dont sa mère. Chloé ne s'était donc pas trompée. C'était bien l'homme qu'elle avait rencontré.
Elle eut soudain envie de le revoir et demanda à la bibliothécaire s'il serait possible d'avoir son autographe.
Celle-ci la regarda bizarrement et lui répondit d'un air navré :
— Ce n'est pas possible, hélas, il est mort la semaine dernière.
Et comme Chloé la questionnait, elle expliqua qu'on l'avait trouvé foudroyé par une crise cardiaque le soir du vernissage de l'exposition de peinture, à quelques pas de là, dans la rue.
Chloé se souvint de ses paroles. « Je dois partir... » lui avait-il dit. Bouleversée, elle confia à la bibliothécaire qu'elle l'avait justement rencontré le soir du vernissage, dans la salle d'exposition.
— C'est impossible madame, Monsieur le Maire y était et il l'a attendu toute la soirée, en vain.
Chloé, décontenancée, insista en lui expliquant qu'ils avaient visité les ateliers ensemble.
— Quels ateliers ? lui demanda la bibliothécaire avec douceur. Les ateliers de la manufacture ont été démolis il y a longtemps. On a construit une école maternelle à la place.
Tout sembla soudain irréel à Chloé. De cette bibliothèque qu'elle n'avait pas remarquée la semaine d'avant à cette femme aux cheveux roux qui continuait à lui parler et qu'elle n'entendait plus. Sans savoir comment, elle se retrouva à l'air libre, courut jusqu'à sa voiture et s'enfuit.
Arrivée dans son studio, elle se précipita dans la salle de bains pour s'assurer, dans le miroir, qu'elle existait toujours. Elle tremblait. Elle pensa appeler Pierre mais y renonça. Étendue sur son canapé-lit, elle se mit à pleurer.
Au cours des jours suivants, elle se remit un peu de sa frayeur et dut apprendre à vivre avec son fantôme. Elle n'y pensait pas en permanence mais, de temps à autre, sa présence s'imposait dans son esprit. Elle le voyait très nettement, contrairement à Pierre dont les traits devenaient flous dans son esprit. Parfois, quand elle dessinait, elle avait l'impression qu'il regardait par dessus son épaule. La nuit, quand elle se réveillait, elle percevait sa présence dans la pièce. Elle se sentait devenir folle mais n'osait en parler à personne.
— C'est pourquoi j'ai pensé à toi, me dit-elle. Tu es ma seule amie et je n'ai personne d'autre à qui raconter cette histoire. Je te remercie de m'avoir écoutée. Je suis soulagée d'un grand poids. Je te laisse.
Elle semblait, en effet, plus légère alors qu'elle dévalait les escaliers de l'immeuble en me faisant un petit signe d'adieu.
Quelques jours après, elle me confirma au téléphone que son fantôme l'avait quittée.
Et pour cause, c'est pour moi qu'il s'est pris d'affection. Il ne me quitte plus depuis qu'elle m'a raconté cette histoire. Peut-être n'auriez-vous pas dû me lire. Il se pourrait que, bientôt, j'en sois débarrassée et qu'il vous hante à votre tour.

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