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Terre Profonde

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Galaad s'extirpa de sa couchette/ une niche creusée dans les murs de la cellule qu'il partageait avec son frère,sa belle-soeur et leurs quatre enfants.Il repoussa les couvertures rêches et attrapa ses vêtements dans un trou du mur. A vivre toujours dans l'obscurité,ses yeux avaient l'acuité de ceux d'un chat. Il dédaigna la lampe à huile fichée dans un anneau scellé à la paroi du roc. Le trou du foyer se prolongeait par une cheminée dont le conduit tortueux rejoignait les cheminées principales garnies de filtres de la cité souterraine de Naours. Dans l'âtre luisaient des braises couvertes en partie de cendres pour la nuit.

Le jour n'était qu'un léger gommage des noirceurs de la nuit.On sentait qu'au dehors continuait un étrange rythme de saison.L'heure de cette pâle lueur et sa disparition évoluait sans cesse.;Galaad l'appréhendait dans l'intérieur de son corps, mais ne pouvait l'expliquer. Le grand cataclysme avait poussé ses ancêtres à se réfugier dans les grottes souterraines.Personne n'avait jamais revu ce que l'on se racontait de père en fils: un astre d'un éclat insupportable dans un vide bleu chargé parfois de moutonnements cotonneux.

En enfilant les braies grossières filées et tissées par Laurie, de la laine de leurs animaux entassés dans la cellule à côté, Galaad repensait au rêve étrange qui l'avait visité cette nuit.Sous une verrière identique à celle des salles à fourrage, il avait aidé un homme à construire un étrange engin semblable à une chauve-souris;Il avait fixé la toile de longues ailes incurvées sur un châssis de bois et des hélices en leur milieu.

Ils en avaient cloué une plus grosse sur la caisse où Clément voulait se tenir pour maneuvrer cette machine;L'énergie provenait d'une curieuse machine à vapeur qui propulsait l'appareil.Clément prétendait qu'il fallait rouler vite,vite,vite,sur les maigres roues à rayons pour que l'air s'engouffre dans la toile des ailes et les soulève dans l'immensité bleue.Galaad poussait,poussait,le moteur vrombissait et crachait.Clément,harnaché de cuir criait et gesticulait pour l'exhorter.Galaad en sentait encore les courbatures dans ses membres endoloris.Puis,il s'était réveillé.Clément,s'était-il envolé dans les hauteurs éthérées?;;;;Le pauvre troglodyte n'en savait rien.Il en ressentait une frustration insupportable. IL se glissa dans la venelle chichement éclairée de créchets.Il se sentit écrasé par les voûtes fortifiées et les passages resserrés où s'ouvraient les portes des voisins et celles des étables aux rémugles obsédants. Il alla jusqu'à la chapelle,là où l'on pouvait lever la tête et perdre son regard dans l'ouverture d'une des cheminées d'aération .La lumière y était plus vive.Un christ, au-'dessus d'un autel, étendait ses bras vers le ciel . Mais le ciel?...Qu'était-ce?..;"Toi mon Dieu, qui es monté au ciel, pourquoi nous laisses-tu ramper comme des vers dans les galeries de la terre?...Pourquoi as-tu permis que d'autres hommes aient tant pollué ton royaume que nous devions vivre en taupes aveugles,ne nourrissant plus que des souvenirs de vieillards gâteux..

Je suis né dans cette niche à rats,j'ai enterré mes parents dans les catacombes au fond de la cité.Je ne fonderai pas une famille comme mon frère pour la condamner à ce même écrasement de l'être.Mon Dieu,je n'ai rien fait de mal,je veux m'évader d'ici autrement qu'en rêve.Aide-moi à trouver l'issue,même si je dois être foudroyé par l'astre solaire,rongé par les morsures d'un air trop vif,mangé par les rayons malfaisants,même si je dois mourir de faim et de soif, que je meure,mon dieu dans la clarté,ta Clarté!" A la fin de sa prière, Galaad s'écroula en larmes sur les marches de pierre;En lui, se fortifiait sa détermination.Il tenterait une sortie.Mais de quoi avait-on besoin là-haut?;;;Que fallait-il emporter pour subsister? Les anciens racontaient que d'innombrables guerres avaient sévi à cause d'un métal brillant comme des morceaux de soleil.S'il restait des humains en surface,peut-être appréciaient-ils autant les pièces d'or.Ici,on n'en avait pas besoin.On vivait les uns sur les autres de troc et d'échanges.L'individu se perdait dans une conscience collective comme celle d'une colonie de fourmis. Galaad s'enfonça dans la galerie transversale éclairée de loin en loin par des torches.Il tourna dans un dédale de venelles sombres.A force de virer dans les souterrains, il était tombé un jour dans un antre secret et après une bonne dégringolade, il avait découvert un vrai trésor.Il venait souvent rêver là,lisant sous ses doigts déliés comme ceux des condamnés aux ténèbres les figurines et les inscriptions gravées dans les pièces.

Galaad rêvait à tous les empires et à toutes les civilisations qui s'étaient succédés sur la terre.En resterait-il quelque chose?...Ce n'était pas possible que tout se soit effacé dans le cataclysme.Il tâtait maintenant la tête d'un enfant royal Louis XIV .Son nez assez fort disait sa volonté de puissance.A travers ses doigts pénétrait une vigueur qui l'aiderait à sortir de là.

Il ne pouvait grimper par les cheminées d 'aération avec son baluchon de hardes,de provisions et de pièces d'or sans se faire remarquer..L'ordre des anciens avait bien défendu toute expédition à l extérieur qu'il disait meurtrier; Il s'en alla tout songeur,finir sa journée de travail dans le grenier à sel dont il était responsable.Il le distribuait parcimonieusement pour la cuisine et pour les bêtes.Dans le temps, des faux-sauniers avaient entassé des montagnes de cristaux blancs luisant dans la pénombre.Galaad les toucha d'un geste familier.Et si c'était le sel la principale richesse?....Il calcula de ses mains quelle quantité il pourrait emporter.il ferait bien de se hâter car l'on s'apercevrait vite d'un trou dans la provision.Voler du sel,le pire crime dans la cité souterraine était puni de mort..

Le soir, Galaad se rendit au conseil dans la salle des congrès.On devait y préparer,place des ancêtres , une cérémonie commémorative avec défilé et discours. Plus d'avenir à Naours! Que des rappels du passé...il ne prit pas la transversale qui desservait rapidement les endroits -clés de la cité,mais enfila la venelle des cordiers, puis celle des potiers.Faute de matière première,les artisans mettaient tout leur talent à faire durer et perdurer les objets laissés par leurs aieux.On vivait dans un monde en sursis. Dans la salle des congrès,la clarté plus vive faisait ressortir les visages blafards aux longues barbes blanches des anciens assis au centre de l'assemblée.Les délégués des quartiers,les responsables des divers secteurs d'activité faisaient cercle autour d'eux.On établit soigneusement l'ordre de préséance dans le défilé.Il s'agissait de ne pas perdre son identité...Pour qui? pensa Galaad...On passa à l'ordre du jour.Chaque responsable de secteur fit le point.On évoqua les difficultés.La plus grave était la mortalité trop importante par rapport aux naissances..Les guérisseurs,exercés,captaient le rayonnement de la douleur.Mais les manipulations, aussi bien faites soient-elles ne palliaient pas des carences en éléments impossibles à trouver dans ces profondeurs.Sommes-nous donc condamnés à nous éteindre dans ce trou sombre?...pensa Galaad de plus en plus désespéré.

La réunion se termina dans une atmosphère moins solennelle.Accroupis les uns contre les autres,les torches éteintes, on recevait mieux les ondes de la communauté.Chacun se mit à évoquer les souvenirs transmis par les ancêtres pour que la tradition orale supplée à l'écriture si difficile à utiliser.Avec les choses,on perdait aussi les mots.Chacun raconta ses rêves,souffle envoyé par les humains d'autrefois pour aider les troglodytes à survivre Celui de de Galaad passionna l'auditoire,vision effrayante,mais fascinante.. Survolté par les ondes reçues et échangées,Galaad fit cette nuit-là le rêve le plus magnifique qu'il lui fût donné ;IL se trouvait dans une étrange capsule où la pesanteur n'existait pas.Il flottait dans l'habitacle,s'amusait à marcher au plafond et sur les murs.Le local n'était pas grand,mais l'occuper en entier l'élargissait singulièrement.Il riait dans son rêve, on n'avait jamais pensé à utiliser cet espace perdu.!

Un homme et une femme évoluaient autour de lui.ils portaient une combinaison souple,légère et résistante.Des ordres et des informations émanaient d'un poste de contrôle lointain dans une langue nasillarde ;Comme toujours dans ces sortes de transes,Galaad en avait une perception immédiate.Il comprit qu'ils provenaient de notre planète terre.Cette fois,il se trouvait dans le ciel!....Fasciné,il se laissa flotter vers un rond où se déroulait un merveilleux spectacle.il s'accrocha des quatre membres aux anneaux fixés aux parois et se perdit dans la contemplation de la terre tournant en-dessous.

La femme,posée près de lui,disait "la vallée du Nil",filet bleu dans le désert ocre,"La Méditerranée" enchâssant les îles de Crête et de Chypre,l'Inde et le Gange, les montagnes de l'Himalaya couvertes d'un blanc éclatant.Galaad s'arracha de là lorsque la capsule quitta la zone éclairée par le soleil.Encore tout chaviré ,il accepta la nourriture tirée d'une machine dans la paroi.Les aliments lui échappaient des doigts, sa maladresse mettaient ses compagnons en joie.Tout s'acheva dans des torrents de rire et des contorsions invraisemblables. Au réveil, la couverture enroulée autour de lui, il se retrouva à bas de sa couchette.Les ténèbres,la touffeur des respirations,les odeurs des hommes et des animaux mélangées n'en furent que plus intolérables. Il fit rapidement un ballot de quelques vêtements,pilla sans scrupule le garde-manger et courut prendre son trésor à travers le dédale des venelles..En nage, il se précipita vers le grenier à sel,y prit des paquets de cristaux.Il crevait de peur,de chaud,d'excitation. Il fallait trouver une issue vers la campagne!...Les pères de nos pères étaient bien rentrés par quelqu'endroit,?...Il suffisait de se garder en cet état de transe...ne pas penser, ne pas p.ense rLaisser agir le sixième sens.Au-délà des trajets inscrits dans son subconscient,obligations.ou errance personnelle,restaient des espaces inconnus,des limites atteintes et non franchies;

Galaad appliqua son esprit à toucher ces endroits, du nord, à à l'ouest, à l'est,pas d'issue.Restait le sud; Il descendit dans un goulet fermé par des gravats.Son baluchon sur le dos,il fora des deux mains les tas de pierres et de terre.Tant pis si l'arête des cailloux déchirait sa peau!...tant pis pour les meurtrissures sur son corps couvert de sueur et de terre!...Enfin,il sentit dans ses paumes des silex taillés avec les cannelures bien précises d'une volonté humaine.Il était sur la bonne voie!..Ici, les ancêtres des ancêtres avaient laissé leurs traces.A mesure qu'il creusait, il repoussait les gravats derrière lui,rebouchant ainsi l'accès découvert.Sans son habitude de ver de terre,il aurait vite suffoqué d'angoisse et d'asphyxie.Mais son esprit exacerbé voyait en avant.Il n'éprouvait aucune crainte d'être dans un tombeau qui lui avait servi de berceau.

Il traversa ainsi cinq ou six mètres de remblai. soudain;, ses mains ses mains débouchèrent dans le vide.Sa tête,ses épaules,son torse ,ses jambes suivirent.Il ne fallait pas encore ouvrir les yeux!...Il garda serré le morceau d'étoffe qui lui cachait la vue.

Il resta là,accroupi contre la paroi, à reprendre son souffle et à tâter le monde alentour,les sens en alerte.Allait-il être foudroyé pour son sacrilège comme l'avaient prédit les anciens?...Mais rien ne se passait. Une sensation de froid humide et pénétrant commença à le saisir.Il était glacé jusqu'aux os, il grelottait.Il ne comprenait rien à cette température basse et agressive

Quand en vent se mit à souffler une haleine glaciale et à emplir ses oreilles de hurlements incompréhensibles,il eut vraiment peur.Il décida de de desserrer le tissu de ses yeux:à part une blancheur incandescente, il ne distingua rien De ses doigts engourdis,il tira à manger de son baluchon,puis s'enroula dans les couvertures.Il s'enfonça, brisé de fatigue et d'émotion dans un sommeil de plomb. Au réveil,ankylosé, il se mit en marche,droit devant lui,toujours les yeux bandés.Il n'en était guère gêné,ayant coutume de se déplacer dans le noir.Seulement,l'air vif lui fouettant le sang,l'activité et la nouveauté de l'expérience le dopant,naissait en lui la joie immense d'avoir réussi,d'être vivant.Une grande espérance le poussait en avant.

Il s'exerçait à regarder de plus en plus souvent.comme les ténèbres revenaient sur terre,i lô ta son bandeau et contempla enfin le monde.Toute la plaine alentour était couverte de cristaux luisants.Il les identifia par ses communications avec les ancêtres comme de la neige.Il raccorda leurs descriptions avec ce qu'il avait sous les yeux.Voilà sans doute les bras des arbres nus le long des haies,voilà les ruines des maisons;

Cette immensité vide l'effrayait.Sous terre:l'haleine et la chaleur des autres,ici un désert blanc et la morsure du froid....Soudain,longeant une haute bâtisse,il aperçut la lueur d'un feu.Ils'ycipita...Enfin!...Un foyer,un nid,un trou!...D'autres hommes peut-être?...Avant d'entrer,il dut vaincre une appréhension..Si on l'accueillait en ennemi?...Si la race dégénérée se jetait sur lui pour le dévorer?..

Il se força à passer la porte et resta immobile,longtemps, complètement ébloui et paralysé.;A la fin,il sentit le contact amical de semblables qui l'entouraient;Ils le potaient devant le feu.On lui glissa de la soupe brûlante dans la bouche, on l'assit dans le cercle accroupi et il huma les odeurs familières.Ici s'était recréée une communauté humaine

Après des heures d'accoutumance,il distingua des hommes et des femmes habillés des mêmes haillons que lui..Ils racontaient des histoires semblables à la sienne:un jour,hantés de de rêves d'évasion et d'espace,ils avaient fui les terriers de Corbie,de Thérouane,de Roye..;Ils s'étaient organisés dans ce château en ruines....Non, l'air ne portait plus la mort.Oui, la terre pouvait être à nouveau la mère nourricière.

Galaad ouvrit son sac de pièces d'or en offrande Longtemps,on évoqua le passé.Il donna aussi ses cristaux de sel qui furent mieux accueillis Un jour,on irait les chercher dans la mer.Jamais ce ne serait une denrée si rare qu'on tuerait ceux qui en prendraient trop.

Fasciné par sa voisine dont les yeux rieurs lui rappelaient ceux de la jeune fille de la capsule,il lui passa les doigts dans les cheveux.Elle ne se fâcha pas..Elle mit sa tête sur son épaule.Ils s'endormirent l'un contre l'autre.Ensemble,ils firent le me^me rêve:voler dans l'espace et connaître la suprême liberté de ceux qui ont échappé à tout, même à la pesanteur.

Ils allaient recréer le monde, sans les erreurs d'autrefois,les yeux fixés vers le ciel qu'on avait conquis, puis perdu qu'il fallait reconquérir à nouveau. Nature terrestre aspirée par le ciel.

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