Tom

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– En rang !

L’ordre claqua aussi fort que tambourinait le cœur de Tom. Filles à droite, garçons à gauche. La séance d’automne s’ouvrait cette année- là avec 350 enfants, dont seulement une vingtaine ressortirait avec un nom différent.

Absorbée par l’atmosphère tamisée du Grand Hall, Do ferma un instant les yeux. Elle ne priait pas, elle se concentrait sur le totem de sa marraine, Tom le savait bien. Un papillon rouge qu’elle lui avait remis la veille, porteur de chance. Il l’avait très vite identifié, pour la bonne raison qu’il avait le même en vert.

Il fallait qu’ils sorte du Foyer. Il leur fallait des parents.

Le Hall du Foyer avait toujours déplu à Tom. L’imposante porte en bois de cerisier prenait le tiers de la largeur de la salle et le marbre qui carrelait le sol était mat et sombre. Au centre régnait une immense table en verre dont l’utilité était constamment discutée par les directeurs. Cette grande pièce avait vraiment l’apparence sinistre d’une salle de conférence abandonnée.

À côté de Do, une petite nouvelle. Menton relevé et yeux fixes, elle appliquait à la lettre le règlement. Elle avait même tressé ses cheveux pour l’occasion.

Tom se souvint de sa première séance d’adoption. La façon que chaque enfant avait de se mettre en avant par des accessoires extravagants, la décoration exceptionnelle du Hall, mais surtout, le regard froid et jaugeur des parents. Tom s’attendait à voir des sourires, des effusions maternelles, des coups de foudre enfant-parent, mais rien. Seulement ce regard glacial qui l’avait d’emblée choqué.

Ils font leurs courses. Se rappela-t-il avoir immédiatement pensé.


Tom remarqua que Do laissait à sa petite voisine l’opportunité de se faire sa propre idée de ce qu’il appelait intérieurement « Le marché humain ». Lui n’avait pas eu cette chance.

Sa première fois avait été la pire. Les grands avaient commencé à l’embêter plus de trois mois avant la séance, et il se demandait encore de quelle façon il avait réussi à survivre à la multitude de coups bas qu’ils lui avaient infligés. Leur plan n’était pas bien ingénieux, mais il l’était assez pour embobiner un gosse de six ans.

Chaque jour, ils venaient le voir avec le plus hypocrite des sourires et le consolaient des petits problèmes quotidiens à coups d’illusions réconfortantes. Ils devenaient les frères dont tout orphelin rêve. Et comme une foule de gamins avant lui, Tom les avait tant admirés qu’il avait tout fait pour leur ressembler. Ils avaient insufflé en lui ce désir sauvage d’indépendance qu’est la rébellion et l’avaient exposé aux idioties d’un monde qui n’était pas le sien. Celui de l’adolescence. Mais il avait à peine sept ans.

Ils lui avaient menti sur toute la longueur, et il avait longtemps payé les conséquences d’une confiance trop vite accordée. Désormais, il apprenait de ses erreurs et refoulait sa frustration dans le sport, avec l’aide de sa jumelle.

Tom adressa un sourire joueur à Do et lui tira la langue dans le seul espoir de la voir rire. Ce qu’elle fit, simplement pour le rassurer, lui.

– Ezra, votre chemise doit être entièrement boutonnée ! Lori, idem ! Rappela Mlle Nelly, habillée, pour l’occasion, d’une robe noire qui la rendait presque féminine.

La grande porte du Hall s’ouvrit pour laisser entrer Monsieur Degayne, le chef cuisinier du Foyer, qui s’enquérait à l’extérieur du nombre de familles intéressées par l’événement.

– Ils sont déjà plus de trente-cinq couples ! Cria-t-il avec un enthousiasme non caché. Il remit une mèche de ses cheveux bouclés derrière ses grosses oreilles et s’avança vers la directrice.

Bercés d’illusions, tous les enfants présents chahutèrent en décrivant tour à tour leur famille idéale. Les plus jeunes sautaient sur place et se serraient dans les bras en s’imaginant déjà quitter le Foyer. Tom passa une main tremblante d’excitation dans ses cheveux cendrés. Il avait tellement peur d’être une fois de plus désenchanté.

Lorsque la grande porte du hall s’ouvrit, laissant passer une quarantaine de couples sûrs d’eux, il crut que son cœur allait lâcher. Les parents couraient dans la pièce comme ils l’auraient fait dans un marché, à l’affût de bonnes affaires. Ils s’approchaient des orphelins et les dévisageaient, en demandant à haute voix à leur conjoint si la couleur des cheveux n’était pas trop fade, ni le teint trop maladif. Certains mêmes posaient leurs mains sur le visage des enfants et leur demandaient de se tourner sous tous les angles. Ce que ces-derniers faisaient avec un sourire hypocrite qui ahurissait Tom .

Comme à chaque séance, il sentit la bile lui remonter dans la gorge. Il n’arrivait pas à jouer ce rôle d’enfant désirable et plein de vie, pour la bonne raison qu’il souhaitait être adopté tel qu’il était, sans artifice, sans sourire charmeur. Do y arrivait bien, elle.

– Oh chéri, regarde comme celle-là a de belles dents ! Pas de frais de dentiste à prévoir, c’est une belle affaire ! Et puis cette belle chevelure blonde, tu te rappelles comme nous en voulions une comme celle-ci ?

Tom regarda sa sœur se faire tripoter les cheveux avec dégoût. Il avait envie d’arracher les yeux de la femme qui osait toucher sa jumelle comme un animal de foire. Jupe et veste bleu marine de tailleur, maquillage impeccable, talons aiguilles d’une hauteur assommante, cheveux blonds parfaitement bouclés, cette dame était l’archétype même de la maman idéale. Mais c’était sans compter sur son caractère inhumain et l’aura de mal-être qu’elle dégageait.

À ses côtés, le bon petit père soumis. Il acquiesçait et accourait à chaque question que posait sa femme. Tom les détesta immédiatement. L’horreur de ce spectacle s’intensifia lorsqu’il aperçut un petit garçon derrière eux. Grumpy.

Ils avaient déjà des enfants. Deux exactement, dont le cadet, Evan, était dans la même classe que les jumeaux. Tom ne détestait pas Grumpy, au contraire, son caractère mystérieux et calme l’attirait, mais il ne s’imaginait pas vivre avec sa sœur dans une famille dont les enfants étaient si renfermés.

– Quel âge as-tu, mon garçon ? Demanda un jeune homme à Tom , encore absorbé par la vision d’une sorcière caressant les cheveux de sa sœur.

Mais avant même que le jeune garçon ait eu le temps de répondre, la grande dame blonde qui accompagnait l’homme désigna son voisin en hurlant :
– Oh non, lui plutôt ! Il est trop chou avec ses cheveux roux.
Pas un mot d’excuse, pas même un « au revoir ». Tom ravala ses larmes en levant les yeux au ciel. Comment peut-on vouloir un enfant et avoir si peu d’instinct maternel ?

En face de lui, Paline. Elle était rayonnante, comme à son habitude. Ses cheveux auburn étaient relevés dans un épais chignon qui captivait éternellement Tom . Mais ce qui le frappa plus encore, c’est le sourire sincère qu’affichaient les parents qui lui parlaient. Il était vrai, aimant. Si profond que le garçon fut piqué d’une jalousie incontrôlable. Paline leur expliquait activement ce que Tom devina aisément être de l’Histoire, et les parents écoutaient avec une admiration sans borne.

Encore une fois, Paline savait viser juste. Là où les autres ne faisaient qu’une démonstration de leur hygiène ou une ostentation de leur corps, elle dévoilait ses passions et tout ce qui la rendait différente des autres orphelins.

La sonnerie retentit et les parents se rassemblèrent au centre. Plus des trois quarts quittèrent la salle dans les minutes qui suivirent. Mlle Nelly s’approcha des couples restants après leur avoir laissé une bonne vingtaine de minutes de délibération, et discuta quelques minutes avec chacun d’eux. Certains parents montraient directement du doigt les enfants qui les intéressaient, d’autres les décrivaient à coups de mimiques exagérées.

Les orphelins attendirent plus d’une heure, debout, que les parents se décident et que Mlle Nelly annonce l’issue de la séance.

Lorsqu’elle se planta au milieu de tous les enfants pour leur dévoiler les résultats de ce qui paraissait être un concours de beauté, Tom ne ressentit pas même une pointe d’excitation. Il savait que rien n’allait changer pour lui.

Elle énuméra les noms de dix garçons, qui partirent rejoindre leurs chambres avec enthousiasme pour faire leurs bagages. Parmi eux, la moitié était des nouveaux.

Aucun des garçons cités n’était ami avec Tom, aussi ne fut-il pas déçu de les voir partir. En revanche, quand vint le tour des dernières filles, son cœur fit plus d’un bond.

– Linou Blaz devient Linou Bower.

Jamais la directrice ne sera capable de prononcer un nom sans le déformer. Nota Tom en ricanant.

Linou Bliz était la voisine de cantine et le binôme de mathématiques de Tom . La seule amie capable de l’aider à finir ses exercices. Les autres ne tenaient pas assez à lui pour risquer une mise en garde pour triche à cause de lui. Mais Linou, elle, l’aimait bien. Trop. Pensa-t-il.

– Paline Langelo devient Paline Hesofia. Continua la directrice.

Ladite Paline fit un pas en avant, salua tous ses camarades de Foyer, et s’approcha de Mlle Nelly avec un sourire infiniment reconnaissant. Dommage. Elle était trop sympa. Se surprit à penser Tom.

Les filles du Clan Rose se mirent à gémir dans tous les coins de la salle et la directrice eut bien du mal à rétablir le calme. Do faisait partie de ce groupe de filles qui adoraient Paline pour les histoires merveilleuses qu’elle racontait sous le plafond magnifique de sa chambre.

C’est elle qui l’avait peint en arrivant au Foyer. Mlle Nelly lui avait bien dit : « Rien de trop personnel, rien de trop extravagant. », mais Paline n’avait suivi que son cœur. Et le soir même, il était rempli de princesses, de fées, de baguettes magiques et de princes charmants. Depuis, quelques filles du Foyer s’introduisaient discrètement dans sa chambre, le soir, pour l’entendre raconter de belles histoires et partir dans leur lit la tête pleine de contes. On les surnommait le Clan Rose dans les couloirs, parce que chacune avait peint ses chaussures en rose pour dénoter avec le bleu marine de son uniforme.

Après avoir jeté un coup d’œil amical à ses amies et au petit Tom, Paline disparut avec les Hesofia pour aller faire ses bagages.

– Mademoiselle Do Jédu devient Mademoiselle Ombré.

Tom crut que la salle entière avait entendu son cœur exploser en un million de morceaux. Une douleur transcendante lui martelait le crâne et la poitrine. La seule personne génétiquement programmée pour être sa moitié venait de trouver des parents. Elle ne porterait plus le même nom que lui, ne viendrait plus dans son lit le soir pour le calmer de ses cauchemars. Sa sœur jumelle devenait celle de son camarade de classe.

– Tom ! Non, non ! Tom ! Se débattit férocement Do, alors que ses nouveaux parents avertissaient la directrice qu’elle avait écorché leur nom de famille. Les deux gardiens lâchèrent la fillette sur autorisation de Mlle Nelly, et Do traversa la salle en sanglotant vers son frère. Elle s’arrêta tout près de lui.

– Vas-y Do. Tu seras dans une belle famille. En plus, Grumpy me ressemble un peu. Et puis... tu pourras devenir maîtresse comme tu le voulais.

Les sanglots de la petite redoublèrent, et son frère ne résista pas à la prendre dans ses bras.

– Mais ce ne sera jamais comme avec toi. On voulait la même famille. Le même nom. Je ne veux pas que Grumpy soit mon frère. Je ne veux pas qu’ils me forcent à t’oublier.

La petite blonde serra un peu plus son jumeau et jeta un regard noir à celui qui s’apprêtait à devenir son frère.

– Ils n’y arriveront jamais Do...

Tom tourna la tête vers Grumpy. Il était inexpressif, comme d’habitude. Mais quand leurs deux regards se croisèrent, il sembla à Tom que son expression changea. Il crut déceler une pointe de compassion dans ses yeux. Je la protégerai pour toi. Paraissait-il dire.

Et ils surent à cet instant qu’une amitié singulière et profonde venait de naître entre eux. Do serait leur point d’attache. Parce qu’elle était désormais leur sœur à tous les deux, et qu’indirectement, ils devenaient frères. Et quand bien même elle détesterait l’un d’eux, celui-ci s’évertuerait à la garder sous son aile.

Tout se passa très vite, et ce ne fut que plus tard, dans sa chambre, que Tom réalisa à quelle vitesse Do avait disparu de sa vie. Le gardien l’avait arrachée de ses bras et la famille était partie en une fraction de seconde. Il s’était retrouvé seul.

Tom se posta devant son miroir de chambre et observa longuement l’uniforme réservé aux séances d’adoption. Cravate jaune, chemise noire, pantalon jaune et mocassins noirs.

Une abeille sage dans une ruche. Pensa-t-il.

Un rictus dégoûté traversa son visage, et une fossette creusa sa joue droite.

Une abeille invisible, ouais.

Il arracha sa cravate et fit sauter les boutons de sa chemise, avant de la lancer sur son lit et de prendre un simple t-shirt dans son armoire. Il attrapa sa tenue de sport et sortit du Foyer, malgré les menaces de Mlle Nelly, bien décidé à aller s’entraîner au stade pour se défouler.

Mais en vain, rien ne l’apaisa.

Jamais plus Tom ne revit Do.

Il resta des mois, des années durant sans être adopté. Son caractère s’endurcit considérablement, et son énergie débordante se transforma peu à peu en une rage et une colère incontrôlable. Ses amis se détournèrent de lui, la directrice du Foyer ne le supporta plus : il n’allait jamais à l’école et fuguait régulièrement. Pendant des jours et des jours il était introuvable, et puis il revenait alors que l’on n’y croyait plus.

En dépit de son tempérament impulsif et violent, connu de la ville entière, Tom fut à son tour adopté. Ou, tout du moins, c’est ainsi que l’affaire lui fut présentée. Vint, un jour, un grand homme sage, qui lui proposa sa protection et une éducation adaptée à son caractère primaire. Il lui parla de voyage, d’un endroit où personne ne saurait ce qui lui était arrivé. Il lui parla de renaissance.

Tom quitta la ville avec cet homme, et l’on ne parla presque plus de « l’enfant inconsolable, autrefois si joyeux ».

Do ne fut pas plus heureuse que son frère. Sa famille adoptive se décomposa rapidement, suite à une malheureuse histoire que la mère avait cachée au père. Do resta donc vivre avec son père un temps. Par la suite, elle se consacra toute entière à sa carrière et ne se maria jamais, ne pouvant se résoudre à accorder sa confiance à qui que ce soit.

Les années passèrent, et rien ne vint perturber son ascension sociale. Elle devint, contre toute attente, enseignante dans son ancien Lycée. Ce choix en surpris plus d’un, car elle avait toujours détesté les enfants. Elle n’avait ni amis, ni ennemis -bien que la plupart des gens la considérait comme tendancieusement sadique-. En effet, bien des élèves se plaignaient des punitions excessives qu’elle se plaisait à distribuer sans raison.

Toutes ses journées se ressemblait, et elle affectionnait cette stabilité dans sa vie. Elle aimait savoir que rien ne changerait pour longtemps. Beaucoup de personnes s’étonnaient de sa personnalité originale, de sa passion pour les décorations roses enfantines alors qu’elle avait en horreur cette période de la vie. Mais elle seule savait que, fut un temps, dans son Foyer, elle avait adoré les princesses et les histoires qui finissent bien. Elle s’autorisait ce point d’attache à son passé, mais ne parlait à personne de son frère, consciente de la faiblesse que son souvenir avivait.

De toute façon, elle en était certaine, la seule évocation du nom de son frère lui vaudrait un renvoi. La seule évocation de son nom d’avant lui vaudrait un renvoi. Son jumeau l’avait rendu terriblement populaire.

Seul ses parents adoptifs savaient ce qu’il en était. Pourtant, jamais ils n’avaient fait allusion à Tom.

Do se rappela l’instant étrange où elle avait découvert ce que son frère était devenu. Elle avait entendu parler de lui des milliers de fois sans savoir que c’était vraiment de lui qu’il s’agissait.

– Avez-vous vu les journaux ? Avez-vous lu la nouvelle ? Lui avait demandé le directeur, essoufflé, en arrivant dans son bureau.

Do n’avait pas eu le temps de répondre que déjà les grosses lettres de la revue étaient dans son champ de vision.

L’information était trop atroce pour pouvoir lui parvenir. Qu’avait-il fait ? Pourquoi en était-il arrivé là ? Si elle était restée près de lui, jamais il ne serait devenu ainsi. Elle l’aurait aimé, elle aurait su le ramener dans le droit chemin. Ensemble, ils auraient pu devenir des personnes normales. Mais aujourd’hui, il avait ruiné toutes leurs chances.

Qui donc lui avait volé son frère ?

Elle en était sûre, c’était cet homme que tout le monde tenait pour sage. Il l’avait emmené à Poudlard, et l’avait abandonné à son triste sort en le sachant vulnérable.

« Tom Jédusor est Voldemort »

– Il me semble, Dolores Ombrage, que vous êtes bien la dernière personne du pays qui l’apprend. L’avait taquiné Fudge.
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