Talitha qoum !

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Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui  [+]

Image de Automne 2014
L’homme vient de rentrer épuisé pour se retrouver seul dans son modeste deux pièces. Avant de repartir faire les courses, affalé dans le sofa qu’il a déniché au Troc de l’Île, il récupère en sirotant un panaché, surtout en luttant contre la somnolence qui peu à peu l’engourdit. La journée a été rude et la chaleur accablante dans les ateliers. Sa pensée dérive... Soudain, l’ouvrier sursaute. Est-ce la chaleur qui a brusquement éveillé sa mémoire ? C’était l’an passé. C’était tout à l’heure. Un après-midi de juillet comme aujourd’hui, quelque part en Savoie, près du lac.

Il faisait très chaud et l’abbé s’était autorisé une courte sieste. Sa paroisse avait pris son rythme estival : quelques rares mariages à célébrer, les réunions reportées en septembre, une communauté en jachère avec l’invasion pittoresque des touristes... Bref, un agenda libre, de quoi vérifier le célèbre dicton : « Il n’y a pas le feu au lac ! ».

À trente-deux ans, le Père Julius était un prêtre exemplaire. Il avait presque l’âge de son Héros et n’avait de cesse, en jeune apôtre exalté et entreprenant, d’allumer partout le feu de l’Evangile. Oui, à trente ans et quelque, après avoir parcouru docilement tous les postes de l’interminable chaîne de montage de l’usine à curés, depuis le petit séminaire de province jusqu’à l’Université Pontificale, il y croyait, il croyait mordicus au Sens, à l’Amour universel, à la Résurrection de la chair... Il adhérait à tout et, dimanche après dimanche, mettait joyeusement en scène cette utopie universelle. Depuis trois ans qu’il officiait dans ce quartier cossu, on se pâmait, on se l’arrachait, par avance on le canonisait, ses paroissiennes surtout en redemandaient et exigeaient le texte de ses sermons à la fin des offices, comme les groupies hystériques frétillent pour faire signer leurs autographes. Jusqu’au jour où...

Soudain, le téléphone sonne, strident, lancinant. Le prêtre a frissonné. Depuis toujours, il hait le téléphone car, très tôt, il a appris à anticiper le message sous-jacent grâce à une sorte de sixième sens en alerte. Cet après midi-là, dans la touffeur somnolente du presbytère qu’il appelait par une sorte d’autodérision amusée « mon célibatorium », il en était sûr, il en frémissait à l’avance, voici l’orage qui claque : la stridulation du malheur.

Un quart d’heure plus tard, encore en bras de chemise, suant d’effroi, le Père Julius s’était retrouvé au pied du lit, un lit d’enfant en sapin blond... Florence est allongée. Sourire aux lèvres, elle paraît radieuse et détendue. Son visage très pâle fait tache dans la pénombre de la chambre. Temps de l’assoupissement. Une odeur de fleurs coupées, un bourdonnement d’insecte presque indécent dans le silence. L’abbé se tient au pied du lit. Si chaviré que les images se télescopent dans sa tête : le gazon mouillé, la pente du jardin, la tondeuse qui s’emballe, le cri strident de la jeune fille foudroyée...

« Ne pleurez pas. Elle n’est pas morte. Elle dort seulement » disait le Maître. Mais on se moquait de Lui. Derrière le jeune prêtre, la mère sanglote, éperdue, incrédule. « Non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai, dites-moi que ce n’est pas vrai... » La psalmodie du malheur. Julius doit serrer les mâchoires et les poings dans ses poches pour ne pas céder à l’émotion, pour contenir la crue. Il le faut, il le faut à tout prix... C’est lui, le rempart des mères affligées. Il ne peut pas la décevoir, il n’a pas droit à l’erreur. Il doit se plonger coûte que coûte dans le Livre des Prodiges pour y déterrer la bonne nouvelle. S’il croit vraiment, il peut le refaire, il va le refaire ! Déjà il s’y voit, c’est possible. Il va improviser, à l’arraché, le cinquième Evangile du troisième millénaire pour sauver cette maman en larmes, pour lui rendre sa gosse inerte et frigorifiée. N’a-t-il pas, à la suite d’Ieschoua, mille fois répété à ses ouailles subjuguées : la foi n’est rien d’autre qu’un doute surmonté. Quand on croit, qu’est-ce qui est le plus ardu ? Transplanter l’Himalaya en pleine mer ou vivifier un cœur de glace ? Il prend alors la main de la jeune morte et l’appelle : « Talitha qoum ! » (ce qui signifie : « Fillette, je te le dis, réveille-toi ! »). Julius frissonne. Il n’a pas bougé. Tétanisé, il réussit à palper dans sa poche droite la burette de saint chrême qu’il a emportée à tout hasard. Dérisoire gri-gri. Le prêtre se sent inutile et grotesque. Il voudrait dire quelque chose, prier, ne serait-ce que mentalement ou faire un geste. Impossible. Pétrifié comme la femme de Loth devant le feu du ciel. Julius ne peut rien faire, n’y consent pas. Mais à quoi bon se leurrer ? À quoi, à qui se raccrocher ? À quoi bon jouer et se la jouer ? Apprivoise-t-on la camarde avec des bondieuseries ? Ce serait trop facile. Lâchement, l’abbé ferme les yeux et désire être loin, très loin. Mais soudain la jeune fille se dresse sur son séant, pose un pied par terre, se met à marcher... « Ta foi t’a sauvée, va en paix », murmure le jeune rabbi.

Julius rouvre les yeux. Florence est toujours là, inerte et souriante. Elle vient d’avoir quinze ans mais elle paraît si menue dans sa robe légère en liberty, avec son nounours posé sur l’oreiller, tout contre sa joue blême, qu’on la croirait encore à l’âge de la marelle. « Il a plu à Dieu de rappeler à Lui l’âme de sa petite servante... » Julius serre les poings encore plus fort. Bien sûr, ce satané Bon Dieu n’a pas voulu la mort de Florence, mais Il a laissé faire ! Crime par omission. Non-assistance à gosse en danger ! Face à l’innocence assassinée, face à l’espérance mystifiée, le jeune clerc mesure, pour la première fois aussi clairement, l’étendue du mal qui le rongeait depuis plusieurs mois sans qu’il en ait conscience : en quelques minutes, son kyste de mécréance a triplé de volume. Il crève ! Il se répand... Jaillissement puis soulagement. Non pas les sanglots chauds de la compassion. Des larmes glacées. Une colère froide. La suppuration de la haine et du ressentiment.

La mère s’est avancée et a étreint son épaule. Et Julius, grand frère de Florence, petit enfant berné, se met à vomir le noir Paradis des croyances assassines. Il abhorre sur-le-champ l’Amant de ses chimères : ce sinistre Seigneur qui a trompé son cœur en fauchant sans remords les jeunes filles en fleurs. Oui, il s’en souvient, il en est sûr, c’est bien ce jour-là que sa vie a basculé, que son cancer s’était déclaré, le plus implacable de tous, l’assaut des métastases carnassières du Scepticisme qui à son insu l’avaient rongé de l’intérieur, consumé, annihilé aussi sûrement que la sape souterraine des termites.

Julien a eu trente-trois ans au début du mois. Une année de plus en moins... Son nouveau prénom lui convient. Et l’homme va mieux, encore convalescent mais hors de danger, même si rien n’est plus pareil. Sa mémoire, loin de l’accabler, vient de le conforter : ce 16 juillet de l’an dernier, fête de Notre-Dame du Mont Carmel, entre quatorze et quinze heures, dans le silence sépulcral d’une villa ensoleillée, à un jet de pierre d’un merveilleux lac où s’ébrouent insouciants des centaines de vacanciers, le destin de Saint Julius fut à jamais scellé : un devoir d’athéisme.

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Marquis d'O · il y a
Une métamorphose existentielle qui sonne juste...
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Bellinus Bellin · il y a
Et aussi un coup de bambou... qui a entraîné ma reconversion ! (Texte autobiographique). Merci de votre visite.
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Yaakry Magril · il y a
j'ai adoré cette nouvelle ! je vote ! si vous avez 5 minutes j'ai 3 poèmes en compétition merci !

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