Terre et poussières

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J'adore les mots. J'écris habituellement des histoires noires, d'horreur et de fantastique pour les adultes mais aussi à destination du jeune public. Pour découvrir mon univers et te procurer mes  [+]

Le soleil d’avril s’était levé depuis une heure lorsque le vieux Roger Bargeoit poussa la grille rouillée de son « jardin de quiétude » situé en contrebas du village. Affichant une mine renfrognée dont il ne se départait jamais même pour exprimer sa joie la plus intense, il avança le long de « l’allée des primevères », faisant rouler sa brouette remplie d’outils dans un vacarme métallique propre à réveiller les morts. Il s’attarda au passage sur le fleurissement du lieu et constata, agacé, (plus léger) que les parasites avaient déjà attaqué la végétation, dégradant ici et là quantité de plantes et de massifs. Sa conscience professionnelle lui commanda de ne surtout pas oublier de s’occuper de ce problème afin d’éviter toute invasion d’envergure accompagnée des réprimandes du maire.
Après avoir parcouru une cinquantaine de mètres, Roger s’arrêta. Il déposa ses outils, ajusta sa casquette à l’effigie de son apéritif anisé favori, et retroussa les manches de son vieux pull camionneur troué. Il cracha dans les paumes de ses mains qu’il frotta énergiquement l’une contre l’autre avant de s’affairer en sifflotant.

À quelques mètres sous la terre argileuse qu’il foulait de ses bottes en caoutchouc, la population locale discutait du nouvel arrivant attendu dans le quartier. Le sujet semblait épineux. Certains s’alarmaient de sa venue, indésirable à leurs yeux, persuadés qu’elle serait source de zizanie. D’autres étaient d’avis contraire, et quelques-uns enfin semblaient n’y accorder aucune importance, assistant à la scène sans intervenir. Mais de toute façon, le désaccord était avéré et le débat prenait un tour des plus houleux.
— Voilà, ça y est, les travaux commencent... Finalement ils l’ont accepté chez nous, le fils Crochand, ce petit voyou ! Après tout le mal qu’il a fait, c’est une honte ! harangua la vieille Huguette qui demeurait là depuis au moins vingt ans.
— Voyons, vous n’allez pas recommencer avec vos histoires, laissez donc le passé où il est, mademoiselle Merlan ! répliqua son voisin direct, le père Fanguin. Ce n’est pas parce que vous êtes la doyenne du quartier que vous pouvez tout vous permettre, ne l’oubliez pas ! Et respectez un peu les gens, ça nous changera.
— Mais il a toujours été comme ça ce gosse, vous le savez bien, repartit Huguette de plus belle. Il a le vice dans le sang, que voulez-vous, les chiens ne font pas des chats, non ? Je me rappelle très bien ce qui se passait avec ce coco. Il n’avait pas cinq ans qu’il chipait à tout-va dans la caisse du pauvre Émile – paix à son âme – qui n’y voyait déjà plus très bien à l’époque, de surcroît... Sans compter le potager de la Mère Albin qu’il vandalisait tous les quatre matins ! Ensuite, le môme allait chanter sur les toits ses exploits de larron et d’houligane débutant, non vraiment, c’est proprement scandaleux de l’accueillir ici.
— Oh ! vous ruminez, Huguette, tout cela n’a plus d’importance aujourd’hui. Vous êtes aigrie. Vraiment, quelle vieille pie vous faîtes ! trancha Fanguin.
— Allons Lucien, je vous en prie ! Tout le monde ici sait que vous êtes le dernier des goujats... Vous êtes loin d’être un modèle de perfection, reconnaissez-le, et ce n’est pas feue votre épouse qui me contredirait, ajouta-t-elle, une pointe de méchanceté dans la voix.
Le vieux n’eut pas le temps de répondre.
— Non mais dites-donc là-bas, vous n’avez pas bientôt fini de brailler, on ne s’entend plus, protestèrent de concert les époux Grutier depuis l’autre côté de l’allée. Soyez raisonnables, et respectez un peu les autres.
D’une nature discrète, ils avaient intégré le voisinage depuis cinq ans environ et s’étaient habitués à leur petite tranquillité.
— Excusez-moi messieurs-dames Grutier, mais dites-moi si je me trompe : c’est quand même pas moi qui ai dévalisé cette banque, mais bien Patrick Crochand, nom d’un chien ! se défendit vivement Huguette. Et vous Lucien, si vous aviez été à la place du guichetier ou du policier abattus – paix à leurs âmes, à eux aussi – vous tiendriez probablement un autre discours !
S’il avait osé, Fanguin se serait levé pour corriger cette langue de vipère d’Huguette, comme il le faisait avec sa femme quelques années auparavant. Mais il se tint coi et se contenta de pester dans sa barbe, et laissant retomber doucement sa violence.
Monsieur et Madame Grutier, soucieux de la bonne entente des membres de leur entourage et, par ricochet, de leur propre bien-être, tentèrent à tout prix d’apaiser les esprits.
— Allons calmez-vous, s’il vous plaît. Nous ne changerons rien à la décision qui a été prise par le père du gamin, et le fils Crochand, que vous le vouliez ou pas, est un enfant du terroir. On ne peut raisonnablement pas lui refuser le droit de revenir s’installer dans sa région natale, malgré ses actes condamnables dont nous avons tous eu vent. Et comme le dit Lucien avec philosophie, c’est du passé maintenant !
— Mademoiselle Merlan, soyez donc un peu tolérante et moins hâtive à porter des jugements, faites quelques efforts, l’encouragea Fanguin, radouci.
Huguette, refusant de s’avouer vaincue, hasarda son argument le plus décisif :
— Alors vous pensez vraiment que la noyade de Jacquot, son grand-père, était un accident ? lâcha-t-elle sèchement comme une gifle en pleine figure.
Un court silence s’installa, brisé presque aussitôt par une réponse – fulgurante et brutale – qui ne provint pas des riverains les plus proches mais précisément du grand-père Crochand, situé de l’autre côté de l’allée, à quelques parcelles des Grutier. Assistant à la discussion mouvementée, il avait gardé le silence jusqu’alors, contenant l’onde de colère acide qui l’envahissait. Mais il ne put prolonger davantage son effort. Son petit-fils s’installerait bientôt à son côté, ce qui ferait de lui son voisin direct. Peu importait ce qui avait pu se passer au bord du lac quinze ans auparavant. Même si Patrick l’avait poussé et que Jacquot s’était fracassé le crâne contre une pierre avant de chuter au fond de l’eau, ils étaient du même sang. Le vieux lui avait pardonné depuis longtemps car à l’époque Patrick n’était qu’un gosse turbulent et inconscient de la gravité de ses actes. L’aïeul (répétition)ne permettrait pas plus longtemps qu’on déblatère les pires calomnies au sujet de son petit. (plus léger)
Son cri explosa avec une puissance phénoménale, laissant pantois tous ceux qui se trouvaient là.
— Nom de Dieu, Huguette ! Espèce de vieille mégère ! Je te conseille de te taire et de ne plus répandre ta bave toxique sur quiconque ou tu le regretteras douloureusement ! Car sache que si nous sommes déjà morts, il nous est encore permis de souffrir. Et s’il le faut, je saurai comment te tourmenter pour l’Éternité à venir !

À la surface, Roger Bargeoit terminait son ouvrage, après deux bonnes heures de travail intensif. Transpirant à grosses gouttes dans son maillot de corps sans manche, il jetait la dernière pelletée de terre hors de son excavation lorsque raisonna ce bruit, ce grondement sourd qui semblait venir des entrailles de la terre et lui glaça les sangs.
Bien sûr, en trente ans de service au cimetière communal il avait déjà aperçu danser (je ne suis pas certaine que le verbe apercevoir se construise avec des infinitifs à sa suite. Ca sonne un peu bizarre...) des feux-follets et entendu des craquements qu’il s’expliquait par la contraction et la rétractation des matériaux, mais cette vibration qui parcourut le sous-sol et fit se renverser la stèle d’Huguette Merlan qui se brisa en deux sous le choc ne pouvait être qu’une manifestation surnaturelle.
Et puis, chose plus terrifiante encore, n’avait-il pas perçu distinctement dans ce grondement le prénom de la vieille Merlan décédée vingt-deux ans plus tôt ?
Pris de panique, Roger s’extirpa de la cavité dans des gestes saccadés et maladroits, et détala vers la sortie en hurlant, laissant en plan son attirail de fossoyeur. Il arriva hors d’haleine au bistro du village où un pastis bien frais le réconforta quelque peu...

Le lendemain matin, les quelques personnes présentes pour les obsèques de Patrick Crochand crièrent leur indignation face au manque flagrant de professionnalisme du fossoyeur :
— Ce vieux Bargeoit, un alcoolique fini et un feignant, même pas fichu de creuser un trou dans le sol ! Une insulte à la mémoire du jeune Crochand, vous pensez !
— Pour sûr, c’est une honte, renchérit quelqu’un.
— Il faut le licencier, allons parler au maire ! ajouta un autre.
La fosse était plus qu’à moitié recouverte d’argile fraîche et il était impossible d’y ensevelir la dépouille. Et personne, à part les citoyens du pays de Terre et Poussières, ne saurait jamais qu’Huguette Merlan était l’unique responsable de ce sabotage scandaleux.
À l’intérieur de son cercueil flambant neuf, Patrick Crochand, le pauvre bougre, fit la promesse qu’il saurait remercier la vieille Huguette à la mesure de la qualité de son accueil.
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