Train de nuit

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Je suis un être plutôt instable, un tantinet introverti.Mon gout néanmoins principal va à la poésie, de préférence gaie, limpide, évidente, sans trop de mystère, compréhensible aisément  [+]

Un coup de botte magique de Gulliver dans une fourmilière humaine. Paris, la gare de Lyon grouille comme une fête foraine. Dire qu’elle est noire de monde, quelle bien inexacte image ! En effet, en cette soirée tiède d’un jour ensoleillé de juin, la foule ondule en un patchwork où dominent les couleurs claires. Moi, petit provincial si peu habitué à une telle cohue, ma marche, hors rythme de bousculade, constitue un obstacle, un écueil submergé par une marée montante. Je dois ressembler à un pingouin d’une autre planète, sac à dos genre tyrolien sur mon blouson de cuir lustré, ciré, acheté d’occasion chez un fripier.
Pour la première fois de ma jeune vie, je monte dans un train de nuit pour descendre vers le Midi, un long voyage assis. Le flux bigarré – quelle promiscuité hétéroclite ! – a vidé le quai pour s’engouffrer dans les voitures. Les compartiments se muent en alvéoles d’une ruche remuante d’abeilles nerveuses. C’est le début de la décennie cinquante. A cette époque , la multitude voyage en 3° classe, la 2° est déjà une classe de luxe, quant à la 1ère elle n’existe que sur les trains de grand renom, genre Orient-Express.
Je suis bon dernier à prendre ce train terminus Marseille.
Le train est bondé. Suis-je condamné à voyager debout, la nuit entière ? Après avoir bourlingué dans le couloir de plusieurs voitures, je découvre un compartiment certes plein comme un œuf, mais où n’apparaissent que sept têtes alors que chaque compartiment offre huit places, deux fois quatre assises en vis-à-vis. Dans le fond, un creux exigu à peine décelable, entre deux dames au gabarit fort disparate. J’y accède avec difficulté en grommelant des pardons. De plus, le passage entre banquettes déjà encombré de tant de genoux est obstrué de bien particuliers bagages. Je suis obligé de glisser les pieds à la manière d’un fildefériste. J’ai l’impression de n’être pas le bienvenu. Ces voyageurs sont à priori peu amènes Le petit creux est à peine suffisant pour y caser ma dégaine filiforme dépourvue de la moindre once de graisse et ne dépassant guère le demi-quintal.
En première étape, gêné aux entournures, je conserve mon sac sur les genoux. Ainsi, à ma droite, entassée dans le coin fenêtre, une grosse dame, une matrone à la poitrine proéminente sous un double menton. Une femme valeur deux, en amplitude, j’entends ! Lors de ma venue, elle a bien tenté de se resserrer, mais sans succès. Vu l’ampleur de son popotin, pour ses fesses abondantes, une place normale s’avère donc insuffisante. Seul un maigrelet dans mon genre peut se satisfaire de la portion congrue demeurée disponible. Sur son giron épais tel un rembourré couffin, un mignon et minuscule petit chien somnole, gracile comme une poupée Barbie.
La chair pléthorique de la mémère à son toutou rayonne comme un soleil, un volcan prêt à exploser de lave incandescente, du moins une géante bouillote ! D’une paume, c’est sûr moite, elle caresse, lovée sur ses genoux tel un fœtus, une pelote d’alpaga qui demeure stoïque comme un torchon. En conclusion, moi Tintin, elle, la Castafiore qui a embrigadé Milou.
Enserré entre deux femmes, celle de gauche, bien contre aussi, ne me procure aucune gêne, bien au contraire. C’est une dame coquette vêtue d’un enveloppant tailleur couleur améthyste, un habit chic, classique, sans extravagances dans lequel se moule, avec grâce, un corps aux formes mures. Elle pourrait être ma jeune mère ou ma grande sœur ainée. Je la détaille par le menu. Sous des sourcils redessinés et de longs cils de poupée, deux yeux vifs rutilent tels d’opalescents rubis. Ses longs cheveux auburn en nappe envahissent son col et ses épaules .Côté haut, côté bas, sa taille s’évase en une charnelle et cossue anatomie de sorte qu’elle s’en affine. Ainsi, une prégnante poitrine affiche sa proéminence en un encorbellement d'apparat charnel. Ses fesses joufflues s’amenuisent, par-delà son long jupon, en jambes fines prolongées de talons aiguille. Ses lèvres pourprées, légèrement entrebâillées invitent à la rapine d’un baiser. Décortiquer ainsi une femme certes attirante, mais appartenant à ma précédente génération, c'est inquisiteur, quasiment incestueux !
Le quatrième voyageur de notre banquette, je l’entraperçois, il est masqué en partie par ma charmante voisine. Son aspect ne m’interpelle guère. C’est un vieux monsieur dans un strict habit noir râpé qui a perdu son lustre. Son torse, un bien rond tonnelet dans un gilet où pendouille une chaine argentée qui disparait dans une fente où se cache – je le sais – un ognon comme celui de mon grand-père. Un détail disgracieux : au niveau de sa pomme d’Adam, un amas de peau flottante lui fait un cou de dindon. Il pourrait glouglouter, toutefois il reste muet comme une carpe.
J’ai une vue imprenable de mirador sur la banquette d’en face : un petit monde hétérogène. Face à moi, une jeune et pâle religieuse enveloppée de pied en cap dans son ostensible linceul d’accoutrement de servilité à Dieu. Sa large cornette déploie, tel un oiseau céleste, ses larges ailes par-dessus une figure tronquée de Madone aux lèvres pincées, fines, exsangues ; pour les régénérer, il leur faut un mâle baiser. Mécréant, je suis disposé à fournir un tel service sacrilège !
À côté de la nonne, dans le coin fenêtre, une rose d’ostentatoire contraste est assise : une ode voluptueuse à la vénusté, éclatante dans la splendeur de sa fraiche jeunesse, un canon de beauté de couverture de magazine. Une minirobe coquelicot, décolletée, justaucorps accentuant une taille de guêpe, une longue chevelure chatoyante comme l’onde drue des blés murs s’égaille en longues volutes aux reflets gorge-de-pigeon. Dans ce visage au teint laiteux de Scandinave, brillent des yeux turquoise, diamants vivants couleur lagon. Subjugué, trop freluquet, si peu audacieux, je n’ose guère l’admirer qu’à la dérobée. Elle a une attention toute maternelle pour un panier en osier qui obstrue le passage à nos pieds. Dans ce panier, plutôt un berceau, un long et épais écheveau angora blanc aux nuances bleutées, c’est un énorme chat chinchilla qui étale sa flemme. Ce voyage me transforme en matelot. À bâbord, un lis indigo, droit devant, côté tribord, une rose rutilante, mais cueillir de telles fleurs, quelles gageüres aussi sottes que de désirer décrocher la Lune et Vénus !
À la suite, un homme accompagné – je présume – de son fils calé dans le coin côté couloir. Ce père, un gaillard haut et large comme un chêne par rapport à sa voisine, la nonne que j'assimile à une fleur non éclose, prisonnière dans son cocon. Un géant taillé à la serpe, débardeur genre Obélix, musculeux. Une carrure de pilier de rugby. Au bout de ses bras qui saillent et rendent rebelles les manches de son veston de toile fine, non pas des mains, mais de velus et brunis plateaux de large pelle. Le fils a de qui tenir. Un titi rose et boutonneux, à la chevelure en brosse épaisse comme un gazon britannique tondu, mais fauve. En matière d’âge, je suppute que je le précède d’un lustre, mais sur une balançoire à bascule avec lui – c’est évident – j’occupe la position haute. Armé de son Opinel, le père tranche le rondin d’un gros saucisson qui embaume de sa cochonnaille le compartiment. Il mâchonne sans discrétion, quand il entrouvre sa large bouche on dirait le hublot d’un lave-linge au cours d’une battée ! Il distribue des portions de pain et de charcuterie à son rejeton, l’enfant ogre mordille à pleines dents, il engloutit goulument ; son gosier en frémit. Chacun d’eux, entre roulantes bouchées, s’arrose le palais d’une rasade d’un vin d’encre de gargote puis « s’essuie d’un revers de manche les lèvres ». Calée entre les jambes du jeune gaillard en culotte courte, une cage ronde grillagée, conique, en forme de iourte. Dedans, un perroquet bariolé et braillard se dandine sur son perchoir. Les pattes englouties sous son ventre, il me fait des clins d’œil de son vindicatif regard noir. Voilà le tableau, d’une part l’expression du sexe fort sans fioritures, d’autre part celle du sexe supérieur étalant sa grâce féminine.
Le train fonce dans la nuit caquetant sur les jointures des rails. C’est une musique scandée, régulière, presque agréable. J’y mets des paroles, les prénoms de mes amies avec qui, hier encore, je sautais à la corde, je jouais à la marelle, elles m’applaudissaient lorsque j’arrivais au ciel. Heureux temps de l’innocence ! Maintenant, je rêve trop du septième !

« Bonsoir, messieurs dames, contrôle des billets, s’il vous plait. » C’est le contrôleur, un homme plutôt grand qui doit se casser pour rentrer. Armé d’un poinçon, casquette avec trois étoiles dorées, ce doit être un contrôleur au long cours ! Complète cette constellation, le macaron SNCF fait de ses quatre lettres entrelacées, symbole de l’unification des anciens réseaux. Un papier rose ou un petit carton bis brandi, chacun prouve que, de son voyage, il a réglé le prix. Contrôle rapide et courtois terminé. C’est alors que le minuscule Milou indécelable, tapi sur les genoux replets de la Castafiore, se met à japper... à son grand tort. Le contrôleur, illico, fait volteface. Il voit le petit animal redressé : « Madame, dans le train, tout chien doit acquitter le cout d’une demi-place. » La gorge, la figure de la grosse dame, de rubescentes, deviennent écarlates. Ses yeux lancent de coléreuses hallebardes, ses pupilles outrées éclatent : « Comment ! Mes voisins, eux ont le droit à la gratuité pour leurs animaux bien plus gros. Voyez le jeune homme avec sa cage digne d’une ménagerie de chez Bouglione, on pourrait y être mis le nouveau-né d’une lionne. Veuillez constater, la jeune fille, son chat siamois gros comme un castor, d’un seul coup de dent, il engloutirait mon petit trésor. » Le contrôleur dressant sa haute stature, comme à regret : « Que voulez-vous, Madame, je suis là pour faire appliquer le règlement »
– Allons, Monsieur le Contrôleur, en la circonstance, admettez que votre règlement mérite d’être appliqué dans l’esprit, mais non pas à la lettre. »
Belle réplique digne d’un avocat convaincant. L’homme à la casquette se retire souriant et, conquis, un tantinet narquois, conseille : « Madame, apprenez donc à votre chien à miauler. »
Lumière éteinte, propice à une somnolence scandée par le galop du train, personne ne pipe mot. Toutefois, Milou, de temps à autre, se secoue et doucement gémit. Le perroquet, en écho, grogne des insanités dont, à ma guise, j’invente les termes : « Et toi, grosse mémère, certes ton toutou est un minus, qu’il voyage gratis, d’accord, mais toi, tu occupes, en contrepartie, deux places ! ».Le troisième membre de la ménagerie embarquée, le gros matou semble hiberner comme une marmotte, il a dû ingurgiter un sédatif .
Puis, le bercement du train aidant, je somnole. En revanche, ma voisine, la coquette indigo, s'endort bien fort à tel heureux point que sa tête alourdie par son sommeil sombre sur mon épaule ( dieu merci, heureusement que ce n'est pas la bouille de la Castafiore ! ) . Je suis charmé d'un tel abandon que je crois pourtant inconscient, tout disposé à assurer cet agréable rôle de bon samaritain de literie. Son haleine calme, régulière, tiède, se mélange à la mienne certes moins sereine. Je la hume, l'avale comme la fumée bleue d'un opium qui allume et attise illico de bien lubriques vœux. Une, deux, trois mèches éparses de son épaisse chevelure s'abandonnent en une caresse bienvenue sur ma comparse joue, telle de la soie dont les fibres étrillées s'éparpillent dans le jeu capillaire léger et tiède provoqué par le zéphyr de son souffle. Une autre longue mèche égarée, plus légère, s'est relevée et étale sa guipure qui s'effiloche, tremblotante, sur mon nez, ma bouche, ma figure. Dans mes narines, une odeur chaude de thym. Sur mes lèvres, quelques cheveux doux comme des fils de satin . Je suçote, comme un lapereau pas encore sevré, ces quelques brins. Sous ma lippée, un goût végétal de brindilles de noble et filandreux lin en guise de la saveur d'un baiser volé. Ces lèvres où j'aimerais commettre un tel larcin sont si proches ! Nos genoux, fortement aidés par la tendance des miens, s'approchent. Ah oui, je sais qu'il y a là anguille sous roche ! C'est indéniable, nos têtes disparates sont accolées, j'ai l'impression que nous partageons le même oreiller et, extrapolant encore, d'être lovés dans la même alcôve. Oreiller de fortune, oreiller de bonne fortune, son lourd sommeil de femme comblée semble y trouver une réelle aisance. Sur ma joue, mon épaule, totalement elle se relâche. Bien qu'ankylosé, je n'ose bouger, par peur de la réveiller, par crainte de briser cet instant charmant où nous sommes - c'est ma crédule conviction - là comme deux amants fatigués de Peynet écoutant le chant du train qui rythme sur les interstices du rail, telle une complainte à notre future séparation, son bourdonnant chemin. Souhait cosmique et incongru, je souhaite que ce voyage dure hors du temps, aussi longtemps qu'un périple jusqu'à l'intouchable Neptune et que l'inévitable aurore précoce dont la destinée est de la réveiller jamais à nouveau ne se rallume.
Moi, bien qu'éveillé, je vis une période onirique. Figé pour respecter sa léthargie, figé dans le plaisir de l'étreinte de nos têtes, en revanche mes genoux bien que jouxtant agréablement les siens ne sont soumis à aucune contrainte d'immobilité. De plus, je ressens le besoin de remuer les jambes. Donc, je les détends, les allonge, les délasse. Une fois étirées, je les resserre par mégarde-je le jure- sur celles de la passagère d'en face. Un instant, incrédule, je suis gêné de cet incongru geste de la part d'un vil pécheur à l'encontre d'une future odalisque du harem céleste. Ma jeune et trop enveloppée sœur de religion ne refuse pas la coquine pression de mes guiboles païennes sur ses jambes saintes. Elle ne récrimine pas. Je devine même plus précisément à l'occasion de ce contact des jarrets bien réels, bien galbés de femme . Goujat, animé du désir maléfique d'enfreindre la bienséance, cette fille est trop blindée, j'ai envie de faire voler en éclats, en charpie ses habits d'oiseau de peine, en quelque sorte de la défroquer !
J'aimerais lui dire: "Votre religion misogyne vous juge pas assez pure pour être prêtre, permettez, je ne comprends pas votre comportement de soumission ! ". Mais, je sais, autant prêcher dans le désert, la foi ne s'explique pas !
Mécréant, je considère que sous ce blindage, il existe un corps d'antique prêtresse et y somnole, comme la graine du désert qui attend l'ondée, une chair chaude, vivante, ardente de Diane ou d'Artémis, susceptible de vibrer sous la douceur d'une caresse. Tant pis, je galope sans vergogne, je transgresse ! La chasteté n'est-elle pas chez un être jeune une conduite contre nature ? Pour moi, c'est évident !
La Belle au chat dormant qui somnole avec son berceau sur les genoux n'appartient pas à mon challenge, donc je me limite à considérer les deux autres femmes. Selon moi, l'une est une beauté qui s'exhibe, l'autre une beauté qui se camoufle. Sot prétentieux, j'invente les avoir à ma botte, enfin à ma main, je m'attribue des qualités de Don Juan. Je prends mon pied dans deux escarpins différents. Mes chevilles vont exploser d'être aussi pédant !
Face à cette dualité, je crains d'être encore plus âne que celui de Buridan. Jamais, l'une ne sera, ma botte de foin en guise de couche. Jamais, l'autre ne sera mon seau d'eau, la fontaine où j'irai me désaltérer.
Noyé dans mes sottes conjectures livresques, de temps à autre, j'émerge conscient.
Avec chacune d'elles, c'est patent, existe, dans la pénombre, un évident et physique lien qui a un parfum de complexité plaisante et singulière, il souffrirait d'être tranché tel un nœud gordien. Laissons le suivre son cours, faire sa cour et exhaler sa fragrance d'interdit. Tout cela ne sera bientôt qu'un souvenir anodin de malandrin, une passade de nuit blanche, dans un train, sans influence sur mon jeune destin. Comme un oiseau de mauvais augure, j'ai la prétention de désirer croquer d'inaccessibles proies. C'est évident, dans ma dégaine de piètre chasseur sans flèches dans son carquois, je suis bien inapte à sonner l'hallali car mes deux bichettes proches pourtant de ma gibecière ne sont guère aux abois !

Le train traverse sans arrêt une grande gare. A cette occasion, il nous secoue nettement plus, à la manière d'un gros chien mouillé qui s'ébroue et remue sa cohorte de passagers, en quelque sorte ses puces ! Je lui suis reconnaissant de ces secousses qui me ramènent à la raison .
Une dizaine de minutes plus tard, le train s’arrête en Avignon. Côté Provence, Potron-minet souffle déjà sur les cendres mauves de la nuit pour ranimer les brandons de son aurore.
Remue-ménage dans le compartiment . Bon nombre de voyageurs sont arrivés à destination. D'abord, le colosse, solide percheron en compagnie de son poulain roux qui pousse devant lui, à bout de bras, sa grande cage mongole dans laquelle le perroquet chahuté crie, s'affole en mordillant, furieux, les barreaux de sa geôle. Ensuite , la Vénus scandinave emmène avec précaution son panier plein à ras bord, telle une Cendrillon portant son carrosse où son prince charmant angora se pelotonne endormi. Puis, notre muet papy dindon se coiffe de son chapeau genre Dupont-Dupont et s'extirpe, ankylosé, de son siège, en soupirant. En dernier, un lourd convoi composé de l'ample Castafiore et de minus Milou . Je lance un trait d’humour à l’adresse de la dame : « Madame, votre toutou qui a fait un long voyage gratuit, désormais vous pourrez l’appeler Ulysse. » Le déplacement de sa chaude et massive corpulence crée une mouvance de l’air qui chatouille mes narines et me fait éternuer. Cela lui offre la rituelle réplique. Donc, dotée d’un vif esprit de répartie – je le sais déjà –, ici empreinte, en complément, d’autodérision, elle rétorque : « Que Dieu vous bénisse et vous fasse le nez aussi gros que j’ai la cuisse. Adieu, monsieur l’éléphant, quelle belle trompe vous avez ! »
Canidé, félidé, oiseau exotique, pachyderme, quelle ferroviaire ménagerie !
Ainsi, si je puis dire, je me retrouve seul avec mes deux dulcinées, quand le train redémarre.
Dieu ! J'insiste, qu'elles sont différentes. L'une, dans son habit structurant, élégant sans excès, rend attrayantes les ressources sensuelles de sa chair. L'autre annihile ses mêmes richesses anatomiques en les camouflant sous un vestimentaire séquestre, comme désireuse de réduire en jachère une terre fertile !
Oui, mais comme craint depuis le début de cette aventure, maintenant , c'est couru, le charme de conte de fée que je me suis inventé est définitivement rompu. En effet, ma concubine voisine, au sommeil lourd, dérangée par le brouhaha de la cohorte quittant le compartiment, s'est réveillée à la fin de cet épisode. D'une main de fer dans un gant de velours dirais-je, elle retire la mienne restée sur ses genoux. Elle se redresse, sa tête quitte mon épaule. Puis, elle camoufle un bâillement de son autre paume. Comme une personne dérangée dans un profond sommeil, elle semble faire la moue. Dans un correctif demi-sourire, elle murmure : " Veuillez m'excuser jeune homme ". Jeune homme ressenti ici comme condescendant de la part d'une femme jeune mais mûre, pour calmer les élans prétentieux d'un adolescent. Voilà une façon courtoise, ferme, efficace pour mettre les pendules à l'heure. Chaque génération gravite sur son propre méridien, en télescoper un autre s'avère souvent être un fiasco!
Sans réflexion, ni hésitation aucune, ma réponse a fusé, honnête : " Ne vous excusez pas madame, tout le plaisir fut pour moi ". Puis élogieux : " Elle est tellement douce et légère, votre tête". Peut-être est-ce mon exaltation contenue, maintenant brisée par la réalité, qui a activé ainsi une inhabituelle verve et ébréché ma courante timidité ? Ma voisine, un court instant interloquée, se ressaisit et enchaîne : " Sous vos airs de grand gamin, vous êtes déjà plutôt un gentil coquin et un bienveillant gredin ! ". Puis, un tantinet malicieuse, elle ajoute : "Certes, je me suis abandonnée exténuée sur votre épaule en guise d'oreiller, geste à priori inconvenant, mais je suis rassurée maintenant car c'était avec votre accord implicite. En compensation, je vous décharge de ma proche présence et m'en vais m'installer à la place du perroquet". Voilà un bien injuste et cruel dédommagement, une double peine, j'en reste coi, en panne de toute réplique. L'idylle que j'avais inventée est mise à mal. Je n'avais rien d'un loup, pas plus qu'un mouton dans les jupes de sa bergère !
En contrepartie, inconcevable, insatiable, à défaut, je m'intéresse à nouveau à ma nonne restée bien indifférente, silencieuse. J'ose la regarder comme un jeune homme lorgne une convoitée jeune fille. Evidemment, je ne vois guère que la douceur de vierge de son visage de vitrail et même pas ses chevilles. Je tente une timide conversation à la fois de circonstance, à la fois un tantinet moqueuse :
-" Ma sœur, avez-vous connu, dans notre païenne promiscuité, durant cette nuit, un juste et sain repos ?
Son regard de Joconde reste impassible, d'une voix mesurée néanmoins sermonneuse, elle répond :
-" J'ai prié notre Dieu pour que de nos cœurs, nos âmes, nos corps, il chasse le démon .
J'en déduis que j'ai mis sur le gril l'humaine chair de son corps et ses fibres sensuelles en latence. Mes jambes d'abord maladroites, puis persistantes ont été à son égard le bras armé de Lucifer. Son corps non défendant, en soudard, j'ai semé le désordre, l'émoi sexuel dans son for intérieur. J'en tire une certaine satisfaction malsaine propre à un vil imposteur.
Mais, en définitive, deux épopées bien banales, dans ce train de nuit. Mais de les avoir montées en épingle jusqu'à la déraison, je ressens une déception quelque peu amère. Logiquement, elles ne pouvaient pas connaître d'autre dénouement avec de telles partenaires : là une pêche sur une trop haute branche dans un verger d'une autre saison ! Ici une pomme refusant la moindre canine sur un rameau mort du venin de son inutile et divin abandon.
Je m'insulte avec pitié : " Pauvre mendiant de fol amour impossible, rentre ta sébile "
Crissement de frein, arrêt terminus de notre train. Ma sœur s'est levée la première. J'esquisse un sourire, en contrepartie, ses pupilles rétorquent d'un regard accusateur. J'ai presque l'intention d'implorer son pardon. Avec sa croix, son chapelet, sa cornette, son bagage mince, elle s'en va comme un oiseau hiératique.
Mon sac tyrolien sur le dos, j'ai les mains libres. Ma dernière dulcinée a un volumineux sac de voyage, je propose de le porter. Sa réponse : " Bien volontiers. Elle est admirable votre galanterie, mon jeune ami". Avec une audace incroyable, j'enchaine : "Avant de vous quitter à jamais, j'ai envie de vous embrasser". Tels une brise légère, un papillon éphémère, une tiède caresse, sa bouche frôle mes lèvres, le temps d'un éclair. Puis dans un sourire moqueur :" Avec vous, petit coquin, tout service mérite salaire".
Nous, voilà descendus sur le quai. Je suis fier comme un amant au riche palmarès d'alcôve ! Pourtant, elle dans son tailleur chic, moi dans mon allure de scout, on dirait une belle dame avec son valet, son porteur !
Des voyageurs congratulent leurs retrouvailles, d'autres, non attendus, tout de suite, s'enlisent dans la foule. Plus loin, ma sœur a rejoint un groupe de remuantes coreligionnaires à cornette, on dirait un vol de goélands par-dessus l'onde de la foule.
L'immense escalier de la gare Saint-Charles ressemble à un amphithéâtre. Arrive, gravissant deux degrés à chaque pas, un gaillard genre David Douillet. Cet hercule l'enlace, l'embrasse, l'enlève du sol à lui en faire perdre ses talons aiguille. Spectacle chaleureux certes, mais, moi, avec son gros bagage à la main, je reste coi comme deux ronds de flan. Elle, secouée comme une poule ébouriffée par les retrouvailles de son coq, hasarde : "De mon voyage de nuit, assise, je te présente mon gentil compagnon". Il me tend sa large et puissante pogne de Goliath où se perd ma menotte fébrile, maigrichonne et moite. Face à ce géant, je me sens amoindri, dans la peau étroite d'un marmouset. Il brise ma gêne en plaisantant : "Comment tu as passé la nuit entière avec ce jeune garçon alors que moi je me morfondais seul ".
Précédemment : "jeune homme, grand gamin, jeune ami" maintenant " jeune garçon", j'en ai marre, de leur façon, à ces adultes mûris, de me recadrer dans le sillon de mon jeune âge qu'ils jugent inapte à briguer une femme.
Ainsi, un grand dandy, blanc de la casquette de sport jusqu'aux chaussures fines de daim emporte la passagère de l'un de mes irraisonnables désirs clandestins. Enserrée dans sa longue jupe, elle s'en va, enlacée. Je vois onduler façon mannequin l'opulence de ses fesses. Elle s'estompe dans la foule du matin chagrin abandonnant dans sa dégaine un ridicule béjaune !
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