Taxis de nuit (troisième partie)

il y a
6 min
21
lectures
10

J'ai 71 ans, mais ne le dites à personne. En fait je suis de l'école d'Henri-Pierre Roché, d'abord m'adonner à fond à ma vie professionnelle (j'étais prof d'anglais pendant 40 ans, et ça m'a  [+]

A l'arrière de l'Alfa, il pleure toutes les larmes de son corps, l'ex-Roméo. En même temps, il sent se desserrer l'étau de la camisole immatérielle qui le tenait sanglé au siège. Mû par un soudain regain d'énergie, il étreint, sans que cessent les sanglots, le spectre inconsistant de l'ex-Juliette. Et c'est comme s'il comprimait contre sa propre chair la chair douce, chaude et palpitante de l'amoureuse passionnée qu'elle fut... Qu'elle est.

Amoureuse d'un pleutre qui ne la mérite pas. D'un salaud qui n'a pas lutté comme il l'aurait dû. D'une ordure qui, bien pire encore, a tout fait pour la gommer de sa mémoire.

Alors il demande pardon, pardon, pardon, pardon...

Sylvie ne dit rien mais il sent sur ses joues les doigts effilés de sa main que ne tacheront nulles traces de vieillesse, des doigts tendres qui, tant bien que mal, s'efforcent d'assécher le torrent inextinguible de ses larmes.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Da capo.

Sur le parking de la Patinoire, il ne se fait plus d'illusions, le vieux Caïn, le vieux Brutus, le vieux Judas, le vieux Ganelon, le vieux Iago (les noms infamants lui manquent pour se flageller autant qu'il le voudrait, le vieux Jean-Jacques). Fataliste, il attend l'arrivée du prochain tribunal roulant. Car tout est clair maintenant, ces taxis ne sont rien d'autre que des chambres d'accusation sur roues devant lesquelles il comparaît en vue de son jugement dernier. Une seule chose l'étonne encore, et pas qu'un peu, c'est qu'il y ait quelque chose après la mort. De ces lointaines années de réflexion philosophique, l'une des rares convictions lui était restées, c'était qu'il n'existe qu'une vie, la vie terrestre. Regrettable erreur, semble-t-il. Sachant ce qu'il sait maintenant, il aurait peut-être agi différemment plutôt que d'être rôti pour l'éternité par les flammes de Lucifer.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

En attendant, voici le taxi N° 3. Chauffeur : Hélène. Modèle : la petite Fiat 500 crème offerte par ses parents (lui, il aurait préféré qu'elle ne conduise pas).

Hélène, à qui il a promis un beau voyage de noces - qu'il ne lui a jamais offert, pas davantage que le moindre séjour dans ces pays exotiques dont elle rêvait (pas le temps, les affaires), Hélène, qu'il n'a honorée que par devoir, en cachant mal sa répulsion (il fallait bien qu'elle le ponde, l'héritier nécessaire à la transmission de l'entreprise familiale), Hélène, qui a toujours tenu son rôle d'épouse avec dignité, avec fidélité et même une certaine affection, malheureusement (il s'en rend compte à présent) non payée de retour, Hélène, qui a poussé son dernier soupir de cancéreuse sans qu'il soit à ses côtés (c'est vrai qu'elle n'était plus consciente).

Hélène, à qui il n'avait jamais reproché qu'une chose, ne pas être Sylvie.

Dont acte, acte... de contrition N° 3.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

La chambre d'instruction suivante, c'est une Porsche 911 Carrera. Comme les autres taxis, elle roule à tombeau ouvert dans la nuit noire, en zigzagant affreusement, son moteur vrombissant du silence.

Normal, c'est Christophe qui pilote. Christophe, son fils, qui n'est pas mort mais c'est tout comme. Ce gamin rigolo, à l'esprit vif, demandeur de câlins, bon à l'école, qui avait fait sa fierté, comment a-t-il pu si mal tourner ? S'acoquiner avec ces bons à rien de copains qui lui ont fourré dans la tête leurs idées de bouffeurs de bourgeois ? Un fils, ça ? Un premier de la classe qui se découvre une « âme punk », qui braille des couplets nihilistes sur fond de musique hurlante ? Son espoir, la chair de sa chair qui s'exhibe dans un groupe nommé « The Electric Chairs » ? Pathétique, il n'y a pas d'autre mot ! Et qui boit en plus, et qui se drogue, et qui ne fiche plus rien au lycée. Longtemps, il s'est montré un ange de tolérance ; en père responsable, il a tout fait pour le ramener à la raison. Jusqu'à ce soir de pluie diluvienne, où, défoncé comme jamais, ce petit con « emprunte » sa Porsche au petit-fils des Albert et la pulvérise contre un mur.
Depuis lors, sa porte lui est fermée, définitivement. Il a été tenu au courant de la suite par Hélène qui, trop poire comme d'habitude, a continué à le voir malgré son interdiction. Cinq mois d'hôpital, un an de prison avec sursis ainsi qu'un une cure de désintoxication - inopérante, voilà tout ce que cet acte inadmissible lui aura rapporté.
Il a repoussé avec fermeté toutes ses tentatives de rapprochement. Si cet idiot végète de centre d'accueil en foyer pour SDF, de cellules de prison en hôpitaux psychiatriques, c'est bien de sa faute. Alors qu'avec la cartonnerie, il se serait fait une vie respectable et sans histoires. Il aurait même pu voter à gauche si ça lui chantait, les isoloirs ne sont pas faits pour les chiens.

Très bien... mais alors que fait-il dans ce taxi-tribunal ? Ce serait donc qu'en haut lieu on estime qu'il a mal agi. N'a-t-il pas encore une fois fait fausse route ?

Christophe lâche le volant, se retourne vers son père. Le visage défait, il dévisage l'auteur de ses jours, implorant. Le bleu délavé de ses yeux éperdus le bouleverse soudain. Enfin, Jean-Jacques comprend sa faute, sa très grande faute : il a rejeté au lieu de lui manifester son soutien et son amour cet adolescent puis ce jeune homme trop lucide, trop sensible, qui n'acceptait ni l'injustice ni la dureté du monde. S'il avait su le comprendre, s'il avait été assez intelligent pour laisser passer l'orage, Christophe se serait stabilisé émotionnellement et aurait pu affronter la réalité par le biais de l'art. Qui sait, peut-être serait-il devenu un grand artiste, un grand écrivain... Au lieu de quoi, en poussant à la rue ce reflet de ce qu'il était lui-même à son âge, celui qui ne méritait pas son nom de père l'avait condamné au pire.

D'une voix enrouée, le vieil homme confesse sa terrible faute à l'être décharné, ridé, à moitié chauve qui lui fait face. Christophe sourit, il est redevenu son fils.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Nouvelle attente, les bagages à ses pieds. Cela ne finira donc jamais ! Ça y est, voilà les phares qui se rapprochent. Jean-Jacques soupire. Bon, c'est quoi, cette fois ? Tiens, un Kombi Volkswagen, le T4 Transporter 9 Sitzer, le même que celui qu'il avait acheté pour le transport de ses ouvriers et employés, neuf au début, puis sept, puis trois, puis plus personne...

Une originalité, c'est lui-même qui est au volant. Ce n'est jamais arrivé dans la réalité mais pour une comparution onirique, pourquoi pas ?

Dans son dos, un joyeux bourdonnement de conversation puis, peu à peu, le ton monte. Jean-Jacques lâche le volant, il sait bien maintenant que le mini-bus n'a nul besoin de chauffeur. Il se retourne, voit neuf passagers, quatre homme et cinq femmes qui, tout en le dévisageant d'un air mauvais, dressent dans sa direction un doigt accusateur. Bientôt, il n'y en a plus que sept, mais ils ont l'air plus furieux encore, puis trois chez qui le désespoir le dispute à la rage, puis plus personne.

Il a compris le message, Jiji. En se désintéressant de son entreprise (Christophe n'en reprendrait jamais la suite), il l'a fait capoter. Pendant un temps, la cartonnerie a fonctionné à l’énergie cinétique, puis, faute de démarchage sérieux de nouveaux clients, s'est étiolée. Heureusement qu'il a eu le réflexe de placer son argent dès le début, en mettant sa (toute petite) fortune au nom d'Hélène, décision qui s’est révélée judicieuse au moment de la faillite, et lui a permis de se faire une honnête rente et d'acheter une maison de village. Mais, il doit en convenir, neuf personnes se sont retrouvées au chômage par sa faute. Cela ne l'a pas trop tourmenté jusqu'à ce jour. Après tout, leur carrière chez lui était pour eux le meilleur des CV. Mais vu leur attitude dans le Kombi, l'expérience a été plus traumatisante qu'il ne l'imaginait.

Il ne peut mieux faire que d'exprimer ses regrets. Et il le fait.

Aussitôt les neuf travailleurs réapparaissent et, assis dans leur siège, reprennent la conversation qui était la leur avant leur « J'accuse ».

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Jean-Jacques le pressent, le prochain véhicule sera le dernier, l'équivalent de la barque de Charon, le batelier du Styx. Il se surprend à faire un signe de croix. Il réciterait bien le Notre Père mais se souviendra-t-il des paroles ? Il ne l'a plus pratiqué depuis ses neuf ans.

Voilà, ce sont les phares. Il n'avait pas tort de s'inquiéter. En effet, se profilant derrière les faisceaux aveuglants de ses lanternes, il devine une forme noire, sobre, funèbre Il ne s'agit ni plus ni moins que d'un... corbillard.

A présent, tout est consommé. La terreur l'a quitté. Les yeux clos, il marmonne la prière au Père éternel, dont il a retrouvé les paroles dans un recoin de sa mémoire. Non pour qu'Il ait pitié de lui mais au contraire pour Le remercier du châtiment qui l'attend. Un traitement parfaitement approprié pour quelqu'un comme lui qui a commis, impunément jusqu'à cette nuit, un si grand nombre de forfaits.

Non, pas besoin d'ouvrir les yeux, il le connaît par cœur à présent, le programme. La route plongée dans les ténèbres, le chauffeur (à coup sûr en tenue grise boutonnée jusqu'au col avec casquette) qui tourne le volant dans le vide, la voiture qui fonce dans les ténèbres à une allure démentielle. A moins qu'il ne l'ait quittée cette route, le fourgon, à moins qu'il n'ait pris son essor pour monter chez Saint-Pierre... juste avant la chute libre dans le puits sans fond de Satan.

- Voilà, Monsieur, nous y sommes. Je vais vous aider à porter vos bagages jusque chez vous...

- Hein ? Quoi ? Comment ? Mais où sommes-nous ?

- Eh bien, rue du Charrau à Norroy-le-Veneur, c'est bien l'adresse que vous m'aviez donnée ?

- Euh, oui, mais alors, vous...

- Mais alors, quoi ?

- Non rien, excusez-moi... Merci beaucoup, je vous dois combien ?

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Jean-Jacques Brochut regarde s'éloigner le Monospace Chrysler Voyager noir puis il referme la porte derrière lui.

Il a du mal à y croire mais il est chez lui, vivant.

De retour de bien plus loin que la Bavière.

Il a soixante-quinze ans et pour peu que la santé lui sourie (une intervention à la hanche, ce n'est pas la fin du monde), il a encore quelques belles années devant lui. Et il sait déjà comment les mettre à profit, il va se mettre au service des autres. Pour commencer, inviter Christophe à venir s'installer chez lui.
10
10

Un petit mot pour l'auteur ? 7 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Vrac
Vrac · il y a
Ici aussi, il y a du cinéma. Ou peut-être le purgatoire est-il un manège de voitures. Mais non, puisque la vie n'est pas finie
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
C'est la charrette des morts mais à l'envers. Pardon Sjöström, Duvivier et Bergman !
Image de Eva Dayer
Eva Dayer · il y a
Un récit édifiant !
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Merci Eva. Me voilà prêt à entrer (sans frapper) dans les ordres.
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Merci Eva. Je me sens prêt à rentrer dans les ordres.
Image de Chbani Zaki
Chbani Zaki · il y a
Jolie rédemption. Bravo.
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Merci à vous.

Vous aimerez aussi !