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The-Kokopelli-Girl

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Vivitap

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— Tu as paniqué. Tu viens me demander un Chant de l’Ennemi... mais tu as peur qu’il échoue comme pour ton père, dit-il, planté sur le pas de la porte de son hogan.
Alicia s’y attendait. Son grand-père paternel avait toujours été considéré comme un hataali de grande renommée car, en plus de ses talents de Chanteur respecté de tous, il cultivait un don particulier pour la divination. Elle avait garé sa voiture devant la loge de sudation et, comme le veut la coutume, elle avait attendu que son grand-père remarque sa présence et vienne à sa rencontre.
— Yá’át’ééh! Hosteen Benally, décocha-t-elle en pénétrant dans la maison, feignant n’avoir rien entendu. J’ai fait quatre heures de route en plein désert pour venir te rendre visite : j’ai chaud et j’ai soif !
Elle se retint bien d’avouer qu’elle était aussi très anxieuse car, en réalité, elle ne savait plus où elle en était.
Alicia était une jeune Navajo de Cameron en Arizona, ville frontière de la Réserve, qui avait été adoptée à 14 ans par un couple de traders américains, vieux amis catholiques de ses parents. Sa mère était morte d’un cancer aux ovaires contracté à cause des mines à ciel ouvert d’uranium qui se trouvaient non loin de chez elle. Son père, quant à lui, était déjà parti dix ans auparavant emporté par l’alcool et le désarroi. Il n’avait jamais pu retrouver l’harmonie depuis son amer retour de la guerre du Vietnam lorsqu’on lui avait gentiment fait comprendre que « Géronimo », aussi bon guerrier qu’il avait été, ne pourrait cependant jamais faire partie de la grande famille des Etats-Unis d’Amérique.
La jeune femme faisait partie de ces centaines d’enfants adoptés par des Blancs au milieu des années 80, à l’époque où le gouvernement américain prônait l’adoption d’enfants amérindiens en pensant que cela les aiderait forcément à devenir de bons petits citoyens. C’était aussi la période où le Conseil Tribal navajo était plus occupé à grappiller quelques dollars dans l’exploitation des ressources naturelles de la Réserve, qu’à protéger ses jeunes générations des travers de la société de consommation américaine.
Alicia avait toujours rejeté son éducation trop traditionaliste à son goût et, même si elle avait fait sa Kinaalda comme toutes les autres jeunes filles pubères de son peuple, elle aspirait surtout à devenir une américaine à part entière. Aujourd’hui à 22 ans, elle était parfaitement bilingue et suivait des études de droit à la Northern Arizona University de sa ville d’adoption, Flagstaff.
Elle semblait s’être très bien adaptée à sa nouvelle vie d’indienne des villes convertie à la Native American Church mais, en réalité, tout ceci n’était qu’un leurre qui venait de lui éclater à la figure. Un drame avait bouleversé ses idéaux : le décès de sa mère adoptive. Elle s’était soudain rendue compte que, malgré tous ses efforts, ses capacités d’assimilation s’arrêtaient ici ; devant cette mort qu’elle ne concevait absolument pas de manière catholique mais bien de façon navajo c’est-à-dire totalement angoissante et extrêmement dangereuse.
Alicia pénétra dans la pièce sombre dont l’air frais apaisa un peu son malaise.
— Aoo’ Yá’át’ééh ! répondit son grand-père en lui montrant du menton l’endroit où elle pouvait s’asseoir.

— Tu sais, ton père n’y a jamais vraiment cru à nos cérémonies.
Alicia le fixa longuement et se rendit compte qu’il n’avait pas changé depuis la dernière fois où elle l’avait vu, à l’enterrement de sa mère biologique ; il y avait déjà huit ans. Toujours aussi direct, grand, maigre, avec son éternel jean délavé et son chapeau de cow-boy qui ne cachait cependant pas ses longs cheveux gris noués sur sa nuque par un ruban blanc à la manière traditionnelle. Samuel Benally devait avoir dans les 85 ans si ses souvenirs étaient exacts mais, bien que le soleil ait érodé son visage, il paraissait avoir 15 ans de moins.
Elle prit place sur une chaise en métal et resta muette quelques minutes pensant à ce qui l’avait amenée jusqu’ici. Alicia avait longuement hésité, sidérée par son deuil. Cependant, elle ne pouvait plus continuer à se mentir, ses deux modèles de femme l’avaient abandonnée et tandis que la mort de sa vraie mère lui avait laissé croire qu’elle pourrait un jour devenir une américaine digne de ce nom ; la mort de cette Blanche qu’elle admirait tant l’emprisonna dans ce qu’elle avait toujours nié qu’elle était : une colonisée évoluée qui vivait à la marge de deux cultures qui ne fusionneraient jamais complètement malgré tous les processus d’acculturation possibles. Son peuple d’un côté et la société américaine de l’autre, la laisseraient stagner, tout au long de sa vie, dans un malaise mêlé d’ambivalence et d’inadaptation. Pour les navajos de la Réserve, elle s’était éloignée de la Beauté; et pour les américains, elle resterait pour toujours une native american discriminée comme il se doit.
L’intérieur du hogan était sombre, sale mais chaleureux; ce qui la décida à parler :
— Je crains bien d’être comme lui, malheureusement... Elle est morte et je n’ai pas su quoi faire... j’ai fui !
— Tu te trompes. Pour ce qui est de ta mère américaine tu as agi comme n’importe quel autre navajo aurait agi à ta place : c’est ce que notre Mère à tous, Femme-Qui-Change, nous a dicté, la rassura-t-il avant de poursuivre : et en ce qui concerne celui dont je parle, il s’était écarté du chemin de la Beauté bien avant son départ à la guerre. Il me traitait de vieux con quand il était jeune ; avec tout ce qu’on lui bourrait dans le crâne là-bas, à l’autre bout du pays dans ces internats blancs, il se fichait pas mal de notre Voie. Et puis, il est tombé fou amoureux de ta mère, alors j’ai bien cru qu’il reviendrait vers notre peuple mais quand il comprit qui il était réellement, c’était déjà trop tard... l’alcool lui avait rongé le cœur !
Son grand-père avait bien pris soin de ne pas nommer les morts : c’était trop dangereux à cause des fantômes et ça, Alicia ne le savait que trop bien.
— Maman a toujours fait de nous ce qu’elle désirait. On avait peur d’elle, papa et moi. D’ailleurs qui ne la craignait pas ? Même un ours se serait prosterné devant elle !
— Là, tu y vas un peu fort ! Il est vrai que ta mère était une femme de tête mais pas beaucoup plus que toutes les autres femmes dignes de notre peuple . Tout ce qu’elle voulait, c’était vous protéger de la mauvaise influence des Blancs. Elle avait très tôt ressenti notre fragilité et la facilité avec laquelle ils pouvaient nous détruire... Et toi aussi tu l’as compris, sinon tu ne serais pas ici !
Un silence pesant envahit alors la pièce pendant un long moment. Le vieil homme versa dans deux mugs posés à même le sol le thé qu’il avait fait réchauffer et ajouta :
— On m’a dit que tu voulais devenir hataali ?
Il avait subtilement utilisé le terme navajo qui désignait les hommes-médecine de son peuple et qui voulait dire Chanteur(se). Ce jeu de mots subtil avait eu l’effet escompté : à présent, sa petite-fille souriait. Elle pensait à Craig, son petit ami blanc qui avait réussi à la convaincre de venir demander de l’aide à Samuel Benally. Il faisait du rock indépendant dont la référence était le groupe Nirvana. Son leader Kurt Cobain – un White Trash paumé des quartiers pauvres de Seattle – venait de se suicider car il n’arrivait plus à porter sur ses épaules tout le désespoir de ses jeunes fans qui d’ailleurs, pour certains d’entre eux, l’avaient surnommé le «Kokopelli des Blancs» en référence à ce petit joueur de flûte de la mythologie amérindienne qui porte sur son dos courbé toute la misère du Monde. Craig avait souvent proposé à Alicia d’écrire des textes et de chanter dans son groupe... Elle précisa :
— Non, pas Chanter comme toi grand-père ! J’aimerais écrire des chansons sur de la musique rock afin de leur faire comprendre, à tous, ce que je pense de... de... Elle se tut brusquement, le visage assombri, la gorge nouée. Des larmes envahirent son visage, et libérée par ses sanglots, elle finit par lâcher :
— Toute cette merde !
Alors Alicia se mit à cracher toute cette rancœur qui lui bousillait la vie :
— J’en ai assez du racisme ! J’en ai assez du chômage ! J’en ai assez des cancers et de toutes ces maladies qui nous déciment ! J’en ai assez de voir mes frères égarés dans les caniveaux de Gallup ou de Farmington ! Tout ce NO FUTUR qui nous colle si bien à la peau ; ça me dégoûte !
Elle ne pouvait plus s’arrêter de parler et avait continué un bon moment à crier sa haine contre ce qui lui rongeait ses ailes, et ce qui les empêchait tous d’exister.
Pendant tout ce temps, l’Ancien était resté assis là, à l’écouter souffrir, sans qu’il ne laissa jamais transparaître aucune émotion. Il avait remarqué comment elle était devenue une très jolie jeune femme avec sa peau mate et ses longs cheveux noirs luisants. Il avait aussi noté quelque chose dont il ne s’était jamais aperçu auparavant. Le regard d’Alicia était très intense mais aussi tellement... vieux ! Il se sentit alors responsable de la douleur de sa petite fille qui avait grandi trop vite et qui était si triste pour son âge. Alors, quand épuisée, elle eut fini de lui livrer sa détresse, il se décida à intervenir dans le processus de sa guérison ; celui-là même qu’elle avait déclenché sans le savoir à la minute où elle avait pris sa voiture pour venir chez lui ce matin-là.
— Et bien je crois, dit-il, que, à ta manière, tu as fait ta Longue Marche à toi ! Tu as peut-être été abusée, tuée, morte intérieurement mais, comme tes arrière-grands-parents avant toi, aussi loin que tu aies été déportée : d’aussi loin tu es revenue... vers ton peuple, vers la Beauté, mais surtout vers toi-même ; ce que tu n’as jamais cessé de vouloir être depuis ta naissance !
— Comment peux-tu en être aussi sûr ? demanda-t-elle après avoir rafraîchi, avec l’eau du jerricane, son visage rougi par les larmes ; tu me connais si peu...
— Tu oublies que je t’ai souvent gardée quand tu étais petite, pendant que tes parents partaient avec les moutons. A l’époque, on pouvait encore t’appeler par ton vrai nom; tu sais, ton nom secret qui en disait tellement sur ta personnalité mais qui en même temps te rendait si vulnérable face aux attaques des sorciers et des mauvais esprits... tu t’en souviens ?
— Non. Je l’ai oublié.
Tout ce dont elle se rappelait, c’était ce prénom espagnol qu’on lui avait donné à l’école primaire ; celui que ses parents avaient fini par utiliser couramment pour la nommer, tant en présence d’étrangers que de navajos ; celui-là même qu’elle portait actuellement et qui la résumait si bien. Jusqu’à présent.
— A-LI-CIA, prononça-t-il lentement, tu t’es tellement identifiée à ce faux prénom que tu en as oublié qui tu étais vraiment !
Il lui laissa le temps de prendre pleinement conscience de ce qu’il venait de dire avant de demander :
— Que vas-tu faire maintenant ?
Elle savait très bien ce qu’elle allait faire désormais : une Voie de l’Ennemi. Non seulement elle en avait besoin car ça la guérirait, mais surtout ça lui donnerait la force d’exister ; non plus en tant qu’amérindienne dans un monde de Blancs, non plus en tant que navajo parmi les siens, mais bien en tant qu’elle-même c’est-à-dire un être humain parmi d’autres êtres humains. Elle, qui avait toujours voulu s’adapter au monde, décida que désormais ce serait lui qui s’adapterait à elle. Il n’était peut-être pas trop tard, c’était l’occasion ou jamais pour elle de faire renaître le Kokopelli de son peuple ; de rendre leurs illusions perdues aux jeunes navajos des années 90 ; et de lutter... lutter pour exister et survivre – comme ses ancêtres l’avaient fait jusqu’ici – mais aussi et surtout lutter pour enfin être libre !
— Je vais prendre ce qu’il y a de meilleur dans ces deux sociétés auxquelles j’appartiens malgré moi, dit-elle, et je vais m’en servir pour sortir ma génération de tout ce nihilisme pathétique et fatal dans lequel elle sombre inexorablement !
Petit à petit, Alicia renaissait car pour la première fois de sa vie elle se sentait utile ; elle poursuivit :
— Je vais retourner dans ma ville, je vais continuer mes études et je vais aussi chanter dans mon groupe pour enfin vivre ma vie ! Et tout en se levant, elle murmura : et la dédier à tous ceux qui se cherchent et ne se trouvent jamais.
— Grand-père ? Interrogea-t-elle en sortant du hogan.
— Aoo’ shiyazhi ? répondit-il avec un large sourire; ayant déjà deviné ce qu’elle allait lui dire.
— On va le faire ce Chant !
— Oh oui ! On va le faire ce Chant, répéta-t-il d’une voix fière en la regardant s’éloigner du hogan et faire ses premiers pas dans sa nouvelle vie. Et, avant qu’elle n’ait refermé la porte de son pick-up, il lui cria :
— Hágoónee’ The-Kokopelli-Girl !
A la révélation de son nom secret qu’elle avait enfoui dans sa mémoire depuis bien trop longtemps, des larmes de joie coulèrent sur les joues d’Alicia car elle ne doutait plus un seul instant qu’elle marcherait à nouveau dans la Beauté et ce, à tout jamais...
Ce fut ce soir-là, sur le retour vers Flagstaff, que naquirent dans la tête d’Alicia les toutes premières paroles d’une chanson qui allait faire parler d’elle...«While you were sleeping they stole your dreams !».

PRIX

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Vivitap · il y a
Merci! Ça fait plaisir!😊
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Eric Lelabousse · il y a
Outre le fait que j'ai aimé votre récit, je partage l'amour de la culture amérindienne. Amitiés. Eric
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Eugène · il y a
Pour le titre déjà !

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