Synesthesia

il y a
4 min
109
lectures
17

Autrice des genres de l'imaginaire. Elémentaire, mon cher Poulpson ! - Etherval n°18 Enigma Docteur ès aliens - Le Quotidien du médecin n° 9872 - 9874 - 9876 - 9878 et 9880 Mahana te Miti -  [+]

Annabelle fredonne doucement la mélodie de la lavande. Les yeux clos, elle se balance au rythme de la musique qu'il y a dans sa tête. Avec délicatesse, elle retire les grains de leurs longues tiges avant de les mettre dans un bol, qu'elle mettra ensuite dans un endroit chaud et sec pour les faire sécher. Ce qu'elle aime avec la lavande, c'est que l'odeur reste sur ses mains même quand elle les lave, et que la musique la suit partout pendant plusieurs jours. Quand elle aura finit, elle ira voir Kamel. Il a toujours aimé l'odeur de la lavande.
Kamel est spécial. Son nom est une couleur, un brun clair sans beaucoup de gaîté. Annabelle trouve ça étrange. Si elle devait choisir une couleur pour Kamel, ce serait plutôt un jaune d'or profond, ou peut-être un orange aux nuances terre de sienne. Kamel est toujours plein de nuances, quand il rit, quand il parle, et même quand il se tait.
Elle arrête soudain de chantonner, parce qu'une autre musique traverse son esprit. C'est la chanson de la tarte aux pommes chaude. Elle lâche sa lavande et se dirige vers le four. Elle ne trouve pas les maniques alors elle attrape le torchon rouge, s'en sert pour sortir la tarte. L'odeur sucrée envahit ses narines et la musique se fait plus forte, jusqu'à recouvrir les autres bruits. Ce n'est pas grave, elle aime la musique brûlante de la tarte aux pommes.
Elle regarde par la vitre et elle sourit. Elle pense à Kamel, qu'elle va bientôt retrouver. Il est différent de tous les autres, il la comprend, il ne la juge pas, parfois il lui sourit pour rien, juste comme ça, parce qu'il en a envie. Avant de le rencontrer, elle avait toujours eu un peu peur de la vie. Mais après Kamel, la peur n'avait plus d'existence parce que la vie avait prit toute la place.
Les gens la trouvent étrange, elle le sait, mais ça n'a plus autant d'importance qu'avant. Elle s'est habituée. De toute façon, elle n'y peut rien, le docteur lui a expliqué quand elle était petite. Le nom de sa maladie, elle l'a toujours trouvé joli : la synesthésie. Ses parents préféraient dire différente, « Annabelle est un peu différente ». Parce qu'elle entend les odeurs et qu'elle sent la musique.
Il y a des odeurs dont la chanson est merveilleuse, d'autres qui font comme un grincement dans sa tête. Et des musiques qui sentent si bon qu'elle pourrait rester toute sa vie à les respirer. Mais ça, la plupart des gens ne le comprennent pas. Alors ils la regardent étrangement, en hochant la tête avec compassion, et ils lui parlent gentiment, comme à une enfant. Annabelle s'en fiche. Depuis qu'il y a Kamel, elle n'a plus besoin des autres.
Kamel la regarde toujours pour de vrai, comme s'il voyait vraiment qui elle est tout au fond. Il la comprend. Et quand il pose ses mains sur son piano, il fait naître des sons aux saveurs inconnues, si belles qu'Annabelle n'a pas de noms pour elles. Elle ferme les yeux, elle écoute, et elle sent.
La première fois, il lui a joué la quatorzième sonate de Beethoven, la sonate au Clair de Lune. Elle sentait la nuit d'automne, le vent dans les arbres, le cri de l'alouette au petit matin et le contact froid de la rosée sur l'herbe. Annabelle n'avait jamais sentit des choses pareilles dans une musique, mais c'était parce qu'elle n'avait encore jamais entendu la musique de Kamel. Après, elle avait découvert tout un monde de sons et d'odeurs inconnues grâce à lui.
Beethoven sent presque toujours la lune et l'eau. Mozart est plus épicé, moins moelleux. Dvorak est fait de métal et de bois, Debussy a une acidité qui rappelle le citron. Elle aime la chaleur triste qu'Edvard Grieg avait donné à son Peer Gynt, et la salinité iodée que Chopin exhale souvent.
Parfois, Kamel délaisse les classiques pour jouer des choses un peu plus modernes, des artistes qu'il aime bien, et Annabelle peut chanter. Adele sent les larmes, mais ce n'est une surprise pour personne, alors que Charles Aznavour a une odeur de terre, riche et profonde. Yann Tiersen rappelle l'enfance, les maisons de campagnes et les manèges en bois. Eux, et tous les autres, forment un infini tableau de senteurs.
Annabelle a finit d'égrainer la lavande. Elle doit se préparer maintenant, elle n'aime pas faire attendre Kamel. Elle va mettre sa robe verte, elle sait qu'il l'aime beaucoup. Parfois, il lui dit qu'elle est belle, et elle le croit. C'est plus facile de croire les choses quand c'est Kamel qui les dit.
Elle se lave les mains avec un savon à la verveine et elle entend sa musique. Quand elle a finit, elle sent ses mains, puis sourit. C'est toujours la chanson de la lavande avec, juste en dessous, légère, la chanson de la verveine.
Elle ne met pas longtemps à se préparer. Elle emmène la tarte aux pommes, Kamel adore ça, et un pot de miel de sarrasin, son préféré. Quelques clémentines, aussi. Elle enfile sa veste, met son châle bleu pâle, sort sur le perron. Elle n'oublie pas de fermer la porte à clé. Elle prend une profonde inspiration de l'air du matin, puis part d'un pas vif et aérien sur le chemin de terre derrière la maison.
Elle marche l'esprit léger, heureuse que la journée soit belle et que Kamel soit bientôt avec elle. Le trajet n'est pas très long, en vingt minutes seulement elle est arrivée. Elle pousse la grille, le cœur battant, le sourire aux lèvres, elle traverse l'étendue d'herbe verte jusqu'à Kamel, qui attend sa venue, comme toujours.
Délicatement, elle pose par terre le panier contenant la tarte, le miel et les fruits, ensuite elle se penche pour poser une main douce sur la pierre froide.
– Je suis là, mon amour.
Elle n'attend pas de réponse, Kamel ne parle plus avec des mots. Elle s'installe près de la stèle, sort ses offrandes de son panier et sert deux parts de tarte, une pour lui et une pour elle. Elle mange avec enthousiasme, son sourire tourné vers la tombe.
Cela fait deux mois maintenant que Kamel est ici, sous l'herbe verte du cimetière, mais Annabelle ne pleure plus. Elle sait qu'il est toujours là, près d'elle, lorsqu'elle vient le voir. Elle le sait, parce que chaque fois qu'elle s'assoit près de lui, elle entend sa musique et elle sent son parfum.
La musique de Kamel, c'est un mélange de toutes les musiques du monde. Celles qui font pleurer, celles qui font souffrir, c'est qui font aimer, celles qui font sourire. Parce que Kamel est tout cela à la fois.
Mais le parfum de Kamel, c'est grâce à lui qu'Annabelle sait qu'il est bien avec elle. Car cette odeur là n'appartient qu'à lui. C'est l'odeur de l'amour, l'odeur de la vie.
17

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !