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Tonton

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André Jalex Jr

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Midi quinze. Le téléphone sonne. Délaissant ses frites en train de grésiller dans la graisse de confit de canard, Tonton se hâte vers le combiné. Une voix féminine d’une grande suavité, dont le timbre et la couleur lui permettent d’en situer la chanceuse propriétaire entre trente cinq et quarante ans, lui annonce qu’il est l’heureux gagnant d’un tirage. La forme de la nouvelle stimule son penchant égrillard, d’autant qu’il ne gagne jamais rien. Aussi feint-il de s’inquiéter de la nature précise du tirage : brune, blonde ou rousse ? La voix se durcit pour lui dire qu’il n’est pas drôle. Il n’apprécie pas la remarque et le fait savoir puisqu’on n’hésite pas à le solliciter à l’heure du repas alors qu’il ne demandait rien à personne. Il finit par apprendre, en laissant poindre une tonne de déception, qu’il a gagné une participation à un tirage au sort dont le lot principal est un voyage d’une semaine à Dar-Es-Salaam dont on lui précise la situation, en Tanzanie. Comme Tonton dit ne pas connaître, la voix lui indique encore que la Tanzanie est en Afrique. On ne peut pas tout savoir.

Tonton s’excuse, juste le temps d’aller retourner ses frites dans leur graisse de confit de canard car c’est un mets succulent mais de réussite délicate et qui ne supporte pas l’à-peu-près. Il explique son souci à sa correspondante qui lui paraît s’en moquer comme d’une guigne. Même pas polie, la tireuse ! pense-t-il. Le séjour, à l’exception du voyage en avion et des trajets aéroport-hôtel, est entièrement offert par les meubles Kidur, marque nouvelle mais néanmoins déjà réputée. Comme Tonton demande à son interlocutrice ce qu’il y a à faire à Dar-Es-Salaam, la réponse fuse, péremptoire : toutes choses à sa convenance. Tonton, qui a l’esprit leste et ne veut pas rester sur son rabrouement initial, en profite pour conclure que le tirage concerne donc une noire en ajoutant qu’il n’a rien contre. Agacée, la voix lui demande s’il est intéressé. Tonton, qui sent qu’il a repris l’avantage, demande par quoi. Par un voyage en Tanzanie, lui rappelle la voix, plus patiente pour ses propres salades que pour les paillardises de Tonton. « Que faut-il faire » s’enquiert-il ? Il suffit de se présenter au siège parisien des meubles Kidur, avec son épouse (Tonton, qui est célibataire, ne juge pas utile de le préciser), ses papiers d’identité et sa carte de crédit. « Pourquoi la carte de crédit ? », demande-t-il d’un ton ingénu, puisqu’il a gagné. La réponse manque de clarté mais Tonton prend plaisir à fixer à son interlocutrice un rendez-vous auquel il sait déjà qu’il n’ira pas. Puis il s’excuse précipitamment : les frites sur le feu, dans leur graisse de confit de canard, ne peuvent attendre, comprenez-vous, et il n’est certes pas homme à badiner avec un degré de cuisson.

Les frites n’ont pas noirci (une chance !), et sont maintenant délicieusement dorées. Tonton va chercher dans le frigo la friandise du jour, qu’elles vont accompagner : une longue pièce d’araignée, le morceau du boucher, son morceau préféré peut-être. Il a pourtant longuement hésité entre une bavette d’aloyau, une bavette de flanchet, une hampe à vous faire venir l’eau à la bouche, un onglet de superbe allure et une pièce de paleron plus que sympathique. Sans oublier une sublime aiguillette, ni une poire d’aspect succulent. Le mouvant n’avait pas l’air mal non plus. Une fois de plus, dans cette compétition de haut niveau, c’est l’araignée qui a gagné...

Mais avant d’en venir là, il ne faut pas omettre les hors-d’œuvre. Aujourd’hui : mousson de canard, fromage de tête, tranche de Parme et quelques rondelles de coppa. La bouteille de vin, un Saint-Nicolas de Bourgueil, débouchée un peu à l’avance et légèrement rafraîchie comme il se doit, est prête elle aussi à livrer ses arômes.

Tonton se met donc à table.

Le téléphone sonne à nouveau. Tonton se rend au combiné en maugréant. Cette fois c’est la CESCF (Compagnie d’Etudes et de Sondages sur le Chauffage des Français) qui lui propose, alors qu’elle est précisément en train d’officier dans l’immeuble d’à côté, le bénéfice de la visite gratuite d’un spécialiste en économies d’énergie. Quel type de chauffage utilise-t-il, quel est l’âge de son installation, quel modèle d’isolation il a choisi, bref tout ce qui ne l’intéresse pas... La voix, féminine, est agréable et Tonton s’accorde le droit, une curiosité en valant une autre, de soumettre à son tour son interlocutrice à un sondage personnalisé : est-elle clitoridienne, vaginale ou anale ? La communication s’interrompt aussitôt : Tonton déjeunera donc sans retard.

Il finit à peine de déplier sa serviette quand le combiné se manifeste à nouveau. Surprise ! c’est une voix d’homme qui lui propose cette fois, à l’occasion de travaux que son entreprise effectue à proximité, une offre gratuite de devis pour la réfection-peinture de sa façade. Tonton est pris au dépourvu : il avait certes, toute prête, une croustillante réponse qui se révèle difficilement applicable à un individu de sexe masculin. Tonton patauge un peu avant d’inviter l’importun à aller se faire repeindre l’entresol chez les hellènes, en se reprochant en son for intérieur la nullité de sa répartie.

Cette fois les frites vont être tièdes et Tonton râle ferme en mangeant son fromage de tête avec un plaisir mitigé. Le vin s’est un peu réchauffé : un demi, voire peut-être même un degré ! Heureusement Tonton, homme prévoyant, a dans son congélateur une brique cylindrique réfrigérante de terre cuite dans laquelle il s’empresse de placer la bouteille malencontreusement réchauffée. Parme et coppa, convenablement arrosés à la bonne température cette fois, se chargent de le réconcilier avec cette journée difficile.

Il place dans la poêle une noix, composée par moitiés de beurre et de graisse de confit de canard, qui commence à fondre tendrement, puis dispose amoureusement la pièce d’araignée dont il entend bientôt le doux grésillement. Il sait que ce n’est pas forcément orthodoxe (il a des copains qui ne jurent que par l’huile d’olive...) mais les dogmes importent peu, l’essentiel est de se régaler avec ce que l’on aime et Tonton est plutôt de genre épicurien.

Point ne faut trop cuire l’araignée que Tonton aime saignante. Il a profité de la chaleur de sa poêle encore grasse pour réchauffer un peu ses fameuses frites. Sur la table le magnétocassette distille une bande de l’ami Georges, Brassens s’entend. Lorsqu’il commence à couper la viande avec son couteau qu’il a préalablement bien affûté (il pense toujours, à ce même moment, à l’importance de la qualité du couteau sur la perception que l’on a de la qualité de la viande) vient à passer la plage de « La première fille ». La viande fond sous la langue, les frites aussi en croustillant tout de même un peu et Tonton, nostalgique, fond lui aussi, d’autant que le Saint-Nicolas-de-Bourgueil n’est vraiment pas « sale », comme on n’oserait pas dire chez les culs pincés, ses cibles intimes de toujours.

Après le déjeuner Tonton irait bien faire une petite sieste mais la sieste se fait à deux et Tonton est seul depuis que Tata est partie. Tata ne supportait plus les exigences culinaires de Tonton, non plus que ses autres exigences et Tonton ne supportait plus Tata, son snobisme végétarien-écolo-de-droite, sa propension aux capucinades et son prosélytisme bondieusard.

Bien sûr il y a Tata-bis. C’est ainsi que les copains ont nommé la nouvelle compagne de Tonton. Mais Tata-bis travaille, ou fait semblant, et n’est que rarement disponible à cette heure. Quant à Tata-ter, dont les copains ignorent l’existence, elle est difficile à joindre discrètement (Tonton a un peu honte de cette intellectuelle qui commet de temps à autres des critiques cinéma déjantées dans les Veillées des Chaumières). De toute façon elle est insupportable en cette période de Festival de Cannes... Et les autres tatas de Tonton sont trop chères pour ses finances du moment, grevées par la hausse générale des prix de la viande de bœuf à laquelle n’échappe pas l’araignée (Tonton a aussi une pensée douloureuse pour le filet avec lequel il réalise, quand ses finances le permettent, d’attendrissants tournedos Rossini).

Faute de tata, Tonton décide donc d’appeler un copain, un vieil ami de trente ans qu’il est sûr de trouver chez lui, vu qu’il ne sort pratiquement jamais. Macho prépare un ouvrage sur la psycho-sociologie des boissons anisées, qui intéresse tous les copains bien qu’aucun n’ait jamais eu l’occasion d’en lire la première page. Macho est un savant, un scientifique qui possède au plus haut point le goût de la recherche (il travaille au CNRS). Il n’écrit jamais rien sans l’avoir longuement expérimenté. Il n’est pas du type de ces chercheurs ennuyeux qui gardent jalousement pour eux le fruit de leurs travaux mais prend au contraire plaisir à les partager avec ses amis. D’emblée il invite Tonton à venir découvrir sa dernière trouvaille : une absinthe anisée découverte dans un magasin arabe de la vieille ville. « Géniale ! » annonce-t-il. Tonton ne se fait pas prier, il passera tout à l’heure mais auparavant il doit se préoccuper du repas du soir. Après mûre réflexion son choix se porte sur un cassoulet au confit d’oie directement mis en boîte à la ferme (une adresse précieuse près de Monclar-de-Quercy, dans le quatre-vingt-deux, c’est tout dire !). Tonton lui apporte une touche personnelle : un saupoudrage de chapelure avec un soupçon de Parmesan Reggiano finement râpé et on met le tout à gratiner au four dans un plat de faïence. Tonton doit également passer à la cave prendre une bouteille de vieux Cahors. Il choisit comme entrée un foie gras de canard en terrine (d’origine landaise) qu’il accompagnera d’un verre de Sauternes d’une bonne année (ce dernier est déjà au frigo, il a accompagné hier soir un foie gras, d’oie cette fois – c’est un nectar polyvalent – car il faut savoir varier les menus).

Avant de partir il se munit d’un ouvrage dont il présume que Macho l’appréciera : il s’agit de La vie sexuelle de Catherine Millet, œuvre de la délicate poétesse de même nom, que Tonton a jugée savoureuse. Par référence au grand Houellebecq, Tonton l’a rebaptisée, non sans justesse, Les testicules alimentaires, formule dont il est assez content. De toute façon c’est un bon sujet pour meubler un agréable après-midi littéraire devant quelques verres d’excellent pastis, d’autant que Macho, lorsqu’il consent à oublier un instant ses travaux, ne rechigne pas non plus à baguenauder sur « le bijou rose et noir » cher à Baudelaire.

Macho est seul. Il raconte à Tonton les circonstances du départ de Macha, une gentille fille qui a partagé quelque temps sa vie. Macho, peu jaloux d’ordinaire, semble avoir assez mal vécu le partage forcé de sa compagne avec un type d’humanité qu’il a particulièrement en horreur, type qu’il qualifie de « cinzaniste ». Dans son vocabulaire technique Macho classe sous le vocable de cinzaniste tout adepte des vins doux et assimilés, cuits ou non, et pas seulement le Cinzano. La notion couvre également le Saint-Raphaël, le Byrrh, le Noilly-Prat, les différents Martini, le Dubonnet, l’Ambassadeur, les quelques Guignolet, le Banyuls, le Rinquinquin, le Clacquesin...
Dans le cas précis, l’auteur du détournement de maîtresse est « une » cinzaniste, une femme, contrairement à ce qu’il avait cru d’abord à cause de son épaisse silhouette masculine. Laquelle cinzaniste est cunnilinguiste et trilingue de surcroît. Pas question de se battre contre une telle rivale, quand on connaît le goût de Macha pour les « minettes* », et Tonton n’ignore pas le handicap de la moindre adresse masculine dans le domaine. Macho, qui avait entrepris sa formation anisologique, reste sur un pénible sentiment d’échec. Il explique qu’il pouvait comprendre le choix sexuel et affectif mais qu’il a beaucoup de mal à admettre la trahison du pastis au profit d’un type de boisson qu’il juge de mauvais goût et méprisable. Tonton n’a aucun mal à établir un parallèle et compatit. Certes il ressentirait douloureusement lui aussi la déloyauté d’une compagne délaissant l’araignée de bœuf pour une vulgaire côte de porc (c’est l’exemple le plus immédiat et le plus saignant qui lui vienne à l’esprit).

La conversation sur les compagnes se développe avec une fâcheuse tendance à traîner en longueur, comme c’est souvent le cas lorsque deux ou plusieurs hommes sont abandonnés à eux-mêmes et à leurs propres fantasmes.

On en vient à parler des femmes des copains, les uns et les autres ont leurs problèmes avec les unes ou les autres. En particulier Jérôme, le juriste de la bande, est en difficulté avec une compagne exigeante, qui veut tout, jusqu’au dernier centimètre, à la dernière goutte et, peut-on craindre si elle ne se modère pas, jusqu’au dernier soupir. Ils compatissent faussement, assez amusés dans le fond : il n’a peut-être pas volé sa mésaventure, ce bravache qui se croit toujours plus fort que les autres, même à l’horizontale...

D’ailleurs il se trouve que Jérôme, peut-être invité par Macho qui l’a oublié, vient d’arriver inopinément. On change donc rapidement de cible.

Des femmes des copains aux femmes tout court, la conversation a vite fait de dériver. Tonton, qui ne pèche pas par excès de féminisme, pense crûment que la meilleure femme est celle qui réussit le mieux ses examens à l’oral. Il faut dire à la décharge de Tonton (si l’on nous tolère cette expression dans le contexte) que sa dernière fellation correcte remonte à dix-huit mois tant les insuffisances de ses dernières compagnes dans ce domaine sont criantes : l’une craint pour son fond de teint, l’autre pour la blancheur de ses dents, la troisième pour son contre-mi bémol voué à l’admiration du chef de sa chorale et à la jalousie des autres choristes, une autre est en délicatesse avec un bridge... Bref, toutes des mijaurées ou guère mieux !

Macho refuse cette approche simpliste et avance une question plus subtile, destinée à désarçonner en douce son ami. Mais à capacités fellatrices égales ou comparables, ou si l’on préfère, en se plaçant sur une courbe « isopipe », demande-t-il, sur quel critère choisir la meilleure compagne ? Tonton, qui n’a pas l’esprit aussi scientifique que Macho, ne peut que confesser sa perplexité.

Macho, beaucoup plus nuancé, juge parfaitement hypocrite le mépris qu’affichent certains pour les talents phallophages de leurs compagnes, mais n’en trouve pas moins extrêmement réducteur de limiter leurs compétences amoureuses à ce seul exercice, bien qu’il apparaisse très savant lorsque l’on en prend en compte tous ses paramètres de rhéologie, maniabilité, fluidité et longueur en bouche au lieu de se cantonner au vocabulaire déficient et cruellement vulgaire par lequel les manants croient pouvoir le décrire. Les amis reprochent à Macho de ne pas se livrer plus avant et de les laisser souvent sur leur faim, alors qu’ils subodorent dans ses propos des connaissances dont ils se sentent friands. Mais Macho, discret, argue qu’ils sont assez grands pour mettre un contenu concret derrière ses professions de foi assez générales.

Jérôme, lui, de tempérament entier et peu nuancé, n’est pas de nature à s’embarrasser de distinguos subtils : il estime que la meilleure compagne est celle qui sait le mieux se faire honorer en tous ses temples. Il se plaît à dire que s’il lui arrive d’ouvrir les deux portes, c’est qu’il apprécie le courant d’air. Tous le trouvent vulgaire, certes, mais invariablement il défend son point de vue en les traitant de faux derches, d’handicapés du sexe qui ne méritent pas mieux que les grenouilles de bénitier leur servant de concubines. À tous les coups ses interventions dégénèrent en une grosse rigolade. Mais cette fois Macho, décidément en verve, demande à Jérôme, avec le plus grand sérieux, de se placer par hypothèse sur une ligne d’isopénétration, et de définir la compagne polyréceptrice idéale, sans omettre bien sûr les autres paramètres fondamentaux de jugement tels que les différentiels de viscosité, d’écoulement...
— Comment prend-il en compte notamment les gradients de lubrification ? insiste-t-il.
Jérôme, trop fougueux pour saisir la mise en boîte, explose :
— On parle sérieusement de cul et il faut que Macho fasse le malin en y introduisant des perversions mathématiques de type CNRS, de quoi débander sec... Heureusement que le pastaga est fameux, sinon il y aurait de quoi dégoûter des réunions littéraires de ce type les esprits les plus ouverts à la dialectique du sexe...
Macho profite de son avantage momentané pour avancer traîtreusement que, même avec une compagne polyréceptrice, certains hommes ne sont pas toujours capables de se montrer multi-émetteurs. Jérôme n’insiste pas...

La vie d’autrui paraît d’autant plus compliquée qu’on la connaît mal et qu’on s’y intéresse peu en dehors des périodes de crise où la critiquer et en recenser les désordres devient une occupation légitimement réconfortante. « On est tous pareils ! », constate Macho, sans effort intellectuel excessif, en sirotant un pastis, son vingtième de la journée. Tonton n’éprouve pas quant à lui le besoin de pousser aussi loin la réflexion, et l’ire de Jérôme s’est apaisée. Penser est fatiguant et parfois dommageable pour les neurones, conviennent-ils en se servant un nouveau « jaune » dont l’eau très fraîche de la carafe vient révéler la couleur délicate. Plus que jamais Tonton juge que Macho est mieux qu’un savant, c’est aussi un sage et un humaniste.

Lorsque Macho a fini de faire part de ses dernières découvertes en matière anisologique (c’est un authentique puits de science !), la conversation rebondit sur la bouffe. Les compères en connaissent un rayon, les propos s’animent et les verbes prennent hauteur et couleur. Mais c’est le moment que choisissent pour faire leur entrée d’autres compères de la bande, qui ont flairé l’occasion d’un bon coup à boire. Il n’en faut pas plus pour que reprennent les ratiocinations sur les femmes, qui sont à tout prendre le sujet le moins stupide et surtout le moins ennuyeux qu’une meute de mâles est susceptible de mettre sur le tapis, de préférence à la chasse, aux voitures ou à la politique, lorsque l’occasion ou la nécessité s’en font sentir. On recense donc une fois de plus les fantasmes des uns et des autres, que tous connaissent dans le détail.

À la longue c’est un peu lassant tout de même et l’un des compères propose une bouffe, suggestion recueillant d’emblée l’assentiment général (Tonton, avec magnanimité, repousse au lendemain midi son projet de cassoulet au confit d’oie du Tarn-et-Garonne). Macho propose d’aller chez Maurice, en bas de chez lui, un petit resto sympa qui ne triche pas avec la vérité de la nourriture et des boissons. Le patron, un ancien de chez Ricard, affiche une impressionnante carte de pastis comme on en trouve peu, même à Marseille. Il a apposé sur la porte une affiche indiquant avec simplicité « Ici on ne sert pas de whisky ». L’adhésion, là encore, est totale et la troupe se retrouve dans l’escalier. Les conversations sur les femmes sont reportées à l’apéritif et au repas, surtout que Maurice est intarissable sur le sujet et connaît au moins une blague épicée appropriée à chaque situation. Ce soir Maurice, qui n’a jamais été marié, raconte les conditions dans lesquelles sa femme l’a laissé tomber pour un député de la majorité. « Laquelle ? » demandent aussitôt trois ou quatre voix. De la majorité silencieuse, répond Maurice en précisant que le séducteur était muet. Certains se demandent si c’est du lard ou du cochon, encore qu’avec les femmes, ils se disent plutôt habitués à s’attendre à tout. C’est un bon début et le groupe embraye sur les conditions des ruptures les plus spectaculaires qu’il leur a été donné de connaître, au lever du soleil sur la montagne, dans un parking, en alcôve, au musée d’art matrimonial, dans un escalier mécanique, par temps de neige, à la messe, en voiture, à l’horizontale sur un transat, sur court de tennis en double mixte, au restaurant chinois, à croupetons sur un tatami, chez le boulanger, au coucher du soleil sur la mer...

Bien sûr le repas n’est pas triste, d’autant que certains convives ne se sont pas rencontrés depuis quelques mois. L’apéritif, la « ronde des pastis » comme indique la carte, comporte une bonne dizaine de spécialités, dont trois absinthes anisées « de derrière les fagots », précise Maurice. Le menu n’est pas en reste. Au plateau des charcuteries de Lacaune et au saumon de Norvège à l’aneth succède un agneau de lait à la broche admirablement grillé, flambé au Ricard et décoré de son assortiment de légumes « de mon jardin » avec un merveilleux gratin de fenouil en béchamel... Le plateau de fromages est somptueux. On glisse sur les desserts pour en venir plus vite aux digestifs. Macho guide les choix : du raki aux anisettes en passant par l’arak et la Sainte Marie Brizard. Quelques hérétiques se laissent aller aux cognacs et aux calvados mais l’heure est à la tolérance et ils en sont quittes pour une simple mise en boîte.

Sous l’impulsion de Maurice démarre le chapelet inépuisable des blagues. Toutes ne sont pas légères, certaines peuvent parfois manquer de finesse, d’autres sont éculées mais ni légèreté ni délicatesse ni même nouveauté ne sont spécialement requises, la force de percussion est dans le verbe du conteur qui prépare et calibre le rire des auditeurs. Bien entendu ce sont les histoires les plus salaces qui ont le plus grand succès. À ce jeu Maurice se montre comme prévu de première force.

Mais il se fait tard, font remarquer certains couche-tôt dont les environs de minuit alourdissent les paupières. C’est le moment que choisit Tonton pour demander la parole. Son message est simple : il souhaite inviter tous les amis pour son anniversaire, dans dix jours il fêtera ses quatre vingt dix huit ans.



___

* Minette, dans le vocabulaire délicat de Macha, équivaut à cunnilinctus.

PRIX

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Nastasia B · il y a
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Pabauf · il y a
Sympa ce Tonion (Nestor ?) Et sacrément mis en scène par une éctiture savante et légère, drôle et profonde, admirablement cadencée et balancée. J'adore cet hymne paillard à l'épicurisme. Quel bonheur de découvrir un écrivain original et talentueux et une personnalité savoureuse. J'ajoute que je pense me servir du sondage en retour (vaginale, clitoridienne, ou anale ?) proposé à toutes celles qui nous cassent téléphoniquement les testicules, pour parvenir à être inscrit sur une liste noire ou rouge chez tous les solliciteurs à l'appel.
Mon Ttc espère votre visite. C'est ici si ça vous dit : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/culotte-1

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Patricia Burny-Deleau · il y a
On dit que les jeunes filles ne parlent que des garçons, apparemment les garçons parlent des filles à tout âge. Belle santé que cette bande de papis gros buveurs, mangeurs, etc... Leur médecin doit en faire des bonds ! on leur souhaite de garder cette verdeur aussi longtemps que possible !
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Lagantoise · il y a
On peut dire qu'il a la frite ce tonton...Un texte vivant, ça pète le feu..tout ruisselle avec douceur pour nous faire entrer dans le clan de cette bande de fêtards...Merci pour ce beau partage...Vote++
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Emma A · il y a
J'ai savouré, avec délectation, jusqu'à la chute que je commençais à voir venir, mais qui était douce comme un bon digestif. Mon côté féministe n'a même pas frémi, la truculence du texte permet d'apprécier l'humour... même les assertions les plus lourdes !
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Mary Benoist · il y a
Autant dire que ce texte n'est pas un régal pour une féministe... mais il est si bien troussé que je ne peux m'empêcher de voter. Un détail... j'aurais écrit : son snobisme végétarien-écolo-de-gauche !
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André Jalex Jr · il y a
D'accord. Pourquoi pas?
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André Jalex Jr · il y a
D'accord. Pourquoi pas?
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Lammari Hafida · il y a
Une lecture passionnante, bravo! +1
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Robert Shennon · il y a
La truculence de ce texte (non vulgaire) est un véritable bonheur... Tonton, à quatre vingt dix huit ans, à, j'en suis sûr, encore de beaux jours devant lui... son régime culinaire et sa passion des femmes, ainsi que l'amour de ses copains, lui assurant une vie éternelle (ha, ha !). Bravo ! 1 vote.
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Fantec · il y a
Sacré Tonton. J'ai adoré ce texte. Je sais la formule est usée mais je me suis régalée;)
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette belle histoire agréable à lire! Mon vote!
Mon haïku, “En plein vol”, est en compétition pour le
Grand Prix Automne 2016. Je vous invite à venir le lire
et le soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/en-plein-vol

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André Jalex Jr · il y a
C'est fait...
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Keith Simmonds · il y a
Un grand merci, Jalex!
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