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Qualifié

C’est la énième fois que j’écris cette lettre. Je l’ai répétée si souvent dans ma tête. J’ai rêvé que tu la déchiffrais, ânonnant les phrases comme un enfant de six ans et demi qui saura lire après Noël, ou qui l’espère. Es-tu jamais allé à l’école ? L’école ? Me rirais-tu au nez et à la barbe. Oui, aujourd’hui je porte une barbe. Et toi ? Sous ton bonnet la calvitie, sur ton menton une barbe naissante, peut-être. Tu bois du vin de Tokaï et elle rit avec toi, à demi saoule. Elle chante et tu reprends avec elle la fin du couplet. C’est la Mer du Nord, de Jacques Brel. Tu comprends les paroles, tu apprends le français dans les chansons. Comme tout vrai musicien, tu n’as pas besoin de grammaire pour te saisir des mots, les inventer, les adapter. Et si la Hongrie n’est pas un pays très drôle, qu’importe ! Vous riez de votre langage improvisé, vous riez parce que tu existes, vous ne vous moquez même pas de moi.

Ils me disent qu’elle n’a pas disparu. Ils me disent qu’elle est morte, ou bien qu’elle m’a quitté. Elle m’a quitté, oui, mais elle a disparu. C’est un fait. Les policiers ne l’ont pas retrouvée.

Elle n’aimait pas épeler son nom. Elle n’aimait pas l’hésitation de la banquière ou du dentiste, elle détestait reprendre les lettres dans l’ordre, les reclasser, rappeler enfin la règle des C devant chaque voyelle.
— Ils devraient le savoir !
Elle s’indignait souvent, alors ça ne m’a pas étonné.

Le maire s’est adressé à elle, a demandé nos patronymes. Elle a commencé par les nôtres, a terminé par le sien. Je savais qu’elle comptait souvent les secondes nécessaires au novice pour écrire son nom. Malgré moi, en même temps qu’elle, j’ai regardé ma montre. Il a bien mis trente-sept secondes.
— Il s’agit donc d’un quatuor.
— Non, en fait nous sommes cinq.
Nous nous regardions en silence : mais qu’est-ce qu’elle fait ?
— Il y a aussi Svendreu, notre trompettiste.
J’ai compris son intention et j’ai fait signe aux autres de ne pas l’interrompre. Tu étais une bonne blague, Svendreu, ta naissance devait tout à l’improvisation.
— Euh... Sven... comment ?
— Svendreu Rakamenstilvokdorin.
Le maire a dépassé la minute. Bravo. Record battu.
— Et c’est de quelle origine ?
— Islandais... du Nord, a-t-elle ajouté.

Tu étais né, c’est aussi simple que ça. Je ne me suis pas méfié de toi : je t’aimais bien, comme un ami trop moche pour me piquer ma femme. Je t’aurais flanqué des tapes dans le dos, si j’avais pu.
Désormais officiel auprès de la municipalité, partenaire de notre tournée, ton nom dépassait les nôtres sur les affiches et les tracts.

Le lendemain, nous avons pris le train en direction d’Aix-la-Chapelle. Notre cabine était spacieuse, elle avait été réservée pour cinq personnes et sur ton lit, Svendreu, Manu avait posé son violoncelle. Je me suis réveillé à l’annonce d’une gare, quelques minutes comateuses entre Strasbourg et Francfort, alors que le jour se levait. Je suis certain d’avoir entendu ce foutu violoncelle ronfler, son ventre se gonflant au rythme d’une respiration. Elle avait choisi le lit près du mien et nos regards se sont croisés. Elle m’a fait un signe de tête dans ta direction. J’ai cru que tu serais notre secret. J’ai tendu une main par-dessus le filet de protection suspendu entre nos deux lits. Nous étions cependant un peu trop loin. Nos doigts ont dû se dénouer très vite. Elle n’a pas dormi beaucoup cette nuit-là. Elle surveillait peut-être déjà ton souffle, veillait sur ton sommeil. Quelques centaines de kilomètres et quelques cernes plus tard nous posions chacun notre troisième bière sur le comptoir d’un bar de l’ancienne RDA, et nous nous apprêtions à accorder nos instruments.
— Prost ! a lancé Pascal à son copain allemand qui voulait bien nous héberger, huitième contact sur sa liste. C’était le premier relâchement, le premier signe de connivence entre nous quatre depuis la dispute qui avait éclaté le matin même entre elle et lui. Pascal gérait du mieux possible la question de l’hébergement. Les patrons de bars, les adjoints culturels recevaient tous notre brochure et il en avait assez de justifier ton absence. Elle n’aurait pas dû s’énerver comme ça, elle aurait pu admettre que les blagues les plus courtes... Mais tu étais déjà bien plus qu’un gag et elle avait refusé de renier sa première parole. Elle t’excuserait, elle inventerait.

Petite nature ! De la RDA jusqu’au fin fond de la Pologne, tu contractais des grippes, des gastro-entérites et plus nous avancions vers l’est, plus ton passé de buveur de Calva te rattrapait. Les cuites se succédaient les unes aux autres. Jamais tu ne pouvais te joindre à nous. C’est dommage, car notre formation perd beaucoup de son charme sans le solo de trompette de Svendreu ! avais-je coutume de rajouter. Elle s’occupait moins de moi. Je faisais ce que je pouvais pour retrouver un peu de notre ancienne complicité. C’était lâche de ma part, cette façon que j’avais de l’accompagner malgré elle dans ce que les autres nommaient un délire. Ils essayaient de me parler, comme aujourd’hui, mais c’est après toi que j’en ai, Svendreu, car toi seul sais où elle est.

Dans un petit village de Pologne au nom imprononçable, une suite de s de z et de j, quelques voyelles liant le tout. Tu avais attrapé un rhume, Svendreu, un simple rhume. Et tu gardais le lit, pauvre fiotte, incapable de bouger ta grande carcasse de réparateur de drakkars. C’est la profession qu’elle t’avait trouvée. Tu n’étais pas musicien ni prof à mi-temps, tu relevais du fantasme. Et pourtant, moi, je n’ai jamais manqué une répétition et je suis resté jusqu’au bout de cette tournée calamiteuse, prenant les photos qu’on nous avait demandées afin de justifier notre voyage. Notre musique, pas mal de monde s’en fichait. On nous demandait quelquefois de tes nouvelles. Ta renommée dépassait les frontières. Et le trompettiste alcoolique ? Bourré. Enrhumé. Indisposé. Dispensé. Mais la trompette ? Oui la trompette. Pourquoi n’avait-elle pas pensé à ta trompette ? Un vieux trompettiste était prêt à te remplacer. C’était déjà la fête dans le village et les habitants, grisés par le vin et notre présence, nous désignaient Tomek, soixante-douze ans. Il comptabilisait trente années passées dans l’harmonie du village aujourd’hui disparue, deux vaches et quelques dizaines de poules, dont une qui couvait dans sa trompette, réquisitionnée à cet effet depuis 1966. Je vais chercher la trompette de Svendreu, a-t-elle dit. Seul Manu prenait encore dans ces moments-là une expression étonnée, comme dépassé par les événements, ultime refuge de ceux qui ont les pieds sur Terre. Pascal a répondu « c’est ça, va la chercher ». Fataliste.

Elle est revenue deux heures plus tard. Elle tenait dans sa main un objet neuf et brillant, un des plus beaux modèles qui existent. Elle donnait de tes nouvelles, dans un anglais mâtiné de russe approximatif. Une femme a sorti une pelote de laine et des aiguilles et nous a écoutés jouer en tricotant. Tomek fut ce soir-là le meilleur musicien de nous tous. Peut-être étions-nous fatigués. Peut-être ne sommes-nous finalement que des pigeons sponsorisés. J’ai malgré moi fermé les yeux et je vous ai entendus dialoguer, elle à la flûte et toi à la trompette. Un duo qui prenait racines dans tes pieds campés dans le sol, ton souffle rustique et puissant partant dans des envolées aussi magistrales que les siennes. J’ai souffert, ce soir-là. Mes doigts tremblaient sur ma guitare. Nous avons ensuite partagé une bouteille avec le vieux et frêle Tomek que j’observais avec fascination. Il tenait à peine sur ses jambes mais il nous souriait, heureux. Il me faisait l’impression d’un medium possédé, de temps à autres, par des esprits plus énergiques et plus volontaires que lui. Une chose était sûre, me disais-je devant ce brave homme : tu n’étais déjà plus là. D’ailleurs, elle aussi : elle était rentrée à l’hôtel, fatiguée.

J’ai bradé le peu de respect qu’il me restait pour moi-même le lendemain, en lui remettant le bonnet tricoté la veille pour toi par la dame de la salle des fêtes. Elle m’a souri avec plus de chaleur qu’elle ne l’avait jamais fait depuis le début du voyage.

À Budapest enfin, le métro. Les beignets aux patates que Pascal m’achetait avec insistance. Il faut manger. Une discussion au petit matin, entre Manu, Pascal et moi qui ne disais rien. Elle est folle, complètement folle. Tu peux rien faire, toi ? Non, justement. Vous y croyez, vous ? Tu vas pas t’y mettre ? Mais alors qui ? Pourquoi ?

Elle gardait ta trompette dans ses bagages. Elle ne paraissait pas aussi fatiguée que nous, tenait son pupitre avec application lors des concerts. Seulement un groupe ça n’est pas que ça : elle n’était pas plus parmi nous qu’elle n’était restée avec moi. Près du musée Franz Liszt, à l’angle de la rue, Pascal s’est retourné. Mais où est-elle passée ? Elle nous retrouvera au musée. Même Pascal, éternel optimiste, n’y croyait pas.
Les bâtisses imposantes et noircies semblaient oubliées par la vie. Pas de linge aux fenêtres, pas de plantes aux balcons ni de front posé contre une vitre. « Ces appartements sont-ils vides ? » s’était interrogé Manu ce matin. C’était possible. Cela faisait partie du charme slave, cette majesté désertée. J’imaginais de hauts plafonds et de robustes cheminées, un parquet bien ciré et un enfant qui apprend le violon. Un violon qui résonne au cœur d’un logis creux. C’était, en dehors du drame personnel que je vivais, l’unique pensée qui occupait mon esprit. Budapest et ses enfants sages et tristes.
— Mais où est-elle passée ? Ecoutez ! Je montrais une fenêtre du doigt.
— C’est par là. Tu crois ?
Il me semblait entendre une trompette, quelques notes égrenées, répétées par un enfant maladroit, essoufflé.

Nous avons prévenu la police Hongroise qui n’a pas vraiment essayé de la retrouver. Les adultes disparaissent le plus souvent de leur plein gré. Ici en France, ses amis et sa famille déclenchent des procédures. On écrit en Hongrie : je sais que ses frères ont déjà fait le voyage. On lance des appels à témoins. L’aurait-on vue accompagnée ? Je suis le seul à mentionner ton nom. J’ai fait des recherches en Islande : ton nom n’est même pas islandais et personne ne t’a réclamé.

PRIX

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Guilhaine Chambon · il y a
Très bel univers, et belle plume . Très beau j'aimerai recevoir des lettres . Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et pour faire plus ample connaissance visiter ma page . Bonne journée
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Utilisateur désactivé · il y a
Vous faites partie de ces rares personnes qui ont un univers. Je découvre vos oeuvres avec ravissement! Pourquoi si peu de votes ? Je ne comprends pas...
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Lagantoise · il y a
On se laisse glisser dans cet voyage entre les pays slaves et les instruments de musique, d'ailleurs chaque ligne écrite est une note de musique comme un son de trompette...Tout est bien orchestré pour notre plaisir de lecture...Un vote+++ pour Svendreu
Mon poème en lice prix d'Automne..si le cœur vous en dit..bien entendu..
'' Le silence s'endort sous une nuit d'argent''

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Chris Artenzik · il y a
Beau récit
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Utilisateur désactivé · il y a
Je vote pour Svendreu : belle histoire, bien écrite comme l'écrit Keith Simmonds, qui, je le sais, a très bon gout, toujours. Bravo, Cécile en vous souhaitant "bonne chance" pour la suite.
Sur ma page, si le cœur vous en dit, je propose "le coq et l'oie" (poème/fable). Merci !

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Bisaigue12 · il y a
Quelle belle fable!
allez vite lire 'le coq et l'oie' très belle fable aussi.

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Joëlle Brethes · il y a
On ne sait vraiment plus "que" et "qui" croire... La folie est-elle contagieuse ?
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette belle histoire si bien écrite, Cécile! Mon vote! Et bonne continuation!
Mes deux haïku, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES, sont en compétition
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les lire et les soutenir si le
cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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