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Mome de Meuse

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Anna n’est qu’un très petit bébé. Un nourrisson de quelques mois. Sur sa brassière brodée, sa mère a fixé par une épingle d’or, une médaille bleue. Dernier cadeau d’une aïeule qu’elle n’a pas eu le temps de connaître. Or voici que ce matin, sa mère trouve dans le berceau, la petite médaille bleue. Détachée de l’épingle, elle dessine son orbe de feuille nouvelle. Une peur immédiate s’empare de la mère ! Elle déshabille le bébé, explore le berceau, fébrile, catastrophée ; elle secoue la couverture, les draps, elle retourne le matelas : aucune trace de l’épingle. Le père est rappelé d’urgence, le médecin de famille convoqué !
Il faut dire qu’Anna est le premier bébé de la maison et qu’elle a déjà failli mourir. Une lymphangite. Le médecin leur avait dit devant la petite jambe gonflée, bleuie comme si elle était gangrenée : « Est-elle baptisée, cette petite fille ? Alors, faites-le. Très vite. N’attendez pas dimanche. »
On l’avait donc baptisée. C’était un mercredi. Sa mère pleurait en repassant la robe de baptême trop vaste. Pourtant, contre toute attente, elle avait continué à vivre ; comme si tant d’amour autour d’elle lui donnait envie de continuer le chemin. Et le vieux médecin, un peu perplexe, avait dit : « Que voulez-vous, la Nature est plus forte que moi. Je ne peux pas vous blâmer d’appeler cela un miracle ! » Alors, on avait accroché à la petite brassière de l’enfant une médaille bleue de la Vierge, fixée par une épingle précieuse.
Or aujourd’hui, la médaille est posée sur le manteau de la cheminée, mais l’épingle ? Le médecin conseille une radiographie et grommelle intérieurement contre les pieuses pratiques de ses patients tout en espérant que l’épingle gît au sol, bien cachée entre deux lattes du plancher. Mais l’épingle n’est pas égarée. Elle est bien là dans le corps du nourrisson. Et, naturellement, ouverte. Tout le cabinet médical se presse pour constater la présence incontestable de l’objet. « Comment dites-vous que cela est arrivé ? Quel âge a exactement le bébé ? À peine sept mois... Regardez, l’épingle est à l’entrée de l’estomac. Heureusement, pour l’instant, elle est restée pointe en l’air... Elle n’a pas l’air d’avoir fait trop de dégâts. Donnez à l’enfant la nourriture la plus consistante que vous pourrez. Elle est encore nourrie au sein... Sevrez. Tant pis, sevrez ! Espérons que l’épingle poursuivra son périlleux parcours jusqu’au bout. Si dans, disons deux jours, elle n’est pas rendue à destination, ramenez l’enfant. Ce sera le signe que l’épingle s’est plantée quelque part. Alors, il faudra envisager l’acte chirurgical. Allons, soyez confiant. »
Deux jours de mortelle attente. Deux jours à guetter la petite, à prévenir ses pleurs, à veiller sur son sommeil, à examiner ses couches... Et puis un beau matin, la voilà, l’épingle aiguë, dorée, innocente. Pas de sang ; pas de dégâts. Vierge très sainte qui veillez sur nos jours, soyez bénie et remerciée : mais désormais la médaille restera sur la cheminée.
Et la petite fille grandit, choyée, aimée infiniment. Dans tout le village, on connaît son histoire. Ça la rend très intéressante et fort gracieuse. Elle répond à chacun. Elle a dix-huit mois et elle parle « comme un oracle ! » : c’est l’arrière-grand-tante qui le dit. Les mots les plus compliqués, les plus incongrus, on les lui fait dire et elle les répète, docile, rayonnante de tant d’intérêt pour sa si petite personne. Et elle commence à croire que les mots sont des choses comestibles, bonnes à savourer ; elle en réclame encore, de ces sonores, volumineux, nécessitant un effort concentré pour éclore sans dommage. « Elle en a plein la bouche ! » disent les dames du quartier. Oui, elle en remplit sa bouche. Ça la ravit comme une friandise.
Puis elle grandit encore et elle perd peu à peu de son attrait ; toutes les petites filles de cinq ans parlent comme elle et aussi celles de sept ans puis de dix. Et alors que l’histoire est oubliée, elle trouve un jour dans un vieux boitier de montre une petite épingle d’or. Bien sûr, on lui rappelle l’histoire de la vagabonde. Elle est fascinée. Elle a douze ans. Elle demande à posséder l’objet. On le lui accorde. C’est juste retour. Elle porte à sa chaîne de communion, à côté de la médaille d’or, la petite épingle. Ses camarades intriguées, l’interrogent. Elle prend un air mystérieux mais ne raconte plus l’histoire. Ce n’est pas qu’elle tienne à garder le secret, elle aimerait au contraire, intéresser encore en livrant l’aventure ; mais il faudrait pouvoir n’en conter que le début... Oui, elle trouve le final dans les couches souillées un peu trop prosaïque. Et puis un jour, l’épingle suit le sort de la chaîne et de la médaille. Elle l’avait, hier encore autour du cou, elle ne l’a plus. Elle est perdue. Elle n’a pas le temps de le regretter. La vie se dresse de tous ses mirages et elle est là, exultant, exigeante déjà, pressée, plante des pieds déroulée sur les marques de départ.
Et la course est belle ! Des chutes parfois, des rebonds. Pas le temps de se retourner...
Anna a trente-deux ans et ce matin, la vie vient de faire son miracle ! Elle n’a pas besoin de test pour le savoir. C’est comme un langage partagé, une certitude : ce tout petit qui est là, en elle, campé sur sa fragile ligne de départ. Elle en perçoit presque instantanément la présence ! Elle en est sublimée. Elle ne touche plus terre. Un enfant avec l’homme qu’elle aime ! Elle rit tête renversée vers le ciel. Elle a envie de dire merci ! Elle est impatiente de partager ce bonheur.
Mais Hector n’est pas prêt ! Anna se brise.
Dans cinq ou six ans d’accord. Il veut des enfants avec elle, il l’aime, mais maintenant, non... Trop compliqué. Il doit asseoir sa carrière et puis, c’est peut-être égoïste de sa part, mais il l’aime trop pour la partager... Il la veut à lui, encore longtemps. Il est fou d’elle. Elle comprend, Hein ? Il va lui faire oublier l’incident. L’incident ! Anna a le cœur qui éclate ! Tout son corps dit l’enfant. Et Hector n’entend rien. Il a une opportunité inespérée à Shanghai. Il veut qu'elle parte avec lui. Il a dix jours pour se décider. C’est le temps qu’il lui donne. Oui, il se souvient de la soirée de sa conception. Comment aurait-il oublié cette nuit superbe, ce désir qui les a jetés l’un en l’autre, cette fusion éternelle... Oui, il se souvient qu’ils n’étaient pas protégés... Mais, tout de même, une seule fois... Il n’a pas envisagé le risque. Et puis, il y a l’ IVG... C’est une belle avancée quand même L’IVG !
Anna n’attendra pas dix jours.
Elle aime Hector, comme elle sait qu’elle n’aimera plus jamais. Mais, ce n’est plus elle qui est en jeu. C’est ce bébé, ce tout petit, si présent, si palpitant. Elle est déjà absorbée tout entière dans cet amour.
Elle ouvre son ordinateur et elle écrit : je reste.
Et ces deux mots disent : je suis rompue, déchirée de chagrin mais je reste. Ces deux mots disent : tu es mon avenir, ma lumière, ma tendresse, je reste.
Ces deux mots disent : je ne choisis pas ! On ne choisit pas d’arrêter le torrent qui bondit dans la montagne ! Je reste, Je ne choisis pas. On ne choisit pas d’arrêter le printemps qui s’avance comme un vainqueur. Je reste et je t'attends, mon merveilleux petit enfant.

PRIX

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Lilith · il y a
Sympa! J'aime beaucoup la chute, bravo à l'auteur! J'ai eu tout plein de frisson, brrrr...
D'ailleurs, j'ai écrit une nouvelle du même style, étant débutante, j'apprécierais avoir un avis :)
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/plume-rouge

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Mome de Meuse · il y a
Merci pour votre commentaire très gentil. C'est avec plaisir que je réponds à votre invitation
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Moniroje · il y a
Une belle histoire que j'ai lue comme un thriller!!!
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Mome de Meuse · il y a
Merci très sincèrement de votre commentaire et belle journée à vous
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Denis Lepine · il y a
beau texte sur la vie, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Mome de Meuse · il y a
Merci pour votre commentaire et pardon d'y répondre si tard... ( il me semblait que ce texte était un peu passé aux oubliettes. )
Je réponds avec plaisir à votre invitation

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Keith Simmonds · il y a
Histoire merveilleux et pleine de charme! J'aime! Mon vote!
Mes deux œuvres, ÉTÉ EN FLAMMES et BAL POPULAIRE, sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

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Mome de Meuse · il y a
Merci pour votre commentaire et toutes mes félicitations pour votre premier prix du haïku d'hiver, un linceul blanchi ( j'en suis d'autant plus contente qu'il avait été mon préféré.).
Je m'empresse de vous lire à nouveau. Belle journée à vous.

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Keith Simmonds · il y a
Merci beaucoup, Mome, et au plaisir de vous relire aussi! Bon dimanche!
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