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Cadavres Exquis

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Nos deux compères dans la cuisine, sifflent gaiement le frometon et le sauciflard que la Lucie a laissé bien en évidence à côté de la miche de pain.

— Tiens l'Jean-Marcel, encore un tit godet. C'est d'la bonne gnôle qu'la Lucie garde pour les invités de marque. Et comme elle m'a à la bonne, elle me l'a sortie tout à l'heure en bavassant. Et tu sais quoi, j'laurais jamais cikru, mais elle a une sacrée descente la vieille ha ha.
S'exclame le boulanger en resservant largement le policier. Ce dernier, un peu pompette, lui dit :
— T'y sais pas l'Armand, la fille qu'a été retrouvée cul nu dans les champs, c'était une drôle.
— Qu'est-ce tu baves là ?
— Chuuut ! J't'ai rien dit... Et ces fauves d'la feuille de chou, peuvent toujours s'brosser, y trouverons rien ha ha ha !

Dans la grange, Lucie n'en revient pas. Elle est envahie par une succession de sentiments. Son étonnement a laissé place à l'amertune, qui a cédée à la colëre, elle même subme rgée à son tour par la joie... Et maintenant la voilà bien embarrassée :
— Jean-Paul, c'est toi Jean-Paul ?
— Oui Loucie, zé souis tellement heureux dé té révoir... Jean-Paul réalise que cet accent qu'il se donnait pour se fondre discrètement dans son éxil méxicain est devenu inutile : — Je te demande pardon Lucie
La Mamêche regarde ce bel hidalgo... Plonge dans ses beaux yeux ténébreux qui l'avaient envoutée il y a... Si longtemps maintenant... Ce regard, il n'a pas changé. Elle est prête à rendre les armes mais dans un sursaut fierté se reprend :
— Pardon ? Pardon ? Mais qu'est ce que tu racontes pardon ? Tu crois que je vais te pardonner comme ça, sans exiger d'explication ?

Dans la cuisine, Jean-Marcel se voit contraint de se taire à l'arrivée de Gontran et Horace. Il divulguera sa précieuse information plus tard. Pour l'heure, l'essentiel est de finir le fromage avant que la Lucie ne débarque. Elle était, on le comprend, un tantinet remontée aujourd'hui. Faut dire qu'il n'y avait jamais eu pareil remue-ménage en une journée à la ferme Turian.

Le Docteur Tapdur se remet de son malaise...
Ses jambes flageolent encore, ses mains tremblent un peu, sa tête tourne moins et son esprit scientifique est en alerte... : "La Perrette renverse un peu de poudre - qu'elle a confondu avec du sel -, le matou Félix, qui en avale un peu, devient fou furieux, ceux qui se contentent de l'inhaler se sentent mal ! Il faut que j'en ai le coeur net... des analyses s'imposent en urgence... et ce filou de Claude qui a subtilisé vite fait la petite boite. Il n'avait pas l'air dans son assiette, ce crétin! Je vais gratouiller le sol, je n'ai pas besoin de beaucoup de produit pour savoir de quoi il en retourne... A bas le mystère, Tapdur va taper dur!"

Perrette n'en croit pas ses yeux ! La mamèche qui batifole avec ce type qui, l'instant d'avant a un accent, et l'instant d'après a perdu son accent ! Et là-dessus il embobine la mamèche avec une histoire à dormir debout, que même elle, pourtant d'humeur crédule par moment, n'aurait pas gobée ! Et les v'là tout les deux à... Beurk ! Perrette tourne la tête devant ce spectacle que même un pro du porno n'aurait pas imaginé... Et cette invitation à... Mais, oui, elle avait déjà entendu cette réplique, dans un vieux film, un film qu'elle adore, le grand blond avec une chaussure... "Bah non ! Après ce que je viens de voir, je regarderai plus ce film de la même façon" se dit Perrette qui ferme les yeux et bouche ses oreilles pour ne plus entendre, plus voir. Beurk ! Des gargouillis de dégoût l'envahissent. Elle sent la nausée monter et... Et flatch ! L'Enzo n'aura plus qu'à se racheter des chaussures. Dévasté, il regarde ses pieds désormais nauséabonds et, un peu vexé, s'éloigne en fronçant le nez. Perrette songe un instant à le suivre pour s'excuser mais estime qu'elle n'a pas de temps à perdre. Les pensées défilent dans sa tête avec tous ces nouveaux et anciens visages : le docteur, l'Antoine et l'Armand qui semblent être arrivés là par hasard, les gens de la gendarmerie dont l'Enzo, ceux qui sont de la haute comme la baronne et son chauffeur et enfin ceux qui trempent dans quelques entourloupes et il y en a une flopée : Gontran et Horace, Jean-Paul, le type à qui il manque un oeil, le Julius et enfin le Claude. A la réflexion, lui seul semble garder son comportement normal ou presque. Perrette doit lui parler !

Lui ne veut pas lui parler car trop occupé avec ses poules, la tête dans le fumier et la main sur le cul de "Violette", sa vache préféré. il préfère mille fois les animaux inoffensifs de la ferme que Perrette,elle va encore me faire la morale. Faut dire que Claude à eu pas mal de déception avec les filles, s'il ne tombe pas amoureux d'une mytho, il trouve le moyen de s'attacher fortement à une douce femme atteint d'un cancer et à qui il ne reste que très peu de temps à vivre, il ne le sait pas encore.
Claude secoue la tête. Cette femme avec qui il vivait avant de rencontrer la Lucie, elle l'a quitté du jour au lendemain, sans un mot. Pourtant, c'est la seule qui a été douce avec lui. C'est vrai que Perrette lui rappelle un peu sa belle et douce Violette. C'est pour ne pas l'oublier qu'il a appelé sa vache "Violette".
— Dites Claude, qu'est-ce que vous faites dans l'étable ? Il faut que je vous parle.
Claude sursaute, surpris. Il n'a pas entendu Perrette entrer.
— Encore toi ! Fffff... Mais tu vas pas me lacher la grappe cinq minutes ?
— Qu'est-ce que vous faites ? Vous espionnez ma grand-mère ? Dit Perrette, qui a oublié qu'il y a peu, elle même avait l'oreille collée à la porte et l'oeil dans le trou de serrure.
Claude, encore mortifié par ce qu'il a également surpris, la regarde tristement.
— Ecoute petite, c'est pas l'moment... Laisse-moi tranquile !
Toute sa vie de déceptions et frustrations amoureuses défile dans sa tête. Depuis la maternelle quand la petite Zoé lui volait son goûter en lui faisant des minauderies et partait en courant faire des bisous au blondinet... Jusqu'à à la semaine dernière... la Marie, qui l'aguichait avec ses décolletés plongeant et sa mini-jupe en lui servant son demi au bistrot de Trifouilly les jours de marché...

La mamèche se frotte au torse de Jean-Paul comme une chatte énamourée : "Oh ! Mon chéri... comme je me suis languie de toi. Ton départ par-delà l'océan m'a brisé le coeur"...
Jean-Paul lui prend le menton, lui relève le visage, et la regarde bien dans les yeux .
— Pourtant, même loin, j'ai été au courant de tout ! Tu t'es vite consolée dans les bras solides du commissaire, avant de te mettre en ménage avec ce vigoureux Claude... je me demande d'ailleurs ce que tu lui trouves sinon qu'il est plus jeune que toi !
— Claude est juste une échappatoire au drame de ma solitude... Il n'est ni vigoureux, ni intéressant, juste un bon à rien...
Claude, dissimulé dans l'ombre, avec Perrette, a tout entendu : - bon à rien! On va voir ! Bon pour me venger, par contre...

Toujours dans la grange, Jean-Paul et Lucie, loin de se douter qu'ils sont épiés, poursuivent leurs confidences. La mamèche, après la disparition de Jean-Paul, a été mise comme une malpropre à la porte du château. C'est là qu'elle a rencontré son fermier. Leur petite est née dans ce foyer rustre. A sa manière, son fermier les aimait. Par respect, elle lui a été fidèle. Mais toutes les nuits...
— T'es l'seul qu'j'ai jamais aimé mon Jean-Paul. Pourquoi qu't'es parti comme ça, sans rien m'dire ? J't'en ai voulu, sacrément voulu d'mabandonner alors que...
— Cette vieille carne de Baronne est allée prétendre que j'avais volé ses bijoux. La police me recherchait. C'est qu'elle a le bras long la vieille ! s'exclame avec rancœur l'homme en poursuivant, j'ai dû fuir. J'savais qu'si les poulets m'prenaient, jamais je n'ressortirai vivant d'la prison. C'est qu'elle m'en veut à mort cette garce !
— Pourquoi l'avoir volée ? C'te vache m'a accusée d'être derrière tout ça, alors qu'j'en savais fichtre rien ! Tu sais qu'j't'aurais suivi, même sans l'sou.
— C'est pas moi poulette !
— Comment ça ? le regarda étonnée la mamèche.
— J'te jure sur la tête d'la p'tiote qu'c'est pas moi ! Par contre, je sais c'est qui qu'a fajit l'coup, c'est...
Jean-Paul se tait brusquement, met son doigt sur la bouche de Lucie en murmurant :
— Chut, j'ai entendu du bruit. On n'est pas seuls.

— Hectoooor ?... Vous êtes là, Hector ?... Ou étes-vous passé ?
Madame la Baronne a récupéré son chapeau à plumes... Saucissonnée dans son tailleur noir ajusté et vacillante dans ses stilettos, elle fait crisser les graviers de l'allée en direction de la grange à la recherche de son chauffeur.
— Qu'est-ce qu'elle vient faire là, la vioque ?... Claude et Perrette s'aplatissent en tapisserie contre le mur derriere la porte, le menton dans le cou et en rentrant le ventre
A l'intèrieur, Lucie pousse prestement son hidalgo qui s'accroupit derriere un gros sac de jute...
— C'est Madame la Baronne, planque toi Jean-Paul... Faudrait pas qu'elle te reconnaisse, chuchotte Lucie
...
— Ah, Madame la Baronne, vous cherchez quelque chose ?

Mais la baronne a d'autres chats à fouetter : sa dent sur pivot vient de tomber et elle en a suivi la fugace chute entre ses deux seins d'albâtre, puis le long de son ventre, pour finir, passée la frontière de la ceinture de sa jupe, en trois rebonds traitres avant de disparaître. Comme c'est une dent de devant, elle ne peut plus ni parler ni sourire, si tant est qu'elle en eut l'intention. Elle se sent piégée. Entre ce crétin de chauffeur qui se croit invisible et cette peste de Lucie, elle va avoir du mal à se mettre à genoux pour explorer le sol... Il faut absolument qu'ils quittent cet endroit.
Prise d'une subite inspiration, elle détache la plus longue plume de son chapeau, une magnifique plume de paon aux reflets mordorés et la tend à Lucie.

Qu'est-ce qu'elle nous fait cette folle avec sa plume ?... La Mamêche interloquée par le geste curieux de la Baronne se saisit de l'objet et le regarde, les yeux arrondis comme des gobilles :
— Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec ça ?...
Juan-Paulo-Jean-Paul s'est fait tout petit accroupi derrière sa cachette. Il sent une main se poser sur son épaule dans son dos. C'est Hector, en livrée, avec sa casquette sur la tête, sortant du recoin où il s'était isolé pour un besoin naturel.
— Pardon Monsieur... dit le chauffeur, martial, en enjambant le mexicain avec la plus parfaite indifférence... Vous me me cherchiez, Madame la Baronne ?

La baronne est bien embêtée mais retrouve vite de sa superbe. Avec un regard de dédain, elle fait signe à Hector de la suivre. Habitué un un meilleur traitement, il ronchonne un peu mais s'exécute. Jean-Paul s'apprête à sortir de sa cachette mais un éternuement tonitruant l'interrompt dans son mouvement. Dans un sursaut, Lucie lache la plume magnifique et, lorsqu'elle se prépare à la ramasser, elle tombe sur... une dent. Une dent humaine ! Décidément il se passe des choses mystérieuse dans la grange du Claude...
Le sang de Lucie se fige : elle se doutait bien que la baronne n'était pas nette et qu'il se tramait des trucs bizarres dans cette grange, mais de la contrebande de dents... Elle se remémore de son dernier rendez-vous chez le Dr Lean. Elle avait trouvé étrange qu'il insiste pour lui ôter une molaire. Voilà, elle comprend maintenant : les dents sont stockées dans la grange du Claude, puis revendues sur le marché de la médecine illégale. Dire qu'elle se préparait à se faire enlever l'appendicite... ils n'étaient pas près de la voir, à la clinique : pas question qu'elle ressorte avec un doigt en moins ou un oeil de verre.
Il lui faut faire quelque chose... Ellle avise Jean-Paul, toujours embusqué et l'attrape par le bras. Il roule des yeux pour l'en empêcher, mais c'est trop tard : le bras lui reste dans les mains... Elle étouffe un cri ! C'est encore plus grave qu'elle ne l'imaginait...

Le soleil se couche sur la ferme. Profitant des derniers rayons de lumière, Enzo se dirige vers l'étable en marmonnant :
- Regardez-moi ça ! Des chaussures toutes neuves ! Elles sont foutues maintenant ! J'vais les laver tout de même, je ne peux pas rentrer avec cette puanteur aux pieds. Le robinet de l'étable fera l'affaire.Tiens, Claude a oublié d'éteindre, s'étonne le jeune policier.
Il entre par la porte restée entrebâillée. Alors qu'il se dirige vers le robinet qui se trouve sur sa droite, il entend des bruits de voix. Intrigué, il va à pas de loup vers l'endroit d'où proviennent les voix. Surpris, il stoppe. "Mais, c'est... le commissaire ! Et qu'est-ce qu'il fait avec ces deux-là ?" se dit Enzo en se tapissant contre la barrière.
Son supérieur est en grande conversation avec Monsieur Julius, le propriétaire du château, et le borgne, son gérant. Brusquement, Julius sort une enveloppe de la poche intérieure de sa veste en tweed et la tend au commissaire qui s'empresse de la prendre. Enzo regarde ahuri la liasse de billets de  que son supérieur vient de sortir de l'enveloppe. Après les avoir comptés brièvement, le commissaire remet le tout dans la poche intérieure de sa veste de service.
— Maintenant filez les gars ! Vous savez ce qu'il vous reste à faire ! chuchote le commissaire.
— Et la Baronne ? demande Monsieur Julius.
— Tant pis pour elle ! lance avec mépris le policier.

Lucie, une dent dans une main et le bras artificiel de Jean-Paul dans l'autre, réfléchit à toute vitesse : la Baronne est certainement l'cerveau d'ce trafic... C'est  pour ça qu'elle est v'nue ici, oui, oui, c'est sûrement ça, elle cherchait son chauffeur...  Y d'vait apporter des dents et il en aura fait tomber une...  Mais d'où elles sortent ces dents, et pourquoi dans ma ferme ? C'est l'Claude... Y traficote toujours on n'sait quoi dans la grange... J'comprends tout, l'est dans le coup... Y fabrique c'te poud'blanche... Et toute la gendarmerie qu'a rappliqué chez moi... Tout ça n'me dit rien qui vaille... Et v'là maint'nant qu'mon pauv'Jean-Paul est tout estropié, manquait pu qu'ça !

Un bruit semblable à une trompette vient la couper dans ses pensées et le Claude, un mouchoir sur le nez, sort de sa cachette où Perrette choisit de rester un peu, encore sous le choc de la vision du bras qui se détache. Le gaillard a l'air contrit et dit à la Mamêche vouloir tout lui avouer en privé.
— C't'y pas trop tôt ! rétorque la vieille.
Tous deux disparaissent à l'écart, laissant un Jean-Paul gêné que son handicap soit soudain visible (il en perd de son charme) et une Perrette livide mais perplexe.
Madame la Baronne sert les lèvres... Et pour cause... Elle ne veut pas montrer le trou qui lui défigure le sourire !
— Cette bécassine de Lucie a trouvé ma dent à pivot... Il faut que je me débrouille pour la récupérer. Si le dentiste doit m'en fabriquer une de remplacement, ça va encore me couter un bras ! En parlant de bras, il m'a l'air bien handicapé ce Juan-Paulo sans le sien... Pour le voleur qu'il est sans aucun doute, il doit toucher la rente "invalidité", inapte à son travail ! Ahahah... (La Baronne doit mettre la main devant sa bouche)... mais qu'est-ce-que fait ce sournois de Claude qui se glisse en catimini dans la cuisine de la ferme ?


— Ah Lufie !... Fenez donc foir par ifi !
...
"Encore elle !" Lucie est contrariée... Elle qui allait enfin pouvoir avoir une discussion en tête à tête avec le Claude et peut-être réussir à y comprendre un peu quelque chose à cette histoire à dormir debout !
Encombrée de la dent qu'elle a trouvé par terre, de la plume de paon de l'autre éberluée et de la prothèse de son pauv'Jean-Paul , elle regarde la Baronne d'un air interrogatif.
— Oui Madame ? Dit-elle par réflexe avec déférence... Alors qu'elle se souvient que cette vieille peau, après avoir viré sans ménagement le Jean-Paul, l'avait quand même elle-même jetée à la rue sans préavis quelques jours plus tard, alors qu'elle était enceinte jusqu'aux yeux !

Dans la cuisine de la ferme, Armand et Jean-Marcel sont rejoints dans leur beuverie par Horace et Gontran. La bouteille de jaja complètement sifflée, les quatre joyeux lurons entonnent à tue-tête la chanson paillarde du garde-chasse. Claude profite de ce que les quatre hommes sont occupés à pousser la chansonnette pour se faufiler dans la cave. C'est sans compter sur Armand qui se lève...
— Dis, où qu'c'est qu't'y qu'tu vas l'Armand Hic ! Vins t'y boire un tit coup hic ! hoquète Horace les yeux luisants d'alcool.
Un peu déboussolé, le bougre d'Armand se rassoit et renonce à suivre le Claude qui, décidément, avance d'un pas allègre. C'est qu'ce dernier n'a pas qu'ça à faire. Tout à ses pensées, il manque de bousculer Perrette qui ne sait plus où se mettre et qui pleurniche en lorgnant sur l'Enzo qui est pieds nus... V'là encore autre chose ! Mais où donc est passé le borgne ?

Le Claude remue des pensées inédites: un borgne, une édentée, un manchot, ça commence à faire beaucoup pour une même petite ferme. Et si tous ces braves gens étaient de mèche, motivés par un coup fumant dont il n'aurait pas été informé? L'idée l'agace, mais le titille en même temps: Le Claude est pas du genre à se faire avoir!
Machinalement, il fouille la cave à la recherche de sa boîte à outils. Il devrait trouver là-dedans de quoi rafistoler le Jean-Paul, ce sera moins bizarre. Quand à la baronne, ça lui fera les pieds de sossoter un peu. L'idée fait rigoler le Claude tellement fort que les zouaves de la cuisine arrêtent leurs chants paillards. Il va pouvoir leur faire part de ses soupçons d'une coalition fermière.

Tandis qu' Enzo, -sacrilège, rince à grande eau ses Berlutti sur mesure en cuir d'alligator -trois mois de ses émoluments de stagiaire au bas mot, si c'est pas malheureux ! , le commissaire tapotte sa poche de poitrine gonflée de l'enveloppe... Il passe la main dans ses trois poils sur le caillou, en parfait contraste avec sa barbe taillée en rouflaquettes, et décide qu'il est temps de tirer cette affaire au clair "bon allez, c'est pas l'tout ça !... Enzo qu'est-ce vous foutez pieds nus ? Remettez vos claquemerdes et suivez-moi... "

Sur ces entrefaites le docteur Tapdur fait son apparition sur le seuil de la cuisine, son lorgnon sur l'oeil gauche, son stéthoscope qui pendouille à son cou, son chapeau de paille vissé sur la tête et, dans sa main droite, il tend, comme un précieux trophée, le lapin aux pattes bleues en hurlant :
— Ha ha... que personne ne bouge !

Dans la cuisine le spectacle est consternant. L'Armand en marcel et pied nu, un mégot au coin des lèvres, une bouteille dans chaque main, danse en se déhanchant au milieu des cadavres qui jonchent le sol. Horace et Gontran rigolent en se donnant de l'épaule. ils l'encouragent en chantant et ne remarquent méme pas l'entrée fracassante du Docteur. Quand à Jean-Marcel, il a tombé sa veste de gendarmerie, il est en chemise, les manches retroussées et la cravate ouverte, avachi, le front bas et en sueur, et le regard vitreux. Ses pupilles dilatées convergent dans une tentative de mise au point sur le nouvel arrivant.
— Bon.. jour... mon... sieur... arrive-t-il à prononcer avant de s'effondrer sur la table


— Lufie, auriez-vous l'obligeanfe de me reftituer ma dent, demande la baronne.
" Compte là-dessus et bois de l'eau, vieille carne ", pense la Mamette mais elle répond simplement :
— Non.
— Comment fa, non ?
— Non c'est non. Inutile d'insister.
— Alors là f'est un monde ! voleuse un zour, voleuse touzours, n'est-fe-pas ? ze vais de fe pas alerter Monfieur le commifaire.


— Toinette ma biche !
Gontran se lève d'un bond et, avec l'agilité d'un pachyderme, s'élance, les bras tendus, vers le médecin, renversant au passage la frêle Perrette. Tapdur, effrayé et tétanisé par cette brusque vision, reste pantois, se voyant déjà crouler sous le poids de ce mastodonte en rut. C'est alors que Gontran le dépasse et se jette sur le nouvel arrivant que personne n'avait remarqué. Devant l'assistance ébahit, Gontran empoigne avec force Antoine, et lui roule un patin mémorable qui dure... dure... De mémoire d'homme, jamais on n'avait vu une telle passion dans un baiser !

La cuisine de la Mamêche n'a jamais connu tel tohu bohu...
Le docteur fait des moulinets au-dessus de sa tête avec un lapin à pattes bleues, Perrette, cul par dessus tête, peine à se relever, les ivrognes marmonnent des phrases inaudibles, et le clou du spectacle choque avec ces solides gaillards qui se donnent un vrai baiser de cinéma.
Claude a un haut-le-coeur mais il rigole sous cape... "voilà ce que donne une pincée de ma poudre de corne de boeuf... le côté aphrodisiaque n'est plus à démontrer... mais, maintenant, je vais un peu forcer la dose dans le sirop de sureau "fabrication maison" de Lucie... Etre cocu, je peux encore le supporter, mais pas être traité de bon à rien... La vengeance est un plat qui se mange froid. La Lucie aura la version liquide"
Attendons...

Claude, ne se laisse pas démonter "palsambleu, cornegidouille, je m'en va turbiner, le lardon, cré bon sang de bonsoir, la comédie a assez duré, ils vont voir de quel bois je me chauffe, ces gougnafiés, file moi le tord boyau, je vais à la maraude, le père Gontran, va la sentir passer, sous les valseuses, je t'en foutrai du cinéma tas de branques, où qui sont les autres demeurés, y a plus de pinard, dans ce rade, qui c'est y qui porte les cornes."

... ?... Le syndrome Gilles de le Tourette ! Ah le docteur Tapdur en est certain, bien sur !... Ces crises délirantes sporadiques de copropalie du Claude... Ce n'est pas la première fois qu'il est amené à diagnostiquer cette maladie. Le praticien se souvient de ce cas observé dans sa patientèle... Ouh laaaaa, ça fait un sacré bail maintenant ! Il venait d'ouvrir son cabinet au village. Le malade c'ètait le fi-fils chéri d'une dame de la haute... Un gamin de 6-7 ans à l'èpoque... Autant qu'il se souvienne... Et elle ?,,. fffff.. ?... Une duchesse... Ou une comtesse, un truc comme ça. La dame s'était débarassée de son rejeton, qui faisait tâche dans ses diners mondains, et l'avait confié à une institution... en Suisse... S'il se souvient bien. On ne l'avait plus revu, ce pauvre gamin.
Le docteur Tapdur n'arrive pas à se souvenir. La vue de ces deux hommes qui s'embrassent le perturbe plus qu'il ne l'aurait pensé. Pourtant lui, l'homme de médecine, ne se laissait pas troubler aussi facilement. Il avise le Claude qui remonte de la cave, deux bouteilles à chaque main. " Un p'tit r'montant va m'faire du bien. Et puis, la liqueur d'la Lucie, c'est la meilleure du coin", se dit-il en avançant d'un pas décidé.
— Claude, toutes ces émotions m'ont donné soif.
Montrant le lapin qu'il a la main, il ajoute :
— Il faut que je vous parle de ça, fait -il en montrant du menton les pattes bleues de l'animal.

Le Claude reluque la bestiole et fait remarquer au père Tapdur un manque de lucidité :
— C'est y que vous l'avez peint, je ne vous connaissais pas ce gout pour la peinture, un artiste en herbe, prenez donc une lichette de liqueur pour vous remettre
Le médecin n'en attendait pas moins, de ce résidu de basse couche, inculte et ignare :
— Ce léporidé souffre d'une pododermatite gros malin
— Une podo quoi ? crie Le Claude
Tapdur le fustige du regard, Le Claude marmonne évasivement :
— Crè vin diou ! vous avez des moeurs bizarres, mon ami.

Claude a eu chaud... Le toubib a la mémoire qui flanche, heureusement ! Parce que là, dis donc, Il n'était pas loin de le reconnaitre... Faire le rapprochement avec le fils de la Baronne (oui oh ben "la Baronne" maintenant... Baronne, mon oeil ! )... Claude est projeté dans ses souvenirs, dans ce petit matin d'hiver glaçant, où du haut de ses 6 ans, aux portes de l'institution, avec le directeur, il regardait s'éloigner la longue silhouette chaloupée... Qu'il n'avait plus jamais revue après ce jour... Le souvenir de ces interminables nuits à pleurer dans le dortoir, avec les autres qui se moquaient.... C'en est trop, chienne de vie ! il s'enfile une bonne rasade de liqueur...

Le commissaire, écœuré par ces deux hommes qui se roulent un patin, s'approche et les sépare sans ménagement. Alors que Gontran, en amoureux transi lance des "ma biche" langoureux, Antoine esquisse un mouvement vers la porte.
— Pas si vite mon minet, faut qu'on cause ! À cause de ta vache, ma voiture est foutue ! l'interpelle le commissaire en le retenant par le col de sa chemise.
Affligé par le spectacle de Jean-Marcel qui se pisse de rire en compagnie d'Horace et d'Armand, toujours attablés, un verre remplie de la liqueur que vient de déposer Claude devant eux, le commissaire s'exclame en tournant son regard vers Enzo, les pieds nus qui le toise méprisant :
— Qu'est-ce qui m'a foutu une bande de pieds nickelés pareil ! Ma parole ! Vous êtes tous devenus fous !
Et dans un tonitruant excès de colère il rugit :
— Café pour tout l'monde !

Claude est de nouveau plongé dans ses souvenirs, le pensionnat cachait de douloureux secrets, des ados à voile et à vapeur, il en a côtoyé plus d'un durant son séjour, mais ce spectacle affligeant d'obsédés de la jaquette flottante dépasse tout entendement, il renifle la liqueur et s'étonne, une odeur particulière se dégage, Lucie aurait elle modifié la mixture, ajouté un philtre d'amour, il déraisonne et se renferme sur lui même, il serait temps d'aller consulter se dit il intérieurement, le père Tapdur a du boulot, son cerveau lui joue des tours, pour peu qu'il en possède un comme semble le soupçonner le commissaire qui le rappelle à son devoir :
— Alors ces cafés, c'est pour aujourd'hui ou pour demain, péquenot de mes deux.

Le Claude, rattrapé par les souvenirs surgis du fond de son verre est long à la détente... Et c'est Perrette qui met la boulloire sur le poêle et va chercher le pot de café dans le placard. C'est alors que surgit Jean-Paul, rouge de colère, brandissant son bras gauche dans sa main droite : "il est ou c't'enfoirré qui saute ma Loucie !... C'est toi ? Crie-t-il en pètard en désignant l'Armand, dont l'allure à la Marlon Brando dans Un tramway nommé désir, lui semble la plus appropriée au rôle... Ce dernier, se fige, le regarde avec ètonnement et en perd la cigarette pendue à sa lèvre... "C'est toi ?... Dit Jean-Paul qui s'est tourné cette fois vers Jean-Marcel. Le gendarme en chemise et cravaté, bien qu'un peu démis, pourrait avoir aussi la gueule de l'emploi, avec son oeil torve empétré d'alcool... Qui c'est-t-y que j'lui casse la gueule ! Hurle-t-il, bavant de rage, en embrassant l'assemblée d'un regard circulaire à la recherche de sa cible...
Le Claude rembarre Jean-Paul, d'insinuations grossières :
— Loucie tout le monde la saute, pauvre con,
Bebel se tourne vers l'ostrogoh et profère :
- Quand je cause, les blaireaux écoutent, ou un truc dans le genre
L'ivrogne de service poursuit :
— Au lieu de jouer monsieur muscle apprend tes tirades, nez de boeuf, 
Perrette tente de calmer le jeu et secoue ses nibards, devant le Jean-Paul rouge de colère qui s'apprête à valdinguer la bouillotte sur la tronche du Claude, qui s'extirpe difficilement de table, noyé dans les vapeurs d'alcool, et s'affale aux pieds du toubib, qui vient de faire son entrée, le père Tapdur, l'aide à se relever et l'enjoint :
— Mon ami votre attitude me déconcerte, il est temps d'étudier votre cas, les grossièretés que vous proférez sont indignes d'une personne de votre rang".
Le Claude rumine :
— De quoi qu'il cause mon rang, je suis rien qu'un bouseux.
— Et poui d'aborrrd, à qui j'ai l'honnorrre ? s'exclame mécontent Juan-Pablo de la Mancha en roulant exagérément les "r" de son faux accent brésilien.
— Je me présente, commissaire Peau de Vache pour te foutre au trou, brasiliane de mes deux ! rugit le commissaire.
— Peau d'vache ! Un nom comme ça, ça s'invente pas !
S'esclaffe Jean-Marcel en ajoutant :
— Peau d'vache, pour sûr ! Mais pas fute-fute la vache !
Et le voilà parti dans un éclat de rire, rejoint par Armand et Horace qui lèvent leurs godets pour trinquer :
— À la bonne poire de c'te brave vache !
Entonnent-ils en entrechoquant leurs verres.
— Mais c'est quoi ce souk ! Hurle la mamèche.


Dans la cour de la ferme, Madame la Baronne, n'en mène pas large. Berchue et avec son chapeau déplumé, elle est remontée discrètement dans sa Bentley. Hector, la casquette sur la poitrine, lui tient la porte, tandis qu'elle s'installe, les deux jambes jointes, dans la plus pure élégance, comme le lui avait appris la taulière du boui-boui où elfe avait fait ses classes, avant de rencontrer ce cher Edgar. Le vieux Baron de La Rochardière était tombé raide dingue de cette fille de mauvaise vie, à la gouaille sans pareille, mais qui ´s'y entendait pour faire sortir de leur torpeur ses sens endormis par soixante années de célibat contraint par sa timidité maladive. Se découvrant une vigueur inconnue, et prenant son courage à deux mains, il avait sortie la drôlesse du caniveau en l'épousant, au grand dam de toute sa famille prout-prout et collet-monté.


Je ne suis qu'un bouseux, comme il disent, un beauf que mes cornes elle sont devenues trop grosses pour passer la porte de l'étable, un bâtard, un pas bon à jeter aux chiens, rumine le Claude, n'empêche que je vois ce que je vois et je sais ce que je sais.
A force de livrer 24 heures sur 24 ma poudre dans le monde entier, jusqu'à en bouffer mon écran d'ordinateur, à zieuter en voyeur le site Badoo entre deux commandes, j'en ai vu de belles et les filles mortes dans les champs, je sais qui les a trucidées, au moins une en tout cas.
La Marie, qui tortillait des fesses dans sa jupe à fleurs à ras le bonbon... Et il y en avait du monde au balcon quand elle se penchait pour nettoyer les tables entre deux clients... Une allumeuse, oui... Tout le monde le savait qu'elle était pas farouche... Y'avait bien plus que ce gros lourdaud de Jean-Marcel qui se faisait encore quelques illusions... Il était amoureux ce gros nigaud...
Le Claude aussi, en avait eu gros sur la patate quand il avait vu la serveuse sortir par la porte de derrière pour rejoindre la silhouette qu'il avait identifiée comme celle du nouveau parigot et ses groles à 3000 balles !
Ils étaient plusieurs à penser que s'il lui était arrivé des bricoles, au bout du compte, elle l'avait bien cherché !

Le commissaire n'en croit pas ses oreilles.
Le Claude a beau marmonner dans sa barbe, il l'a clairement entendu se vanter de connaître l'assassin de cette malheureuse jeune femme retrouvée morte dans les maïs. "Non seulement il traficote, et j'en aurai bientôt le coeur net, mais, de plus, il fréquente des ripoux de la pire espèce. Un petit séjour à l'ombre devrait lui délier la langue"
Il se tourne vers son adjoint : "Enzo, remets fissa de l'ordre dans ta tenue, ton débraillé fait honte à la gendarmerie. Saute dans tes godasses, vas chercher la paire de menottes dans ma caisse, et arrête de regarder Perrette avec tes yeux de merlan frit dans la foulée. Arrestation en vue. Il ne sera pas dit qu'à Trifouilly-les-Oies, la Police n'est pas efficace"

— J'ai trouvé les menottes, chef, dit Enzo,. J'ai pensé qu'il serait judicieux de vous en apporter tout le sac, pour les essayages.
— Mais mon benêt , tu t'imagines que pour passer des menottes aux poignets c'est comme pour enfiler des grolles ? y a des pointures ici, et pas celles qu'on croit, ricane le commissaire.
— Ah, commissaire ! enfin ! s' exclame Lucie, vous tombez bien ! je voulais vous dire que la baronne de la Rochardière, elle se livre à des trafics d'organes humains sûrement, je viens de lui chiper une des dents qu'elle a volées.
— Elle est où, cette femme, encore ?
— La baronne ? elle est est en train de se tirer dans sa tire.
— Enzo ! hurle le commissaire, passe immédiatement les menottes au bouseux de Claude, empêche le de sortir et moi je file couper la route à la baronne. Aujourd'hui je peux te dire qu' on a du lourd !

Au moment où Enzo s'apprête à passer les menottes à Claude, le docteur Tapdur tend les pattes du lapin en disant :
— Merci jeune homme ! Maintenant le corps du délit ne pourra plus s'échapper ! C'est qu'il m'a mené la vie dure l'animal !
Avant même qu'il ne comprenne de quoi il retourne, Enzo se retrouve avec le lapin menotté au cou qui gigote en poussant des cris stridents.
— Hé ! Mais qu'est-ce t'y fais au lapinou ! s'exclame Jean-Marcel entre deux vins.

Le commissaire fulmine :
— Qu'est-ce qui m'a fichu, une bande d'incapables pareils, pas un pour rattraper l'autre, regardez moi cet apôtre, il sort une nouvelle mode, un collier de lapin, et où qu'il est le Claude ?
Dans la cave, le père Tapdur fait des confidences :
— Tu es le fils de la Rochardière mon Claude, elle t'a eu avec un moricaud, avant qu'elle ne s'acoquine avec l'autre tanche, le baron de mes deux, il faut te tirer mon gars, les keufs ont en après toi, file !
La baronne est arrêtée, elle s'exclame :
— Mais je vous jure commissaire, c'est mes chicots, je ne fais aucun trafic d'organes, quelques passes, je n'dis pas, déformation professionnelle, mais en tout bien tout honneur.

Dans la cave, "La Rochardière ? Moricaud ? Le Baron ?... "... Claude feint l'étonnement tandis que le toubib s'excite de l'ingéniosité de ses déductions
— Ouiiiii.... La Rochardière... le Baron, la Baronne !... C'est ta daronne la Baronne !
Tapdur, réconforte le malheureux, qui découvre l’amour d’une mère, le Claude fond en larmes :
-Maman, pourquoi m’as-tu abandonné, et papa où est-il ?
Le toubib, le presse, les flics fouillent l’auberge, il l’affranchit :
-De ton père, tu as gardé, tes cheveux frisotés, et ton côté voyou, crois-moi oublie le, il a filé avec la caisse, depuis belle lurette.
Des bruits dans l’escalier, Tapdur recommande :
-Planque toi, derrière l’armoire et pas de bruit.
Enzo pointe sa fraise, le toubib l’interroge :
-Où qu’il est mon lapinou ?
-Dans ton, prose, t’es seul ici ?
Le toubib feint de comprendre et manifeste un étonnement, Enzo s’en va.

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