Tante Edith

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En compétition
Image de Été 2020

— Descends dire bonjour à tante Edith !
Dans sa chambre, Max posa en soupirant la manette de la console de jeux qu’il venait d’avoir pour ses dix ans.
Il ne fallait pas faire attendre tante Edith, maman n’aimait pas ça. Elle devenait très nerveuse et se mettait à hurler s’il ne descendait pas dans les cinq minutes au salon.
Dans la famille Porter il y avait trois sœurs. Danny la plus jeune, ne sortait qu’en compagnie d’Edith depuis le décès de leur mère ou restait dans la maison familiale lorsque Edith sortait.
Jean la seconde était la seule à s’être mariée, voire tout simplement à avoir connu un homme. Jacob Higgins avait un jour renversé son café sur elle alors qu’elle était assise sur l’herbe du campus universitaire où ils étaient étudiants, trois ans après Max était né.
Edith était toujours habillée en noir. Lorsqu’il était encore en vie, le père de Max l’appelait le fantôme s’il était de bonne humeur, sinon c’était la sorcière à cause des « remèdes » qu’elle préparait et vendait sur commande. Elle s’était fait la réputation de pouvoir guérir certaines maladies, protéger des envoûtements et ramener l’être aimé après une séparation.
Alors qu’il descendait les escaliers, Max croisa le regard en coin que lui jeta tante Edith.
Il savait qu’elle ne l’aimait pas. Est-ce que c’était à cause des disputes avec le père de Max qui ne la supportait pas et qui trouvait qu’elle avait une mauvaise influence sur ses sœurs et d’ailleurs sur tout ce qui l’entourait ? Ou bien est-ce parce qu’elle n’aimait pas les hommes en général ? Elle disait souvent que les hommes sont des êtres immatures dont on a malheureusement besoin comme reproducteurs pour avoir des femmes.
— Voilà l’énergumène dit-elle en regardant sa sœur.
Jean baissa la tête comme une petite fille en faute.
Max s’approcha.
— Bonjour tante Edith.
— Ta mère m’a raconté ta dernière bagarre à l’école. N’as-tu pas honte de lui causer autant de soucis ? Ne crois-tu pas qu’elle a assez de soucis depuis la mort de ce pauvre Jacob ?
C’est vrai qu’il se battait souvent. Jason l’énervait plus que tous les autres à se moquer de lui parce qu’il parlait trop de son père : « Alors qu’est-ce qu’il aurait dit ton père s’il savait que tu t’es encore pris une raclée au foot ? Ah ! J’oubliais il peut rien dire… Il est mort ».
Maman pleurait régulièrement lorsque madame Dumont, la directrice de l’école, la convoquait.
— Tu sais que je m’occupe aussi des enfants turbulents. J’ai plein de remèdes nouveaux. J’ai bien aidé ta maman.
Max regarda sa mère. Pourquoi maman ne disait rien ?
— Tu viens d’avoir dix ans. C’est le bon âge. Allons laisse-nous un peu mon garçon ! Nous avons à parler ta mère et moi.
Elle se tourna vers Jean.
— As-tu préparé ce que je t’ai demandé ?
Max remonta lentement l’escalier. Il laissa glisser ses doigts le long de la rampe. L’odeur de la cire d’abeille que maman utilisait était plutôt agréable.
Parfois ça le rendait triste de se battre, mais sa colère était la plus forte, c’était comme une vague qui montait de son ventre, qui envahissait sa poitrine et terminait dans ses poings. Il lui arrivait aussi de se battre en classe. L’institutrice, madame Cathay, le renvoyait et il terminait alors dans le bureau de madame Dumont qui le regardait fixement à travers ses lunettes rondes en hochant la tête.
— Qu’est-ce qu’on va faire de vous, M. Higgins ?
« J’ai plein de remèdes nouveaux ». Des remèdes ou des potions ? Les potions c’est pour les sorcières. Lui ne croyait pas que tante Edith était une sorcière même s’il ne l’aimait pas beaucoup.
Par contre elle aimait commander. Depuis que papa était mort, maman n’écoutait plus que tante Edith. C’est à cause d’elle qu’ils étaient revenus habiter dans ce quartier.
« Ce sera plus facile pour toi », avait-elle dit. « Je pourrais t’aider ». C’est vrai qu’au début maman pleurait tout le temps après la mort de papa. Tante Edith était venue plusieurs fois et finalement maman allait mieux. Lui, ça l’avait quand même bien rassuré.
D’ailleurs maman ne parlait plus jamais de papa. Il se souvint du jour où il avait retrouvé une vieille cravate : « Coucou maman ! Est-ce que je ressemble à papa qui va au travail » ?
Elle s’était approchée sans rien dire, avait enlevé la cravate et l’avait portée dans la grande poubelle de la ville, située devant leur maison.
Tante Edith était devenue « le chef ». Une fois il l’avait entendu crier sur maman parce qu’elle n’écoutait pas ses conseils. Il aurait aimé que maman fasse comme lui à la récré et demande à tante Edith : « Pourquoi ça serait toi le chef » ? On aurait dit qu’elle n’osait pas.
Il ouvrit la porte de sa chambre.
Qu’est-ce que ça veut dire turbulent ? Il prit le gros dictionnaire illustré de son étagère.
R.....S...T turbo… Turbulent : qui est porté à s’agiter physiquement, qui est souvent dans un état d’excitation bruyante.
Il reprit sa manette de jeu et enleva le mode pause. Il essaya de se concentrer sur sa partie. Rien à faire… Il n’arrivait pas à tuer tous les zombies qui se présentaient. Il n’avait pas le temps de prendre la bonne arme.
As-tu préparé ce que je t’ai demandé ? Brusquement il eut la gorge sèche. Il essaya d’avaler sa salive, mais ça ne passait pas. Il posa la manette de jeu par terre et alla s’allonger sur le lit.
Il fouilla du regard le plafond de sa chambre et suivit la petite fissure que faisait la peinture craquelée, il se souvenait.
Ce soir-là il était en train de dessiner un vaisseau spatial sur la table basse du salon.
Maman préparait du riz au curry, un plat qu’elle réussissait toujours. Elle avait eu la recette par grand-mère Martha, la mère de Jacob. Papa et elle bavardaient à la cuisine. Était-ce sa faute à lui s’il était là tout près ? S’ils pensaient qu’il était trop petit pour comprendre ?
Papa parlait.
— Tu te souviens de quelle façon ton père était tombé malade l’été 1999. Après ça il n’a plus jamais été le même. Il allait parfaitement bien la veille et le lendemain il était cloué au lit. Ta mère avait fait venir le docteur Richards. Celui qui soignait le vieux Peter Convay et sa femme. Ces deux-là sont morts centenaires grâce à lui. Il s’y connaissait Richards… Sauf pour ton père. Tu te rappelles… Il n’avait jamais vu ça. Et qu’est-ce qui s’était passé la veille ? Hein ?
— Arrête Jacob. Ça n’a sûrement rien à voir.
— C’est quand même une drôle de coïncidence qu’il ait demandé à Edith d’arrêter toutes ces conneries de potions et qu’il se soit énervé au point de lui foutre ses bouquins au feu. Visiblement il n’a pas tout brûlé.
Maman était sortie de la cuisine en claquant la porte.
Il laissa s’envoler ce souvenir. Il s’aperçut soudain qu’il n’entendait plus aucun bruit en provenance du salon.
Il alla coller son oreille à la porte. Rien… Son cœur se mit à battre. Il sentit une goutte de sueur sur son front. Pourquoi s’inquiétait-il et pourquoi ce souvenir lui revenait maintenant ?
Après tout, maman était là. Elle ne laisserait jamais tante Edith lui donner quelque chose qui lui ferait du mal.
Si elle lui donnait un truc à boire, il ferait comme Celia qui allait aux toilettes tous les jours après la cantine en disant qu’elle avait mal au ventre. Personne n’y faisait attention au début jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’elle était devenue vraiment maigre. Oui c’est ça, il ferait comme elle. Il irait se faire vomir et personne n’y verra rien.
Il entendit à nouveau du bruit dans le salon.
— Max, descends s’il te plaît.
Il ouvrit la porte et se dirigea doucement vers l’escalier. Les deux femmes l’attendaient aux pieds. Tante Edith se tenait droite, les mains derrière le dos et le regardait fixement en souriant. Maman était légèrement à l’écart.
Tante Edith s’impatienta.
— Allons mon garçon dépêche-toi nous n’avons pas toute la soirée !
En continuant à descendre, il aperçut sur la table de la salle à manger un petit sac de toile marron attaché par une cordelette en coton blanc. Où avait-il déjà vu un sac pareil ? Il essaya de se souvenir. Tante Edith s’approcha.
— Dis-moi mon grand ? Tu aimes ta maman n’est-ce pas ?
— Oui.
Il ne pouvait s’empêcher de regarder le sac posé sur la table. Maman était silencieuse et le regardait fixement, comme s’il y avait quelqu’un derrière lui. Il eut envie de se retourner pour voir. Elle lui fit penser à tante Danny. Papa disait que tante Danny avait la tête aussi vide qu’un ballon gonflé à l’hélium. « Un jour sa tête s’envolera pour de bon et elle sera bonne pour l’asile ». Lui ça le faisait bien rigoler.
— Tu te rends compte que ta conduite cause du souci à ta mère. N’en as-tu pas assez de la voir pleurer tous les jours à cause de toi ?
Max baissa la tête sans rien dire. C’est vrai qu’il n’aimait pas voir maman pleurer.
— J’ai dans ce petit sac quelque chose qui pourra t’aider. Va le prendre.
Max regarda sa mère. Elle regardait toujours comme à travers lui, avec un sourire figé. Elle lui fit penser à une de ces statues en cire qu’on voit dans les musées. Lorsque papa était vivant et qu’ils allaient au cinéma Lumibird le samedi soir, il y avait toujours ce vieux monsieur qui faisait la statue devant la file d’attente. Il se revit en train de sauter devant en agitant les mains : « Ouh ouh je suis là » !
Il s’approcha de la table. Le sac dégageait une odeur de vieille toile. Il était grand d’une trentaine de centimètres. Qu’est-ce qu’il pouvait contenir ? Non ce n’était pas une bouteille la forme était trop irrégulière.
— Prends-le, qu’est ce que tu attends ? Tante Edith s’impatientait.
Il se tourna vers sa mère. Elle semblait s’être enfin réveillée.
— Vas-y Max, prends-le, écoute tante Edith.
Il avança une main et saisit le sac par le milieu. De l’autre il commença à dénouer la cordelette. Non ce n’était pas une bouteille c’était fin et dur. C’était un truc… Un truc en bois.
— C’est bien, continue. Sors-le.
Il regarda un instant. Ouf ! Une… Une poupée ? Les yeux et la bouche étaient grossièrement dessinés au feutre noir et semblaient faire une grimace. Les cheveux en laine étaient de la même couleur que les siens. La poupée avait un petit polo blanc. Il reconnut le tissu du polo qu’il avait déchiré un été sur les barbelés en jouant au foot avec papa. Le short qu’elle portait était le même que celui qu’il adorait mettre lorsqu’il partait jouer au foot avec Mickaël dans la rue.
Qui avait fabriqué ce truc qui lui ressemblait ? Il ne se rappelait pas avoir vu maman coudre. C’est sans doute tante Edith.
Elle approcha son visage du sien. Il put sentir son haleine.
— Tu vas pouvoir lui dire tout ce que tu veux. Tu as envie d’arrêter d’être en colère n’est-ce pas ? De faire plaisir à ta maman.
— Oui, mais je ne le fais pas exprès…
— Tss tss tss ne discutes pas avec moi. Tu vas parler de tout ça avec Xam. Oui c’est comme ça qu’il s’appelle. Il va faire de toi un gentil garçon. C’est ce que tu veux n’est-ce pas ? D’ailleurs j’en ai donné une aussi à ta grand-mère Martha. Ça l’aide beaucoup, tu sais.
Elle sourit à nouveau. Pourquoi maman ne disait rien ? Elle avait l’air contente qu’il prenne la poupée et en même temps ses yeux semblaient pleins de larmes. Des larmes de joie ? En fait il ne savait pas trop. Peut-être qu’elle était contente de ne plus avoir à affronter Mme Dumont.
— Emmène-le dans ta chambre. C’est ton nouvel ami. Commence à lui parler dès maintenant. Tu verras, il t’enlèvera toute ta colère.
Il se sentait presque soulagé. Maintenant c’est sûr il ne mourrait pas empoisonné. Maman avait l’air contente en plus. Il se dit que finalement tante Edith n’était peut-être pas si méchante que ça. Si papa et elle ne s’entendaient pas, c’était peut-être des histoires de grandes personnes. C’est ce que disait grand-mère Martha quand il posait des questions auxquelles elle ne voulait pas répondre.
C’était la seule avec qui il pouvait parler de papa. Depuis la mort de papa, maman ne voulait pas qu’il l’appelle. Il le faisait quand même en cachette. Grand-mère Martha lui avait expliqué que c’est sans doute que maman était trop triste quand quelque chose ou quelqu’un lui faisait penser à papa, c’est pour ça qu’elles ne se voyaient plus.
Max posa la poupée au polo blanc, ou plutôt Xam comme l’appelle tante Edith sur la housse de couette noire Batman de son lit. Allongée là, elle semblait attendre quelque chose avec ses bras légèrement levés. Attendre quoi ? Attendre peut-être qu’il vienne lui parler. C’est bizarre de parler à une poupée, pensa-t-il.
Il reprit sa manette de jeu.
Tiens ! Mickaël est connecté sur la partie en ligne de Zombie trash.
Au moins avec Mickaël il parlait plus facilement. C’est peut-être parce que lui avait perdu sa grand-mère paternelle qu’il aimait beaucoup. Ils se comprenaient un peu tous les deux. En plus ils pouvaient se retrouver de temps en temps quand maman voulait bien, sur le stade de foot du quartier.
— Salut !
— Salut Max.
— J’ai ma tante Edith qui est à la maison.
— Celle qui est magicienne ?
— Ouais.
— Trop cool !
— Je sais pas trop.
— Moi je kifferais trop d’avoir une tante magicienne. Mais je sais que mes parents ne l’aiment pas. L’autre jour ma mère l’a vu passer devant chez nous avec ton autre tante qui a l’air handicapée. Elle a dit « voilà l’ombre noire qui passe ». Je pense qu’ils en ont peur.
— Elle m’a donné une poupée.
— Ouaah ! Trop de la chance. Une poupée magique ?
— Je sais pas. Elle s’appelle Xam. C’est mon nom à l’envers. C’est pour que j’arrive à calmer ma colère à cause de mon père et que je ne me batte plus à l’école. Comme ça maman ne pleurera plus du tout. Il faut juste que je lui parle. C’est un peu comme un médicament sans truc dégueu à boire.
— Ça marche ?
— J’ai pas encore essayé.
— Tu me diras si elle fait des trucs magiques. Je dois descendre aider mon père. À plus.
La conversation s’effaça de l’écran. Max reposa la manette de jeu. Il laissa filer ses pensées vers cette journée d’été ou papa et lui avaient commencé une partie de foot dans la prairie de Getwick à côté de la forêt. Machinalement il se tourna vers Xam toujours allongé sur le lit. Il regarda le polo blanc et se rappela.
Maman avait préparé des sandwichs tomate mozzarella jambon. Pendant qu’elle étendait la nappe sur l’herbe, elle riait aux blagues de papa : « Est-ce que Mozart est mort ? Oui Jacob. Ben non ! Car quand j’ouvre le frigo Mozart est là ».
Son rire résonnait dans toute la prairie. Il faisait beau et les premiers papillons blancs virevoltaient entre les fleurs. C’était un des premiers dimanches de printemps. Après le déjeuner papa et lui avaient improvisé une séance de tir au but entre deux morceaux de bois enfoncés dans la terre.
— Tu sais Xam, j’avais réussi à marquer deux buts ce dimanche-là. Il m’a dit que je lui faisais penser au roi Pelé. C’est un des plus grands joueurs de foot au monde. Quand je joue avec Mickaël c’est moi Pelé.
— Parle-moi du jour où il t’a appris à faire du vélo.
Max tourna la tête brusquement et regarda la poupée. Est-ce qu’il avait bien entendu ? C’est comme si elle venait de parler directement dans sa tête. Non, le visage n’avait pas changé, c’étaient toujours les mêmes yeux au feutre noir et la même bouche grimaçante. Est-ce que c’était sa propre voix qu’il avait entendue ? Peut-être. Il n’avait pas vraiment peur, il était surpris. C’est ça, juste surpris.
Mickaël avait peut-être raison. Elle était magique cette poupée.
En fait ce n’était pas désagréable de parler avec une poupée puisqu’il ne pouvait plus le faire avec maman. Une poupée qui ne se moquerait pas de lui comme Jason. Une poupée avec qui il pourrait parler de papa pendant des heures.
Il regarda Xam.
— D’accord.
Plus il le regardait plus il trouvait que Xam lui ressemblait.
— Tu seras comme mon frère.
— D’accord Max. Parle-moi de tes souvenirs avec papa.
— Pourquoi dis - tu papa ?
— Tu as dit que nous étions frères.
— Oui c’est vrai.
Max parla de la fois où papa lui avait appris à faire du vélo. C’était un beau vélo rouge qu’il avait reçu pour Noël avec de grandes roues blanches et une selle en cuir. Il avait une sonnette en métal. Celle qui fait un joli « ting » quand on veut signaler qu’on arrive. Il n’avait pas arrêté de jouer avec la sonnette après avoir déballé son cadeau.
Ils étaient sortis immédiatement dans la rue. Maman avait dû lui apporter son écharpe et son bonnet. Ils étaient restés jusqu’au déjeuner. Papa courait derrière lui et le rattrapait au moment où il allait tomber.
Il lui parla aussi de la fois où il s’était fait punir parce qu’il avait cassé l’ordinateur de papa en le prenant sans autorisation. Max parla de tous ses souvenirs. Xam voulait tout savoir.
— Je suis fatigué Xam.
La nuit était déjà bien avancée. Il était content d’avoir parlé autant de papa. Mais là il était épuisé. C’est comme si sa tête s’était vidée de tout ce qu’il voulait dire. Il y avait aussi une autre chose qui le gênait, au début il n’y avait pas vraiment fait attention. C’était juste comme un picotement dans la nuque au départ. À présent plus il parlait, plus la douleur devenait intense dans sa tête. C’était bizarre, car il n’avait jamais eu vraiment mal à la tête. Il avait déjà eu de la fièvre ça oui. Mais jamais une douleur comme celle-là.
— Xam, j’aimerais arrêter de parler de papa.
— Non continue encore un peu, parle-moi encore.
— Ça fait déjà des heures que je t’en parle.
Ça devenait vraiment gênant. Il avait tout dit de ses souvenirs et ne voyait pas quoi rajouter d’autre. Mais au fait qu’est-ce qu’il avait dit ? Il fit un effort intense pour se souvenir. C’est dingue ! Je ne me souviens plus de… De rien ! Son cœur accéléra brusquement. C’est comme si tous ses souvenirs étaient partis en les disant à Xam. Pourquoi les mots ne lui venaient pas ?
Ça doit être la fatigue. Oui c’est ça, c’est la fatigue j’ai trop parlé de papa. J’ai mal à la tête. Oui c’est pour ça que je ne m’en souviens pas. Pourquoi ses mains devenaient moites ?
Il se redressa sur le lit et remarqua que la chambre était plongée dans l’obscurité. Il tâtonna sa table de nuit pour trouver l’interrupteur de la lampe de chevet. La lumière éclaira la pièce. Xam était toujours sur le lit à côté de lui. Quelque chose avait changé. Il approcha la poupée. Ce n’était plus à présent une bouche grimaçante. C’était un sourire.
Au même moment sa console fit un petit bruit qui indiquait que quelqu’un était connecté.
— Mec qu’est-ce que tu fous ? Ça fait des heures que j’essaie de t’appeler.
— Je suis avec Xam.
— Justement !
— Quoi ?
— Jette tout de suite ce truc !
— Pourquoi ? J’ai quand même bien aimé discuter avec lui. Tu avais raison. Il y a juste que…
— Écoute, j’ai dit à mon père que ta tante t’avait donné une poupée pour parler avec.
— Et alors qu’est ce qu’il a dit ?
— Rien putain ! Il n’a rien dit.
— Mais quoi alors ?
— J’ai juste vu une tâche qui grossissait sur sa jambe de pantalon pendant que mon père me regardait. Max... Il était en train de se pisser dessus. Tu comprends… Mon père a tellement peur qu’il s’est pissé dessus. Jette ce truc !
La communication se coupa.
Max prit la poupée dans ses deux mains.
— Xam je t’ai parlé de papa, mais j’ai tellement mal à la tête que je ne me souviens plus de ce que je t’ai dit. Qu’est-ce que c’était ?
Il attendit quelques secondes, mais la poupée qui lui posait plein de questions tout à l’heure resta muette. Il la secoua énergiquement.
— Réponds-moi Xam !
— Tu m’as raconté qu’un soir ton père t’avait obligé à manger ce que tu avais vomi.
— Quoi ! C’est pas vrai, papa a toujours été gentil avec moi. Tu mens !
— Mais si, rappelle-toi. Tu étais malade ce soir-là. Toute la journée tu avais eu mal au ventre d’ailleurs. Dès le matin tu as été voir ton père pour lui dire : « Papa je ne me sens pas bien. Je pense que je ne vais pas pouvoir manger mes céréales ». Il t’avait répondu : « Qu’est-ce que tu as à pleurnicher espèce de femmelette ? ». Il t’avait obligé à manger ton petit déjeuner et ton déjeuner.
Le soir n’en pouvant plus tu avais vomi. Il t’avait alors collé la tête dans l’assiette en te criant : « Mange ! Mange tout ! ». Tu as beaucoup pleuré après.
Max essayait de lutter, mais les images horribles de son père ricanant devant lui se matérialisaient au fur et à mesure que Xam les évoquait. Tout cela était tellement réel. Il était emporté sans pouvoir lutter. Max sentit ses larmes couler le long des joues.
— Tu vois la marque sur ta main. Je vais te raconter comment ton père t’a brûlé avec une cigarette.
Les images commencèrent à apparaître dans la tête de Max.
— Arrête ! Arrête Xam ! S’il te plaît.
— Rappelle-toi comment ton père frappait ta mère à coup de poing en te regardant avec le sourire, pendant que tu étais debout en pyjama à la porte du salon.
Les images se bousculaient dans la tête de Max. Tout ça était si réel. Ça se passait là tout de suite.
— Maman maman ! Au secours !
La porte s’ouvrit doucement. Sa mère le fixait en larmes.
— Excuse-moi Max.
Max regarda la poupée. Le sourire sur cette tête en bois le terrifia.
— Tu m’as donné tes souvenirs et j’en fais ce que je veux. Est-ce que tu comprends maintenant de quelle façon tante Edith fera de toi un gentil garçon obéissant, comme ta maman et ta grand-mère ? Il se mit à rire.
Max était calme et obéissant à présent, grâce à tante Edith, qu’il remercia en s’endormant.

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Houda Belabd · il y a
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M. Iraje · il y a
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Thomas Alempijevic · il y a
Cette petite nouvelle mérite amplement le grand prix du court !
UNE HISTOIRE PRENANTE, qui fait réfléchir le lecteur sur la notion de confiance. Au-delà de ça, l'auteur a su développer de manière assez aboutie l'histoire de chaque personnage de cette hisoire, malgré la contrainte du format ! Je recommande

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