Tata Xixi

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Finaliste
Jury

Je suis né dans un encrier. L'encre était violette et la plume du sergent-major se prenait pour un capitaine au long cours. Alors nous avons navigué, "mon beau navire Ô ma mémoire". J'écris des ... [+]

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— Écoute gamin, commence donc par respecter les règles, après on verra : ne jamais piquer un client à un collègue, répondre au plus vite dès qu'une course se présente, compter le prix juste, toujours venir en aide à un camarade qui appelle au secours, un SOS c'est sacré.
— C'est tout ?
— C'est déjà pas mal. Alors tes « pourquoi ceci ? », « pourquoi cela ? », on verra plus tard.
— Mais quand même Gus, il se passe des choses bizarres ici, pourquoi il y a des poteaux comme ça, aux stations ?
— Tu es trop curieux pour un mec qui est là depuis six mois, ça ne te regarde pas. Et si tu continues comme ça, ça ne te regardera jamais. Tu ferais mieux de te remettre au travail, c'est l'heure des TGV, les clients ne vont pas tarder.


« Gamin » avait 20 ans. De son vrai nom : Steeve. Un sourire d'ange mais une petite gueule de gouape. Avec un chardon bleu tatoué sur le bras, qui disait : « Qui s'y frotte s'y pique ». Après un passage remarqué par la délinquance juvénile, il avait besoin de se refaire la cerise. La seule chose qu'il savait faire, c'était conduire. Alors, il était devenu taxi. Il avait dû apprendre par cœur le plan de la ville, avait acheté une berline allemande au confort cossu. Il s'était affilié à un réseau d'artisans indépendants qui devait lui assurer du boulot. Et Gus, Gustave, c'était son pote. Un « vieux de la vieille », comme il disait. Quelle vieille ? Il avait commencé sa carrière au Ricard et se désolait de devoir la finir au Perrier. Il connaissait tout du métier. Il le portait sur son visage.

Toute la journée, Steeve parcourait la ville de long en large. Il traversait des quartiers bourgeois, alignés comme des billets de banque. Et des quartiers foutraques, fagotés comme l'as de pique, qu'il valait mieux ne pas fréquenter à pied. Les clients les plus bizarres et les plus banals se succédaient à l'arrière de son taxi. De temps en temps, il devait faire la police. Un comble. Des resquilleurs, des malpolis et même des pervers. Il lui arrivait de piler à un carrefour, d'ouvrir la portière arrière, de choper le passager par le colbac et de le jeter sur le trottoir avec armes et bagages.

Il avait trouvé ses marques. Il connaissait les meilleures maraudes pour trouver des touristes paumés, les meilleures heures pour charger les arrivées des gares. Il avait repéré toutes les stations. Signalées par des totems qu'on ne trouvait que dans cette ville* : des poteaux carrés noirs, avec une tête en forme de cube, décorée avec des carreaux noirs, bleus et rouges, en alternance. Sur une face, on lisait sur deux lignes : TA/XI. Mais sur deux faces le message devenait TATA XIXI. Parfois, des chauffeurs s'arrêtaient un instant, caressaient le poteau comme on le fait d'un tronc d'arbre. Parfois, ils murmuraient quelque chose au téléphone avant de remonter au volant. Ou bien ils déposaient un objet dans une petite trappe. Et un autre venait le chercher.

— Mais qu'est-ce que tu racontes ? Tu vois des choses qui n'existent pas ! Il n'y a pas plus de totems que de beurre en branche. Tu as vu quoi ? Des gens qui parlent tout seuls ? La belle affaire !
— Me prend pas pour un con, Gus, ça fait un moment que je vous surveille, j'ai bien vu le manège autour des totems Tata Xixi, qu'est-ce que vous fabriquez avec ça ? Qu'est-ce que ça cache ?
— Écoute gamin, ceux qui savent ne parleront pas et ceux qui parleront ne savent pas. Tu ferais mieux d'oublier ça et de t'occuper de ton taxi, et de ne pas fourrer ton nez dans les affaires des autres.


Il devait y avoir une autre fréquence, Steeve en était sûr. Une autre que celle sur laquelle tout le monde se branchait pour prendre des courses. « – Une voiture pour le 23 rue Mercière ? » « – Oui. Delta 4. Cinq minutes ». À force de tourner les boutons il avait découvert celle de la police, – toujours bon à prendre –, celle des pompiers, celle d'un réseau libertin qui organisait ses plans cul, et puis tout d'un coup sur une plage vide, une voix qu'il pense reconnaître : « OK Tata, la marchandise sera livrée, mais pas avant 11 h ». Et une voix de femme qui reprend : « Très bien Gamma 13, je compte sur toi. » Gamma 13, son pote. Gus. Le traître, le faux-cul. La voix qui lui répondait n'était pas celle d'une standardiste. C'était une voix plus profonde, plus grave, marquée par l'autorité, la voix d'une femme mûre, marquée par la vie. Steeve continuait d'explorer la fréquence, à chaque fois qu'il avait un moment de libre. Quelquefois des chauffeurs évoquaient des problèmes personnels : « Tata, je vais avoir du mal avec les échéances, il va me falloir un peu de souplesse. » Et la réponse tombait comme une bûche : « De la souplesse ? Tu me prends pour une ballerine ? De la souplesse, il n'y en a pas. Ce qu'il te faut, c'est de l'effort. Passe me voir, je te donnerai du boulot. » D'autres fois, il tombait sur des messages sibyllins. Ça parlait de colis à transporter sans qu'on sache exactement s'il s'agissait de marchandises ou de personnes. Ou plus directs : « Oméga 7, j'ai besoin de toi, rapplique. »

Il était temps que cette journée se termine. Steeve avait pris sa vacation à 10 heures mais il n'avait connu que des galères. Il avait même dû virer des punks à chiens tellement ils puaient. Encore deux ou trois clients à la sortie de la gare, et puis il rentrerait.

Et voilà que se représente cette mémère au bord du trottoir qui lui fait signe de s'arrêter, avec une baguette en bambou. Une grande black de soixante ans, habillée d'un boubou noir et or et coiffée d'un fedora bleu et rouge. Une allure de reine du gospel recyclée dans les affaires louches. Il s'arrête. Elle ouvre la portière et s'installe : « Ah ! Merci ». Elle a presque souri. Elle donne une adresse dans le centre-ville. Pendant tout le trajet, elle ne dit rien, elle l'observe. Il sent son regard dans son dos pendant qu'il conduit. Arrivés devant l'immeuble, elle ordonne :
— Prenez le parking souterrain, je vais vous ouvrir. Et puis montez avec moi, j'ai quelque chose à vous remettre.
— Mais je ne peux pas, madame.
— Allez aller ! 
Elle se saisit d'un bip et la porte du garage s'ouvre. Ils montent jusqu'au dernier étage. Ils ne disent rien. Il se demande ce qu'il fait là mais il ne risque pas grand-chose avec cette vieille excentrique. Elle sort de son sac un énorme trousseau de clefs et s'attaque à une porte bardée de verrous de sécurité.

À l'intérieur, c'est un véritable poste de commandement. Il y a un immense bureau en arc de cercle, une quarantaine d'écrans autour où l'on voit les rues de la ville filmées depuis des voitures en mouvement. Ou bien des visages des chauffeurs concentrés sur la conduite. Sur le bureau, il y a des ordinateurs, des téléphones, des câbles, des dossiers, en vrac.
 — Assieds-toi.
Elle s'est installée aux commandes. Elle lui désigne une espèce d'escabeau inconfortable.
 — On peut dire que tu t'es donné du mal pour arriver là. Les autres ont mis beaucoup plus de temps à comprendre. Toi, tu m'as semé un joli bordel.
— Je m'excuse, madame.
— Il n'y a pas de madame, ici, moi c'est Xinthia, Tata Xixi. Et puis il n'y a pas d'excuses non plus. Maintenant, tu travailles pour moi.
— Et si je n'ai pas envie ? 
 — Et bien, pas de problème. Tu rentres chez toi, je te laisse retrouver le chemin tout seul.
Et elle brandit l'énorme trousseau de clefs et le bib qui ferme le garage. Sur les écrans, une quarantaine de visages sont maintenant braqués sur lui.
 — Tout le monde te le dira gamin, il n'y a un mot qu'il ne faut jamais prononcer devant moi. C'est : non. Et puis quoi ? Il y a un problème ? À partir de maintenant, tous tes problèmes sont les miens, donc ce ne sont plus des problèmes.
— Mais on va faire quoi ? 
— On va faire ce qu'on a toujours fait.
Elle ouvre les bras et montre le paysage urbain à travers les baies vitrées.
— Tu crois qu'elle tourne comment, cette ville ? 

_____

*C'est à Lyon qu'on trouve ces « totems » en tête de station des taxis. Quand on les voit sur deux faces, on lit TATA XIXI.
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loup blanc · il y a
Vous avez bien eu raison de préciser que l'action se passe à Lyon
Depuis Pâris , j'y allais souvent voir des amis qui habitaient derrière le quartier de la PartDieu et pas loin de s halles saint Jean ,dans les années 90
Mais aujourd'hui , je réside plutôt vers le grand sud est !! c'est pas pareil

excellente iodée de pouvoir laisser les autres rédacteurs pour poursuivre votre récit !!
il faut sans doute avoir votre accord ,au préalable , avant de s'y lancer !!
c'estfacultatif , je présume aussi !!
j'aimais bien les balades dans le Parc de la Tête d 'or !!j'y ai fait pas mal de photos ,presque en tte saison !!

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Virgo34 · il y a
Un récit bien vivant qui mériterait une suite.
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Charles Valois · il y a
Merci VIrgo
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Jean-Louis Blanguerin · il y a
C'est moi ou ça laisse de la place pour une suite ?
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Charles Valois · il y a
Ça se pourrait bien, Jean-Louis....
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Roger ALCARAZ · il y a
Vous m'avez aiguisé l'appétit, et je reste sur ma faim.
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Charles Valois · il y a
Bon. On va s'occuper de la suite. Merci Roger
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Maria Angelle · il y a
Place Charpennes les totems. Fin un peu sur ma faim.
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Charles Valois · il y a
Oui, Marie, par exemple Charpennes...
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Isabelle Levy · il y a
Excellent récit qui intrigue et captive le lecteur dés le début. C'est un début de roman. A suivre...
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Charles Valois · il y a
Merci Isabelle
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Alice Merveille · il y a
Mon soutien pour ce texte que j'aime toujours autant et bonne finale Charles !
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Charles Valois · il y a
Merci Alice
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Mapie Soller · il y a
Mystère, j’aimerais savoir…
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Charles Valois · il y a
Il devrait y avoir une suite, Mapie.
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Vincent Spatari · il y a
Charles scénariste? Ca l'fait bien! Beau récit, belle construction ...Salut!
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Charles Valois · il y a
Merci Vincent. Je vais essayer de travailler là-dessus.
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Christian CUSSET · il y a
Un récit prenant avec de vrais personnages, mais on est dérouté par la chute.
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Charles Valois · il y a
Merci Christian. Oui la chute est forcément un début

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