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Aéras

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Je suis aux Champs-Elysées. J'ai une furieuse envie de sucreries, mais MON magasin, celui chez qui je vais à chaque fois que j'ai faim, est à l'autre bout de la rue. Je n'ai pas envie de bouger. Mon banc me paraît tellement confortable après une bataille des soldes... Mais il ne faut pas lambiner, sinon il ne me restera pas la moindre Tagoda à me mettre sous la dent. Je me relève péniblement et traverse la route.

J'ai fait environ la moitié du chemin quand je le vois. Il porte un sweat noir, format XXL. Son visage est masqué par une capuche rabattue jusqu'au bout de son nez. Il met sa main dans sa poche et en ressort un petit objet. Un briquet. Je n'ose pas respirer. Je n'ose pas penser à ça, au pire. Il n'a pas de cigarettes. Il ne fume pas. Il ne peut pas faire ça. Ça ne peut pas être ÇA ! Il se glisse dans la foule.

Au moment où je le quitte des yeux, je reprends le contrôle de mes jambes. Les bonbons sont oubliés. Je me mets à courir. Courir à en perdre haleine. Courir à en avoir les poumons en feu. Courir pour échapper à la boucherie qui va se produire derrière moi. Devant moi, une mer de passants me bloque. Je m'arrête, essoufflée et anxieuse. Derrière moi, j'entends un "Allah est grand ! " . Alors, je force le passage et me remets à courir. Courir à en perdre haleine. Courir à en avoir les poumons en feu.

La force de l'explosion me coupe le souffle et me projette à terre. Les passants tombent. Les enfants crient. Les jeunes mère tentent en vain de réanimer leurs bébés. Et moi, au milieu de ce vacarme, je suis allongée à même le sol, la joue contre le goudron, les yeux fermés. Je n'ose pas y croire. Je pensais que ce genre de chose n'arrivait qu'aux autres. Que j'étais intouchable. Que mes proches étaient en sécurité. Mais non. Je me rends compte que personne ne peut y échapper. Que les terroristes calculent tout. Nous sommes faibles, eux sont forts. La terreur s'insinue dans mon esprit. J'ai peur. Et c'est sur ces pensées que le sommeil vient m'emporter.

Je suis réveillée par une sirène. La police. Je sens des mains chercher les battements de mon cœur. Je sens des bras me soulever et me déposer sur une civière inconfortable. Je sens l'homme faire rouler la civière. Je sens les cailloux sous les roulettes. J'entends le craquement d'une feuille morte sous les pieds de mon sauveur. J'entends le cliquetis des roues, agaçant, mais pourtant si réconfortant pour moi. Je sens, j'entends, mais je ne vois pas. J'ai beau écarquiller les yeux, je ne vois rien. L'ambulance part. Moi avec. À côté de moi, la radio grésille tandis que le présentateur raconte l'événement. Je me terre sous la couette que l'on m'a donnée. Je fourre mon poing dans ma bouche et je hurle. Je hurle de désespoir. Je hurle de peine pour tous les morts de cet acte inutile et barbare. Et surtout, je hurle pour moi. Pour ma peine, ma douleur, ma rancœur. Et pour mes yeux. Ils me brûlent et ne me servent plus. Ce sont devenus deux emplacements inutiles. Mais que leur est-il arrivé ? La voix nasillarde du présentateur me sort de mes pensées.
"Nous comptons une quinzaine de morts, et le triple de blessés. La police est sur les lieux et pense avoir une piste : le briquet que l'homme a utilisé pour allumer sa ceinture de dynamite porte plusieurs empreintes. Les siennes, et, probablement, celles de son complice. "
L'espoir renaît en moi. Enfin la justice pourra être rendue. Mes yeux auront été le prix à payer pour cela. La rage s'insinue tout de même dans mon esprit. Contre les terroristes, bien sûr, mais aussi contre la police, qui n'a pas su nous protéger.

Quelques jours plus tard, je sors enfin de l'hôpital. À part mes yeux, mes blessures étaient bénignes. Je suis toujours aveugle. Et pourtant, ça ne me gêne pas tant que ça. Je me rends compte que la vue est un sens tyrannique, qui empêche les autres de se développer. Mon ouïe et mon odorat sont maintenant beaucoup plus puissants qu'ils ne l'étaient auparavant. A propos de cet "incident", la police a arrêté le complice. L'affaire est jugée close.

Cela fait maintenant trois ans que je suis aveugle. Mes yeux ne me font plus mal, et je m'habitue à ne plus rien voir. À me réveiller le matin avec l'horrible impression d'avoir les yeux encore fermés. Pourtant, il y a quelque chose que je ne peux plus faire. C'est sortir dans la rue. Dès que je sens la puanteur de la pollution, dès que j'entends la moindre sirène au loin, je me remémore l'"incident". Et je hurle. Je hurle sans pouvoir m'arrêter jusqu'à ce que maman vienne me chercher. Je prends donc des cours par correspondance. Mais je n'en peux plus. Je n'ai plus aucun projet d'avenir. Je n'ai même plus goût à la vie.
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