Sur la route

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Imaginez une forêt, au milieu de la forêt, une route bétonnée. Aucune voiture ne passe. On entend les oiseaux chanter, le bruit du vent qui ballait les arbres. Un jour quelconque, pas de soleil, pas de pluie, un jour gris, sans nuages, sans rien. Soudain de chaque côté de la route les arbres bougent. Sortent deux personnes, l’une en face de l’autre, chacun de son côté. Un homme et une femme se rencontre. L’homme est grand, brun, des yeux ambre, il a un sourire malicieux. Il est content d’être là. Il trouve que la fille est jolie mais sans plus. Il ne la désire pas. Mais il aime bien sa présence. Elle le rassure.
La fille est de taille moyenne, blonde, yeux bleus. Pas spécialement mince mais pas grosse non plus. Elle a le visage rond et un air jovial qui la rend radieuse. On a envie d’être à côté d’elle pour profiter de son aura.
L’homme et la femme sortent du bois, se retrouvent sur la route et commencent à marcher. Les deux vont à la même vitesse, ils marchent en se regardant de temps en temps, tout droit, sans se toucher.
Ils s’entendent bien, ils s’apprivoisent. La route devient soudain plus étroite, ils se rapprochent toujours sans se toucher. La nuit approche. Ils s’assoient l’un en face de l’autre chacun de son côté de la ligne blanche. Ils se racontent les détails de leur enfance. Ses parents à lui ont divorcé quand il était jeune, il a toujours connu deux chambres, deux noels, deux anniversaires. Elle, ses parents ont divorcé quand elle était plus âgée. Elle lui raconte l’enfer que cela a été pour elle et pour ses frères et sœurs. Ils parlent du nombre d’enfants qu’ils aimeraient avoir plus tard. Lui ne veut pas trois enfants car il pense qu’il y en aura toujours un tout seul. Elle au contraire adorerait avoir trois enfants, c’est le modèle qu’elle a connu et ça lui a réussi. Ils parlent de ce qu’ils recherchent dans une relation. Lui veut s’amuser encore pendant deux ans et faire passer sa carrière avant le reste. Il ne veut pas de relation sérieuse. Il n’a eu que ça ces dix dernières années et durant la dernière relation qu’il a eu, il a trompé sa copine. Il ne veut pas recommencer. Et quand il fondera une famille, il veut être présent pour l’élever.
Elle, elle n’ose rien dire. Elle n’ose pas raconter que sa dernière relation date d’il y a plus de 5 ans. Qu’elle n’a pas eu envie de laisser quelqu’un rentrer dans sa vie depuis qu’elle l’a rencontré. Elle n’ose pas dire qui lui a fallu de nombreuses années de recherche pour se trouver et s’aimer vraiment. Elle n’aurait pas pu laisser quelqu’un l’aimer pour deux, ça n’aurait pas été juste pour lui. Elle n’ose pas lui dire tout ça car elle se rend compte qu’elle aime bien ce garçon, il lui fait penser à elle. Il aime bouger, il aime rire et il l’a fait rire, il a les mêmes valeurs familiales qu’elle. Au fil de la discussion, les sujets varient et les minutes se transforment en heures. Seuls les bruits des oiseaux les distraient de temps en temps de leur tête à tête. Se créé une proximité naturelle entre ces deux personnes. Les points communs s’accumulent.
Ils se trouve sur la même route maintenant mais ont passé leur vie à se croiser. Leurs chemins étaient faits pour se rencontrer un jour.
La nuit noire s’abat sur eux, et le sommeil aussi. Au petit matin, l’air est plus frais. Elle se réveille en douceur, n’a pas beaucoup dormi, mais elle rayonne. Elle vient de passer cette dernière journée comme dans un rêve, elle se dit qu’elle l’a peut-être rêvée d’ailleurs. Quand elle se tourne pour voir si son partenaire de marche est encore là, elle ne trouve rien. Elle se lève rapidement regarde autour d’elle et le voit au loin, il s’était déjà réveillé et avait commencé à marcher sans elle. Elle court pour se mettre à sa hauteur. Elle arrive sans mal à le rattraper et bizarrement, plus elle court, plus elle remarque que la route s’élargit. Elle ralentit la cadence quand elle se trouve à même hauteur que lui et lui adresse sont plus beau sourire. Il la regarde, lui sourit à son tour, lui demande si elle a bien dormi. Elle le trouve changé, distant, plus froid qu’auparavant. Son instinct ne la trompe jamais, elle sent quelque chose mais n’arrive pas à mettre le doigt dessus.
Mais elle oublie son instinct le temps de quelques instants avec lui parce qu’elle se sent bien. Il la complimente sur son physique, sur son professionnalisme, sur ce qu’elle dit et elle rougit. Il sait y faire. Il l’a fait toujours autant rire. Et c’est réciproque. Elle s’attend à voir la route se rétrécir encore une fois mais cela n’arrive pas. Elle sait désormais qu’il se passe quelque chose mais cette fois ci elle veut savoir ce que c’est. Elle devient obsédée. Elle ne dort plus la nuit. Il passe parfois des jours sans qu’ils se disent quoique ce soit. Parfois elle se lève le matin, ne le voit pas et elle marche seule pendant des jours. Elle l’aperçoit quelques fois au loin en train de faire la fête avec d’autres et elle se pose des questions « est ce qu’il pense à moi ? » « est ce que je lui manque ? »
Et puis un jour, il revient, à sa hauteur, la route devient étroite. Ils parlent sans cesse, longtemps, de tout, ils rient, beaucoup, ils jouent, souvent, ils se cherchent. Elle l’attendait, il le sait, il le sent. Mais il ne fait rien. Il reste de son côté de la route, il ne bouge mais il sent bien qu’elle pourrait traverser son côté pour se retrouver de son côté à lui.
Son instinct ne la lâche pas et cette fois-ci il lui dit de faire attention. Ne te fie pas à l’étroitesse de la route, fais attention à ton cœur que tu as ouvert en grand. Elle ne tient plus elle veut savoir ce qu’il se passe. La vérité arrive toujours à point nommé.
Un jour qu’elle marchait dans la nuit noire, il marche silencieux à côté d’elle. Ils commencent à discuter, mais elle n’est plus la même, elle est distante, plus froide, un peu plus réservée. Elle se tourne de son côté pour voir son visage. Et c’est là qu’elle voit ce qu’elle n‘avait pas voulu voir. Un chemin en parallèle du leur, tapis dans l’ombre, elle n’arrive à le distinguer que si elle plisse les yeux très fort. Dans la nuit, lui ne voit pas qu’elle arrive à voir ce chemin. Il ne sait pas qu’elle voit cette petite route sinueuse sur laquelle marche aussi quelqu’un. Au premier coup d’œil elle croit avoir rêvé, mais quand elle se concentre elle arrive à voir les contours de cette forme qui marche, elle reconnait les ondulations de ces boucles blondes, le reflet de cette peau dorée au soleil, l’iris clair de ces yeux. La femme qui est sur cette route elle la connait très bien. Elle remarque que la route sur laquelle elle marche est très proche de la sienne à lui. Même trop proche. Ils marchent tous les deux quasiment l’un sur l’autre. Elle l’a sur, elle le sait, elle le voit. Son instinct ne la trahit jamais. Elle devait le savoir. En tout cas elle s’en doutait, la distance qu’il prenait avec elle, sa froideur, le fait qu’il ne traverse jamais la ligne. Elle savait qu’elle n’était pas la seule sur sa route. Elle est tellement blessée, elle ralentit sa marche jusqu’à s’arrêter complétement. Elle reprend son souffle qui s’est coupé. Elle les laisse marcher loin devant. La fille sur sa route sombre courbe la tête, elle aussi s’arrête de marcher, elle aussi pleure de son côté dans l’ombre. Lui ne voit rien, il continue à marcher, il siffle une mélodie enfantine. Il trottine comme un gamin.
Elle se relève, elle décide que non, elle aurait sa revanche, elle ne le laissera pas gagner. Elle a cogité toute la nuit et elle sait ce qu’elle va faire Le jour s’est levé, c’est une belle journée, ensoleillée. Elle regarde autour d’elle, ses yeux pétillent, elle sent l’odeur du vent, de la résine des pins, le chant des oiseaux est comme devenu une douce mélodie. Elle se met de son côté de la route et écarte avec ses mains les deux côtés. Son appétit de victoire lui donne une force incroyable et elle tire tellement sur son côté que finalement les deux côtés se séparent complétement, laissant un vide entre les deux. Elle se prépare. Personne derrière, personne devant. Juste le soleil, le vent, son odeur, son appétit, ses baskets raclent le sol, elle s’agrippe et elle fait sa première foulée. A peine lancée, plus rien ne l’arrête, elle court, elle court, chaque foulée l’emplie de joie, elle se sent pousser des ailes, bientôt elle ne sent même plus l’effort. Elle arrive à sa hauteur à lui, il l’attend sur la route, il ne s’est même pas rendu compte du fossé entre les deux parties. Elle ne lui adresse qu’un modeste sourire. Persuadé qu’elle va s’arrêter pour reprendre la marche avec lui, il la regarde comme il ne l’avait jamais eu avant ; ce corps auquel il n’avait pas fait attention avant, la rondeur de ses hanches, de ses seins, les reflets cuivrés de ses cheveux, ses joues rosies, il la trouve belle, il veut être avec elle. Mais elle arrive vite, il se demande si elle va vraiment s’arrêter mais non elle ne s’arrête pas. Elle continue sa route en courant. Il la regarde partir, il comprend qu’elle ne va s’arrêter pour lui alors il commence à courir aussi mais il n’a plus d’endurance. Son souffle se fait trop court. Il la regarde partir au loin, s’il se concentre assez longtemps, il a presque l’impression qu’elle flotte au dessus du sol. Le chemin sombre à sa gauche a presque disparu, on le devine à peine, il devient de plus en plus transparent jusqu’à disparaitre complétement. On ne distingue presque plus cette femme, plus âgée que lui, qui courbe la tête. Elle n’est pas drôle, ne rigole pas, elle a des yeux tristes que même son beau sourire n’arrive pas à effacer.
L’homme qui s’est arrêté et qui la regarde partir est redevenu un petit garçon. Il se souvient maintenant des conversations qu’ils ont eu tous les deux. Il se souvient qu’elle lui avait posé des questions qu’il avait jugé hors sujet, sur la femme tapie dans l’ombre. Il avait nié, tout, qu’il aimait bien être avec elle mais qu’il préférait la compagnie charnelle d’une autre, qu’il aimait parler de sa famille, de ses projets, de sa vie parce qu’elle ne jugeait rien et que c’était une écoute attentive. Il n’avait pas senti les subtilités de ses questions. Il ne savait pas que ses réponses allaient être décisives pour l’avenir de leur route.
Elle s’est envolée, elle se sent déjà plus légère. Elle sait qu’elle devra recroiser sa route quelques temps. Et elle sait qu’elle devra être forte pour ne pas succomber à ses sentiments mais elle sait aussi que les prochaines fois qu’ils se verront, c’est elle qui aura l’avantage. C’est elle qui rayonnera et personne n’ira profiter de son aura et de sa lumière sans qu’elle ne choisisse qui. Elle sait que la personne qui en profitera saura en profiter comme il se doit et pas en abuser. Elle sait qu’elle confiera ses pires secrets au prochain homme qui saura les entendre. Elle est fière d’avoir pu se retirer de cette route sinueuse toute seule. Elle continue à courir à un rythme régulier maintenant. Le gris des journées précédentes ont fait place à un soleil éclatant. La forêt qui bordait la route peu à peu s’efface et fait place à un paysage d’une tout autre nature. Elle aperçoit la mer, ses embruns, le sable et elle sent l’odeur du soleil sur le sable, elle sent l’iode dans le vent chaud qui vient caresser son visage. Elle s’arrête et s’approche de la mer doucement. Elle enlève ses chaussures et enfonce ses pieds dans le sable chaud. Personne en vue. La route a disparue, elle est seule, elle sourit, elle rit, elle a l’impression un court instant que le soleil rit avec elle. Elle est heureuse, elle a gagné.
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