The Doors

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J'essaie d'écrire des textes lisibles avec une histoire forte, violente, provocante, dérangeante. J’écris court, parfois très court, lisez mes "Ultra Short Stories", une chanson, une poignée de  [+]

- Adieu frères, sœurs.
- Adieu frère.

Une fois de plus je pose la main sur la poignée de la porte « une ».
Je rentre par la « trois » et sors par la « une », c’est immuable.

La porte s’ouvre sans la moindre résistance.
Je pose un pied sur le seuil.
J’avance légèrement la tête, jette un rapide coup d’œil sur la nouvelle pièce.

Rien de nouveau : quatre portes, la « une » en face, à droite la « deux », à gauche la « quatre » et la mienne numérotée « trois » quand je serai entré. Quatre murs blancs d’environ quinze mètres de long sur cinq de haut, nus, avec au centre une monumentale porte rouge de trois mètres de haut pour deux de large. Les pièces n’ont pas toutes la même taille, les portes si. La plus petite pièce faisait dix mètres de côté, la plus grande, cinquante-quatre mètres. Par contre tout le reste est identique : un carré parfait, la même couleur blanche, les mêmes quatre portes rouge vif, identifiées par un chiffre noir.

Chaque mur fait exactement treize centimètres d’épaisseur, en plâtre grossier peu solide. Aucun problème pour y faire un trou, trou qui ne donne sur rien, pénombre et vide. Bien évidemment, le cycle suivant il est automatiquement bouché. Murs autoréparables. Le plâtre apparaît, suintant du mur blessé en quelques dixièmes de cycle il est bouché sans qu’aucune marque ou trace ne permette d’identifier son ancien emplacement. A chaque détérioration du mur, même accidentelle, pendant ce qui semble être de très nombreux cycles, la machine à nourriture ne donne plus. Toute notion du temps qui passe disparaît alors. Enfant, j’avais fait le test d’y laisser ma main, il ne s’est rien passé jusqu’à ce que, de lassitude et de fatigue, je la retire. Le trou avait alors commencé à se combler aussitôt. Il avait juste... attendu. Et l’absence de nourriture, cette fois-là, a paru durer une éternité.
De toute façon, de l’autre côté, il n’y a rien et, à ma connaissance, mieux vaut éviter d'interagir avec ce rien, cela se finit mal... pour tout le monde.

Je reste quelques minutes sur le pas de la porte.
Pas la moindre surprise, il n’y en a d’ailleurs jamais.

Je fais le compte : l’entité collaborative est composée de huit adultes d’âges divers et onze enfants. Une petite colonie. Trois hommes et une femme, au centre, assis à la table, l’unique table, toujours identique. Ils jouent aux cartes. Plus à droite, un couple fait l’amour, la femme chevauche l’homme, bruyamment. Les deux autres femmes dorment dans les lits superposés à gauche. La majorité des enfants jouent à une sorte de marelle, tracée directement sur le sol, les autres lisent ou s’occupent à diverses tâches.
Trop d’enfants par rapport aux adultes, j’ai un mauvais pressentiment.

Je fais un pas à l’intérieur. Les joueurs se tournent vers moi.
La porte se ferme automatiquement. L’accès est définitivement bloqué pour moi, je ne pourrai plus sortir par cette porte.

L’homme me fait signe de la main.

- Entre frère, soit le bienvenu chez nous.
- Salut, salut à vous tous, frères, sœurs.

Je me dirige vers eux.

- Installe-toi, frère. Nous terminons cette donne et je suis à toi.

Je les regarde jouer. Une partie de rami. Concentrés, ils ne se préoccupent pas de moi. J’en profite pour terminer le tour du propriétaire. Le classique placard de rangement que l’on trouve partout et dont la taille change en fonction du nombre d'habitants de la pièce. C’est aussi le cas pour le nombre de lits, de chaises, la taille de la table centrale et, bien sûr, le nombre de rations distribuées par la machine à nourrir.

La partie de rami se termine.
L’homme situé à ma droite semble avoir gagné, les autres le félicitent en lui tapant sur l’épaule.

- Je vous présente mes respects, à vous et à votre collectif.
- Au nom de mon entité collaborative, je les accepte.

Cet homme semble être celui qui fait office de responsable. A priori, ce sera le seul qui m’adressera la parole. Les autres m’ignoreront probablement.

- Cela fait longtemps que nous n’avons pas vu de marcheur, au moins une trentaine de cycles, minimum.
- Dans quel sens?
- « Deux-quatre ».
En clair, cela veut dire que le dernier marcheur est entré par la porte « deux » et sorti par la « quatre ». Plutôt une bonne nouvelle, ces marcheurs-là chantent, dansent et distraient les occupants de divers spectacles individuels. Ils sont aussi plus nombreux et leurs passages plus fréquents que ceux qui font mon parcours et c’est heureux ainsi.

- Avez-vous vu un marcheur « un-trois » récemment ?
- Oui, il y a environ une centaine de cycles, une jeune femme.

Effectivement, on m’a déjà signalé des marcheurs effectuant le trajet inverse au mien, des marcheurs « reproducteurs ». Mais, étrangement, je ne les ai jamais croisés.

- Il y a trois cycles, êtes-vous certain de ne pas avoir vu un marcheur comme moi ? Un « trois-un ».
Je connais déjà la réponse mais je demande malgré tout.
- Non frère, pas de marcheur « trois-un » récemment...
L’homme semble hésiter.
-... Heureusement.

A une époque, il y a quelques centaines de cycles, un autre marcheur me précédait de dix à quinze cycles environ. Trop proche et angoissant pour nos hôtes, notre arrivée n’étant pas des plus apprécié. Puis, il a disparu, plus personne ne m’a signalé son passage. On m’a dit l’avoir vu sortir par la porte « trois ». Dans la pièce suivante, personne ne l’avait vu entrer. Peut-être n’était-il pas sorti par la porte « une » ? Peut-être avait-il bifurqué ? Peut-être m'avait-on menti ? J’en doute, on ne ment jamais aux marcheurs.

- Veux-tu profiter d’une de nos femmes?
J’hésite, les femmes sont plutôt jeunes ici et plutôt belles.
L’homme se méprend sur mon silence.
- Un homme peut-être?
- Non, non, non. Je te remercie pour ton hospitalité mais je n’ai besoin de personne. Par contre, me permets-tu de jeter un œil sur votre bibliothèque ?

Habitué à cette demande, il ne s’étonne pas de cette question incongrue.

- Fais donc, frère. Elle est à ta disposition. Comptes-tu rester longtemps?
- Non, je dormirai ici et partirai le cycle prochain.

La notion de cycle est très importante ici, c’est la seule unité de mesure de temps que nous ayons. Un cycle correspond au temps qui s’écoule entre chaque distribution de nourriture par la machine à nourrir. C’est extrêmement précis et régulier.

J’inspecte la bibliothèque : toujours les mêmes romans, des bouquins de mathématiques, des livres pour enfants. Des livres de médecine aussi, pour les marcheurs « médecins ». Bref rien qui m’intéresse. Je cherche quelques secondes et trouve enfin celui que je cherche : « le roman d’un marcheur  ». Je le feuillette rapidement, page vingt-huit, ligne douze, cette fois. Je sais à chaque fois où trouver l’information que je cherche. Je ne sais pas comment, ni pourquoi, mais je le sais, c’est tout.
J’y lis un chiffre : « 2 » et juste derrière, entre parenthèses, le chiffre « 1 » en rouge. Le « 2 » c’est assez fréquent. C’est parfois bien pire. Il y a plusieurs milliers de cycles maintenant, j’y ai même lu le nombre « 37 », soit le nombre exact d’habitants de la pièce, j’ai compris qu’un d’entre eux avait tenté l’autre côté du mur, abandonnant ses trente-sept malheureux compagnons.
Heureusement, en général il y a des zéros, parfois un ou deux, rarement plus. Cela fait trente-trois pièces d’affilée que je trouve des zéros et rien d’autre. Cela a apaisé mon esprit. Mais ici, il y a un couple âgé, ce « 2 » me semble donc logique.

Par contre le « 1 » rouge entre parenthèses est exceptionnel. A sa lecture mon cœur se serre, pauvre gosse. C’est la troisième fois seulement que je rencontre ce cas de figure. Je sais bien évidemment ce que je dois faire. Je sais et effectue toujours ce que j’ai à faire, que le chiffre soit noir ou rouge. C’est mon rôle, je suis là pour ça.

J’officierai donc après avoir dormi. La vie de cette entité collaborative va en être fortement perturbée.

- Quel lit puis-je utiliser?
L’homme me désigne un lit vide dans lequel je m’installe.
- Pouvez-vous m’éveiller pour le repas du cycle prochain ?
- Bien frère, il en sera fait selon ta volonté.

Un cycle plus tard, l’homme me tire d’un sommeil profond, sans rêve.
- La machine a livré. Ton repas est servi.

Je me dirige vers la table.
C’est un repas simple, équilibré, identique pour tous, adultes comme enfants, seules les proportions varient légèrement entre les adultes et les enfants.

Tout au long de mon voyage, j’ai traversé des pièces occupées par six personnes, le minimum, à plusieurs dizaines. La plus grande pièce comptait soixante-sept adultes et vingt enfants. A chaque fois, la machine à nourrir déversait le nombre exact de repas plus un, le mien. Repas parfait au niveau nutritionnel, changeant à chaque cycle mais revenant régulièrement tous les quinze cycles. Tout est bio et naturel, mais je n’ai aucune idée de ce à quoi correspondent ces mots.

J’avale ma nourriture lentement.
J’observe les huit adultes.
Je dois faire mon choix, j’ai tout de même mon libre arbitre.

Je les regarde discuter, plaisanter. Ils semblent bien s’entendre. Visiblement, il y a quatre couples bien déterminés, ce n’est pas toujours le cas, loin de là. J’opte pour le couple le plus vieux, cheveux grisonnants, plusieurs milliers de cycles derrière eux. Je choisis en général le ou les plus vieux. Pas toujours, parfois le plus antipathique ou un responsable trop dictatorial, petit chef auto-proclamé.

Le repas tire à sa fin, les enfants jouent plus loin.

Je vais les chercher et les dispose à un mètre de la table, en rang pour qu’ils puissent bien voir. Leur réaction déterminera mon choix. Plus précisément un seul d’entre eux réagira correctement. Ce sera lui. Lui, le chiffre rouge de la parenthèse.

Je m'approche de l’homme le plus vieux. J’applique ma main gauche sur son front et tire sa tête vers l’arrière dégageant sa gorge. De ma main droite, je lui tranche la gorge proprement avec le couteau utilisé pour mon repas. L’homme ne fait pas un mouvement, n’émet aucun son, aucune protestation. Le sang gicle sur la table et le sol.
Je le lâche.
Il s’affale sur la table, le visage dans son assiette.

Je me dirige vers la femme assise en face de lui, elle me regarde venir sans bouger, personne ne bouge d’ailleurs. Je passe derrière elle et lui tranche la gorge de la même manière que pour son homme.
Elle s’écroule au sol.
Le sang s’écoule, il est aussitôt absorbé. Dans quelques instants il n’y aura plus rien, pas la moindre trace.

Je pose le couteau sur la table.

Les enfants se sont enfuis loin de la table en hurlant, tous sauf une, une gamine d’environ cinq milliers de cycles.
Je me dirige vers elle et lui applique la paume de ma main sur le front.
Comme on l’a fait pour moi alors que j’avais à peu près le même âge.
Un flot d’informations lui est instantanément transmis.
Le choc est violent. Elle s’écroule sous l’afflux de données. Puis se relève, légèrement hébétée.

- Bien, je te nomme officiellement marcheuse. Tu as le choix entre toutes les portes, à l’exception de la « une » qui m’est réservée. Tu peux partir maintenant.

Au moins, elle n’aura pas la même mission que moi. Suivant les portes empruntées, les missions sont donc différentes, la mienne est la pire. Je n’ai pas de souvenir de qui me l’a transmise. Cela n’a pas la moindre importance.

La gamine hoche la tête, pousse un léger soupir et se retourne. Elle se dirige vers la porte deux, sans un mot, sans tourner la tête.
Elle ouvre la porte et disparaît.

Je salue les six adultes restants.
Aucun d’eux n’a fait le moindre geste, ni émis le moindre commentaire.
Une des femmes essuie tout de même une larme qui coule le long de sa joue.

Direction porte « une ».

- Adieu frères, sœurs.
- Adieu frère.

Une fois de plus je pose la main sur la poignée de la porte « une ».
Je rentre par la « trois » et sors par la « une », c’est immuable.
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Joëlle Brethes · il y a
J'ai "apprécié" (!!!) votre univers aussi étrange que terrifiant...
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Catherine Bouland · il y a
Bon une autre facette de la faucheuse version marcheur.
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Paul Thery · il y a
Excellent. Très sombre, mais excellent.
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Marie Quinio · il y a
Mais quel univers étrange, quelle sensation de malaise dans ces énumérations de chiffres et de pièces à l'infini ! Je me dépêche de trouver la porte de sortie ;) Bravo pour l'imagination !
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Mireille Bosq · il y a
Quand le cauchemar est rythmé par l'arithmétique. Le cynisme des servants d'un univers réglé par des lois sans pitié.

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