Suicides parallèles

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Le visage pur et lisse d’Amal se reposait sur ses yeux en amande. Son regard habité et lumineux trahissait son corps totalement inerte. Et pour cause, à l’âge de 18 ans, la jeune femme venait de se donner la mort.
Isolé au beau milieu d’une grande pièce vidée de tous ses meubles, son cadavre, froissé et calciné, tranchait avec sa soyeuse frimousse.

À une dizaine de mètres de là, se tenait fermement sur le balcon, une assez jeune et grande femme, à la chevelure toute ondulée. Au-dessus de laquelle on pouvait apercevoir une épaisse fumée de cigarette s’échapper.
Ses jambes arquées et tremblantes laissaient transparaître une grande colère et une solide fébrilité.

Il ne pouvait y avoir le moindre doute sur le lien affectif que partageaient ces deux personnes.
Quelques semaines auparavant, Amal était toute heureuse, voire impatiente, de débuter ses cours à la faculté de Droit. Logeant dans la résidence universitaire collée au prestigieux établissement, l’innocente demoiselle avait dû quitter sa famille, située au nord-est de Casablanca, à 400 kilomètres de là, sitôt son baccalauréat en poche.
Studieuse et enthousiaste, elle n’en oubliait cependant pas les impératifs de sociabilité. En particulier vis-à-vis de ses camarades de nuitées, masculins et féminins. Aidée en cela par un sourire franc d’une profonde candeur. Et d’une constante serviabilité. La preuve d’une immense simplicité et d’une contagieuse convivialité.
Malheureusement certains mâles prenaient toutes ces qualités humaines comme une occasion et une invitation à produire leurs instincts les plus bestiaux.
Notamment, Adil, le plus sournois d’entre eux. Malgré une apparence des plus avenantes.
Entamant allègrement la seconde moitié de la vingtaine, ce bellâtre multipliait les conquêtes, profitant de sa longue présence, sur les lieux, dépassant les 7 ans.
Doté d’un fort et grand gabarit, ainsi que d’un sourire ravageur, ce monstre de narcissisme ne supportait pas l’échec, dans quelque domaine que ce soit.
Il avait rapidement repéré Amal et l’abhorrait farouchement, et ce, même s’il lui témoignait le parfait inverse, préférant tenter de la posséder plutôt que de l’éviter. L’assurance naturelle de sa proie, toute en humilité, devint pour ce vautour de la pire espèce, la plus effrontée des arrogances. Surtout, cela lui renvoyait en pleine figure les pires souvenirs de son passé. La seule raison de son égo profondément tourmenté.
Un soir, profitant du dysfonctionnement d’une caméra de surveillance et de l’absence momentané de l’agent de sécurité, Adil tapa à la porte de la chambre d’Amal.
Lorsque l’innocente jeune fille lui ouvrit, une vive et surprenante force l’assaillit, ne lui laissant la moindre chance de réaction.
Afin d’éviter tout cri et ainsi risquer d’alerter le voisinage proche, le violeur enfonça un foulard dans la gorge de sa victime.

Et l’irréversible se produisit...

Après un long moment d’absence mentale, Amal se retrouvât seule sur son lit, ses vêtements complètement déchirés.
Péniblement, elle se dirigea vers la douche et laissa couler l’eau sur son visage sans pouvoir fermer les yeux. Un geste devenu impossible. Un nouveau réflexe de vigilance, dictée par l’angoisse, pour celle qui venait de perdre à jamais sa glorieuse mais fatale insouciance.
Immobile mais debout, elle cherchait à comprendre l’inexplicable. En vain. Se sentant coupable ou, tout du moins, responsable, la douce demoiselle essayait de trouver l’élément de son propre comportement qui avait pu déclencher pareil destin.
La raison rapidement retrouvée, l’esprit de l’étudiante était désormais frappé par une dévorante densité de souvenirs et de réflexions, dont les mécanismes engendraient de dévastateurs cheminements de pensées.
La victime avait vu le visage, pourtant méconnaissable sur l’instant, de son agresseur.
Choquée, trahie et humiliée, elle ne parvenait toujours pas à relever le début d’une piste logique.
Et demeurait cloitrée le restant de la nuit dans la salle de bain, demeurant le plus possible à l’écart du lieu du crime.
Cependant, à l’aube, fragilisée par la fatigue mais tirant une paradoxale force naturelle du choc et de l’indignation, Amal eut le courage et la témérité nécessaires pour changer ses draps, qu’elle eut d’abord envie de bruler, avant de les mettre dans un sac poubelle, plaçant ce dernier dans un endroit caché de la chambre, plus précisément sous son bureau.
Elle décida, afin de tenter de se changer les idées, de regarder sa télévision sous sa couette, quitte à sécher, pour la première fois de son existence, ses cours. Mais, les flashbacks refusaient de quitter son cerveau. Et continuaient de dévorer ses neurones. Le temps de propager son traumatisme jusqu’au reste de son corps, et de faire vibrer chaudement les veines de ses bras tout en provoquant de profonds frissons dans ses mollets. Le début d’une interminable série de crises d’angoisse. La stupide et entêtante impression que l’on va mourir dans les minutes qui arrivent. La difficulté, ou l’oubli à cause du stress, de respirer. Une vive confusion, unique résultat de la prise de pouvoir de l’émotionnel sur le rationnel.
Amal sortit de la résidence vers 13 heures pour prendre l’air, mais surtout, marcher. Son seul espoir de se calmer et de tenter de reprendre un semblant de contrôle sur la situation.
Au bout d’une heure, la vitamine D commença à faire son effet. Et la jeune femme retrouvait enfin sa lucidité.
Ainsi, elle comprit qu'elle n'avait absolument rien à se reprocher. Sauf, peut-être, au moment d'ouvrir la porte. Mais la résidence était censée être entièrement sécurisée.
Également, elle ne pouvait prévoir la violente et surprenante attaque d'un homme, bien plus puissant et imposant qu’elle et qui s'était avéré charmant jusque-là.
Cette situation de détresse devenait beaucoup moins complexe car amputée de l'important sentiment de culpabilité.
Alors qu’elle recommençait à peine à respirer normalement, Amal retint à nouveau son souffle lorsqu'une inévitable coïncidence, teintée d'une ironie particulièrement sadique, fit son apparition. La récente victime croisa le regard de son bourreau. Sous la forme d’un clin d'œil totalement méprisant accompagné d’un sourire narquois, suivi de rires forts et gras, que partageait le violeur avec quelques témoins de sa vulgarité et de son orgueil mal placé.
La peur envahissait l'étudiante. Tétanisée, cette dernière prit, bien plus que la veille, conscience de toute son impuissance.
Une colère glaciale s'emparait de tout son être, empêché par la peur de se transformer en rage. Tout comme par la honte.
Il fallait se rendre à une certaine évidence, la silencieuse fureur n’allait jamais s’estomper. Puisque la bouillante humiliation ne cesserait jamais, entrenue et relancée par de probables et multiples rappels de cette vile ignominie.
La seule solution ne pouvait être que la justice, légitime et implacable. Mais à quel prix? Et dans quelles conditions ?
Le mal étant déjà fait, le soulagement de la reconnaissance et de la punition du crime serait-il suffisant pour combler tous les méfaits du déshonneur ?
Aux yeux d'Amal, rien n’est pire que la souffrance silencieuse résultant d'un cruel non-dit. La vérité devait donc éclater coûte que coûte.
À son retour à la résidence universitaire, l'enfant de Taza s'empressait d'aller consulter l'agent responsable de toute la sécurité de l'étage où elle était logée.
La désillusion fut immense lorsqu'elle apprit que, non seulement le matériel de vidéosurveillance était en panne mais, de surcroît, l'employé moustachu n'avait absolument rien constaté d'anormal la veille à l'heure du crime. La seule façon pour ce modeste bonhomme de rejeter sa faute et son coupable manquement.
Plutôt que de perdre son temps à polémiquer avec l'incompétence, Amal décida d'aller voir sa camarade de promotion la plus proche afin de tout lui raconter. Et de lui demander de vitaux conseils.
L'exercice insolite et solennel ne manqua cependant pas d'apaiser la jeune femme en peine. D'autant plus, que dans son malheur, elle eut la chance de tomber sur une âme, profonde et bienveillante, répondant au sage prénom de Halima. Une connaissance assez récente mais ô combien opportune voire salvatrice.
Logiquement, cette précieuse amie lui suggéra d'aller voir l’administration de l'établissement et, si possible, son sommet. Tout en lui garantissant qu’elle l’accompagnerait.
Lorsqu’elles se retrouvèrent face au directeur, ce dernier ne sembla guère surpris par la révélation qu’il venait d’entendre. Mais apporta rapidement une fin de non-recevoir, prétextant l’absence de preuves. Et tua dans l’œuf la simple éventualité d’un recours à d’autres autorités, n’hésitant pas à sortir la menace de l’exclusion définitive.
Les deux demoiselles ignoraient, l’ampleur de la richesse de la famille d’Adil, et donc, par conséquent, l’immense influence que son père pouvait exercer...
Ajoutons à cela, la publicité négative d’un tel « incident », et les raisons de vouloir étouffer cette « affaire » devinrent, de suite, beaucoup plus limpides.
Cependant, Amal n’en avait cure de cet inutile et lâche ultimatum. Sitôt rentrée, elle appela sa sœur, d’un peu plus de quinze ans son ainée, une inspectrice chevronnée de la police de la capitale économique. Mais son téléphone était éteint, et sa frangine n’eut ni l’envie, ni le courage de laisser un message. Et préféra attendre un éventuel et lointain rappel.
Il était 19 heures, le moment pour tous les résidents du campus d’aller diner. Bien qu’elle n’ait absolument rien avalé depuis un peu moins de 24 heures, la jeune Tazia n’avait encore le moindre appétit et craignait son nouveau face à face avec Adil. Mais elle comptait bien, cette fois-ci et dorénavant, affronter la présence de son tortionnaire, armée par le soutien physique et moral de Halima. Ce qu’elle réussit à faire, avec une inébranlable audace, au grand dam du jeune homme de « bonne » famille. Un affront, pourtant mérité, qu’il ne tarderait pas à lui faire payer.
Le lendemain, la nouvelle semblait s’être répandue dans toute la faculté sous forme de rumeur biaisée. Si le viol s’était transformé en rapport sexuel mutuellement consenti, la partie concernant la plainte d’Amal au directeur de la résidence universitaire demeura inchangée. Les regards méprisants et les paroles médisantes allaient déjà bon train. On pouvait entendre notamment :
- Comment un bel homme, musclé et populaire aurait-il pu avoir ne serait-ce que l’envie d’abuser d’une petite fille boulotte et sans la moindre envergure ?
- Elle n’a pas assumé la perte de sa virginité donc elle a menti, c’est certain.
Ou encore :
- Elle était jalouse de sa beauté et de sa richesse donc elle l’a accusée à tort.
Amal venait de subir sa quatrième humiliation en un peu plus d’un jour. Sans compter, l’absence de réponse de sa sœur aînée.
Seule alliée, Halima ne faisait pas le poids devant ce torrent de dédain abject et sans le moindre fondement. Elle partageait complètement l’incompréhension de son amie sur cet environnement direct, petit mais fidèle échantillon de la société, qui se permettait de juger sans savoir et de condamner définitivement toute personne. Un verdict plus facile à prendre que d’aller contre ses propres préjugés.
Aux abois, la victime de son bourreau et de son propre entourage était désormais noyée par ses handicapantes émotions. Et se sentait beaucoup plus impuissante. Il ne lui restait qu’une seule chose à faire. Un baroud d’honneur dont elle espérait qu’il enverrait le parfait message. Au pire, son unique et véritable amie se chargerait d’en être l’héritière.
Le soir, elle acheta un bidon d’essence d’un litre qu’elle déversa intégralement sur ses vêtements en prenant bien garde à ce qu’il n’y ait la moindre goutte sur son visage enfantin. Et se rendit au réfectoire pour le souper, armée d’un briquet. Le lieu étant vide, au moment de son arrivée, elle s’offrit son dernier repas d’auto-condamnée à mort et se gava de tout ce qu’elle s’était interdit, découvrant, pour la première et ultime fois, un appétit dévorant et infini.
Alors que la salle s’était complètement remplie et que son voisinage commençait à s’interroger et à se plaindre de l’odeur du carburant, Amal se leva difficilement, l’estomac étouffé par son rassasiement et affolé par l’appréhension de l’acte final. Elle se présenta devant le roi de la soirée, le regarda fixement et s’immola. Paradoxalement, les brulures étaient glaciales, le corps de la future suicidée étant réchauffé par la frustration, l’écœurement et la détermination.
Avant de renoncer à son dernier souffle, la malheureuse fusilla une ultime fois Adil ainsi que toutes celles et tous ceux qu’elle considérait comme ses complices. Les silencieux lâches et coupables, ainsi que les détracteurs ignorants. Ce joli monde semblant franchement estomaqué voire dévasté, par cette scène finale, accusa clairement le coup en assumant une prise de conscience, un poil tardive.

Non loin de là, à quelques centaines de mètres, étudiait Hamza, à la faculté des sciences d’Ain Chock.
Franchement réservé, ce geek de 20 ans excellait dans son domaine et avait tout pour devenir un brillant ingénieur informatique. Il n’était pas spécialement attiré par la gent féminine, sans être asexuel, pour autant. Il estimait que cette logique physique ne pouvait résulter que d’une certaine attirance cérébrale.
Sa sociabilité se résumait à une poignée de camarades qui partageait les mêmes centres d’intérêt que lui. Sans être de grands amis ces derniers étaient des partenaires de discussions et de jeux, appréciés à leur juste valeur.
En général, la discrétion de Hamza lui permettait d’analyser son entourage proche, lors de sa scolarité. Mais ici, dans un amphithéâtre de plus de 500 personnes, la donne était naturellement différente. Surtout, avec les nombreux et réguliers absents.
Pourtant, il ne lui avait pas fallu énormément de temps pour scanner la personnalité de Camélia, 22 ans au caractère assez instable avec un besoin insatiable et permanent de séduction, voire de manipulation.
Non reconnue pour être futée, la jeune femme avait cependant bien senti la distance du surdoué, ce qui l’agaça au plus haut point.
Un soir, elle eut le flair de se rendre dans un évènement organisé par une marque de jeu en ligne, sachant pertinemment qu’elle y retrouverait forcément le game-addict.
Arrivée en premier (ou presque) sur les lieux, afin de pouvoir planifier son stratagème et de contrôler, à la perfection, la situation, Camélia se sentait en terrain plutôt hostile. Refroidie par l’ambiance froide et timide, tout comme par la déco assez rude et absolument pas ergonomique, la longue et pulpeuse jouvencelle regrettait l’absence d’un comptoir ainsi que le fait que tous les sièges soient placés devant des écrans. Transformant cette difficulté en opportunité, elle décida de s’installer devant l’avant-dernier poste, priant pour que Hamza prenne la place juste à coté. Ce que ce dernier fit, lorsqu’il débarqua enfin sur les lieux.
Surpris de retrouver la narcissique, il ne put refuser de l’aider à jouer et lui apporta les conseils et consignes nécessaires. La faute à une inébranlable courtoisie. Tendu, le piège avait déjà capturé sa proie, même si cette dernière ne s’en était pas encore rendu compte.
Surtout, l’étudiant pensait s’être trompé sur le compte de la jolie nymphe, la jugeant de plus en plus authentique, au fur et à mesure que la soirée défilait.
Parfait gentleman, il décida de la raccompagner chez elle, à la grande surprise de ses camarades.
Un trajet lent et long, au cours duquel Camélia essaya de déclencher de nonchalantes discussions, mais se heurta à la nature taciturne de Hamza, qui ne sortait que des réponses courtes et froides.
Lorsqu’ils furent arrivés devant l’immeuble où résidait la fourbe demoiselle, celle-ci prétexta un sentiment d’insécurité afin de convaincre le jeune homme de monter avec elle jusqu’à son appartement.
Sitôt la porte de la demeure franchie, la locataire de ce lieu demanda à son invité de l’attendre quelques instants et de s’asseoir dans le salon.
Pris au dépourvu le jeune homme n’eut le temps de réagir. Et fut fortement surpris et gêné lorsqu’il vit la longue femme revenir toute nue de sa chambre. Ce qui le fit déguerpir, en toute vitesse.
Alors que la plupart des hommes (hétéros) placés dans cette situation auraient fort probablement saisi cette opportunité, Hamza avait préféré fuir.
Ne se sentant pas encore prêt pour ce genre de choses, le puceau, assez fleur bleue, ressentait, en premier lieu, le besoin d’éprouver des sentiments. Il lui fallait également comprendre l’utilité et connaitre la finalité de cette action.
Enfin, il était particulièrement choqué du fait qu’une personne offre son corps aussi facilement. Comme pour répondre à une pulsion animale, voire, à un stratagème des plus sophistiqués.
De son coté, Camélia vexée et insultée du départ précipité de son chevalier nocturne comptait bien lui faire payer cet insupportable « outrage ». Et possédait toutes les armes humaines pour mener à bien son implacable vengeance.
Le seul moyen de colmater son orgueil et d’assouvir sa fierté mal placée était de proférer une accusation de viol. Pathétique et cruel mensonge dont les conséquences allaient forcément être plus importantes que la satisfaction d’un vulgaire caprice.
D’ailleurs, Camélia ne tarda pas à mettre son redoutable et sordide plan à exécution.
Dès le lendemain matin, elle raconta l’inénarrable à son officiel compagnon, le véritable dindon de la farce.
La colère noire et brulante de ce dernier l’empêcha de se poser les vraies questions : Pourquoi était-elle partie toute seule à cette soirée ? Et, surtout, pour quelles raisons avait-elle laissé un relatif inconnu l’accompagner jusque dans son domicile ?
Ces interrogations pourtant légitimes ne franchissaient guère l’esprit de la brute épaisse qui était désormais obnubilé par le coupable tout trouvé.
Ainsi il se rendit à l’université afin de le confronter.
Dès qu’il le croisa, dans le creux d’un couloir, il l’agrippa fermement et commença à le ruer de coups, intensément. Jusqu’à ce que plusieurs personnes viennent séparer le grand gaillard. Sans réaction, Hamza ne comprenait pas ce qu’il se tramait et constatait l’exclusion de l’établissement de son assaillant, non inscrit à la faculté.
Agé de 30 ans, ce dernier travaillait dans le commerce et su rapidement qu’il n’avait le droit de risquer des démêlés avec la justice.
Cette lueur d’intelligence traversant son cerveau obtus se propagea jusqu’à parvenir à convaincre sa dulcinée de porter plainte à la police, pour viol.
Camélia, ainsi forcée de pousser la calomnie à son comble, avait l’occasion de prendre une revanche exagérément imméritée et de jouir du statut, injustifié, de victime. Au vu de son niveau assez bas de mentalité, sa décision était évidente.
Elle se dirigea donc, affublé de son compagnon, vers les autorités compétentes. Et poussa même la comédie jusqu’à verser des larmes de crocodile. Une immense prestation haute en couleur et fausse en émotions. Pourtant, tout le commissariat était convaincu de la sincérité de la belle effrontée.
Sauf Arif, un impétueux inspecteur qui assistait, en retrait, à la déposition de la plaignante.
Doté d’une grande sensibilité, qu’il avait toujours réussi à dissimuler à son entourage professionnel, de peur que cela soit considéré comme une faiblesse, Arif ressentait toute la fausseté du témoignage de Camélia. Ayant une sainte horreur de l’erreur judiciaire, il insista lourdement mais efficacement pour reprendre cette affaire. Fraîchement investi du dossier, il convoqua, sans tarder l’accusé.
Interloqué, Hamza le fut bien plus lorsqu’il apprit l’objet de sa convocation.
L’effroi provoqué par la nouvelle engendrait à son tour une longue stupeur.
Lorsqu’il retrouva enfin ses moyens, il narra sa version des faits, avec une précision si parfaite qu’elle en devint promptement pompeuse.
Cependant, il subsistait une profonde incompréhension et une injuste humiliation.
Cette attaque dévastatrice et mensongère était un véritable affront pour celui qui représentait intégralement le respect et l’innocence.
Peu importe la suite de cette histoire, le mal était déjà fait et allait forcément laisser des séquelles.
Afin de définitivement dédouaner, dans les règles, Hamza de toute responsabilité, Arif contacta Camélia et l’invita à consulter une gynécologue habituée à collaborer avec la police, afin de prouver le présumé viol.
Sans surprise, le verdict du médecin confirma la vile duperie de la perfide et insolente demoiselle.
Et l’affaire fut rapidement classée sans suite.
Au grand dam de l’odieuse diffamatrice pourtant obligée de poursuivre son infamie. Elle tenta d’ailleurs de lui donner plus de poids en obtenant un certificat d’un autre docteur. Un précieux document lui permettant de conserver les apparences et les avantages de la situation.
Et, pour enfoncer le clou, la fine stratège poussa le vice jusqu’à apostropher sa cible, en public, en réitérant, directement cette fois-ci, ses fausses allégations.
Surpris et bouleversé par cette agression éhontée, l’innocent ne put réagir. Ce qui confirma sa culpabilité aux yeux de l’auditoire présent.
Sensible, pur et naïf, il cherchait encore, dans son attitude, l’action qui avait pu générer pareille conséquence. En attendant de trouver cette réponse, il restait simple spectateur de son malheur. Certes, sa fuite du fameux soir manquait largement de délicatesse, mais, elle ne méritait cependant pas tant de haine ni de rage.
L’altercation à sens unique fit rapidement grand bruit dans le milieu estudiantin casablancais. Et les réactions ne tardèrent guère. Si la gent féminine se contentait de regards glaciaux et méprisants, certains males profitèrent de cette affaire pour répondre à leur primal besoin d’existence en lynchant Hamza, de la façon la plus grossière et la plus lâche qui soit.
Affaibli, le solitaire n’eut même pas la possibilité de compter sur ses camarades dont le courage, nettement modeste, les forcèrent à se placer à une distance plus que raisonnable du conflit.
Affligé par la couardise de ses anciens acolytes, l’ingénu était encore plus écœuré par la bêtise collective.
De plus en plus affecté par son inique position, il ne savait comment démontrer sa bonne foi, tant ses détracteurs étaient persuadés de tout savoir et de tout comprendre. Pis, son éventuelle tentative ne pouvait être que plus préjudiciable.
Perdu dans son mal être, ses souvenirs amers et l’incompréhension de la bassesse humaine, Hamza errait dans les rues de la capitale économique à la recherche d’une lueur d’espoir, capable d’éclaircir son moral gris et abattu.
Mais ne sut reconnaitre la main tendue par Arif, rencontré au cours d’une sombre balade au détour d’un croisement.
Constatant la pâleur de son vis-à-vis, le policier l’emmena au café le plus proche, sentant l’arrivée d’un inévitable danger.
Il lui apprit la suite et la fin du dossier, classé juste avant la première attaque publique qu’il avait subie. Ce qui accentua sa consternation. Et dénigra la promesse réalisée par l’officier de le réhabiliter efficacement. Un geste généreux qui l’aurait, au contraire, plongé dans le déshonneur et le désarroi, la police étant totalement et localement déconsidérée.
Il se retira courtoisement donnant à son hôte un furieux sentiment d’impuissance et d’incompréhension.
Mais le moral de Hamza avait déjà atteint son point de non-retour. La décision de mettre fin à ses jours était définitivement entérinée et rien ne pouvait l’en dissuader.
Le lendemain, il répondit à son envie de partir, une dernière fois, à la mer qui l’avait toujours fasciné.
Il se reconnaissait dans sa pureté, mais, contrairement à lui, l’eau était inébranlable, insaisissable, inaltérable et renouvelable. Il s’y jeta, espérant retrouver un sentiment de candeur et prouver à tous, son indéniable innocence.
Alors que son corps s’enfonçait, peu à peu, dans les profondeurs de l’océan, Hamza non gêné par sa privation d’oxygène se sentait, tout d’un coup, libre et éternel.
L’étouffement et la crédulité des derniers jours avaient laissé leur place à une infaillible lucidité. L’espace d’un instant qui sembla durer des heures, le néo-noyé devint spectateur de ses récents et profonds tourments comme s’il était une tierce personne.
Ce qui le libéra de ses regrets et de sa honte, lui dont la nature simple et naïve l’avait poussé à accepter et à assumer une part de culpabilité et la totalité de la responsabilité d’un incident qu’il n’avait pourtant jamais initié.
Ce jeune homme plein d’avenir et de talent aurait pu prendre son mal en patience ou quitter le pays voire le continent.
Mais il était beaucoup trop entier pour continuer à vivre dans un monde stupide cruel. Et préférait donc le quitter.
Rapidement alerté et présent sur le lieu du suicide, Arif déplorait avec stupéfaction l’irréversible. Et contenait difficilement les foudres de sa fureur et de son dépit.
Lorsqu’il annonça cette mort à Camélia, cette dernière larmoya promptement et faussement, bien plus que d’habitude, prétendant regretter que son « bourreau » ne sera jamais jugé. Et de saisir l’occasion de cette disparition pour valider sa condamnation. Ce qui n’eut comme seule conséquence que le profond mais silencieux dégout de son interlocuteur.
Plus tard, elle se rendit à une soirée assez prisée, organisée dans une somptueuse villa, par Douhour, une parfaite inconnue qui avait invité de nombreuses personnes de plusieurs facultés, afin de se rappeler la nostalgie de son époque estudiantine.
Une fois n’étant pas coutume, Camélia avait volontairement oublié de ramener son golgoth personnel, désirant exercer impunément et inlassablement ses charmes.
Feignant le désarroi et prétextant le besoin de se changer les idées, elle devait cependant faire profil bas et se laisser séduire, changeant ainsi radicalement de tactique.
Dans le but de devenir l’attraction de cette belle et grande party, elle salua son hôte qui était accompagnée d’Adil, étrangement et également présent, entamant une longue discussion avec elle et titillant sa nouvelle proie de discrets mais foudroyants regards ambigus.
La maîtresse des lieux s’éclipsant rapidement, le violeur avéré en profita pour tenter d’amener sa nouvelle prise dans une des chambres du premier étage.
Cependant, cela allait radicalement à l’encontre des plans de Camélia qui comptait bien utiliser son nouveau chevalier pour attirer l’appétit des uns et la jalousie des autres et n’eut comme seul choix que de se laisser désirer par son appât. De plus en plus impatient.
Il arrivait pourtant à garder son calme ainsi que sa patience. Et fut rapidement récompensé par la providence.
En effet, Douhour emmena discrètement l’attraction nocturne dans une pièce isolée. Et lui apporta un réconfort inattendu au sujet des derniers évènements.
Avant de s’éterniser, la discussion fut interrompue par un appel reçu sur le portable de Douhour, celle-ci s’éloignant afin de pouvoir répondre tranquillement.
Adil, qui avait suivi les deux femmes et était resté à l’affût dans un endroit proche mais discret, sauta sur l’occasion pour surprendre Camélia, utilisant exactement le même mode opératoire que pour Amal.
Rapidement et entièrement dévêtue, la jeune femme sans défense était convaincue qu’elle allait subir son premier viol mais était beaucoup trop fière et choquée pour regretter son cruel mensonge passé.
Fort heureusement, elle fut sauvée in-extremis par l’intervention efficace d’Arif, armé d’un revolver, utile pour neutraliser et refroidir l’allant de l’agresseur.
L’inspecteur fut aidé dans son arrestation par l’aide de sa collègue, l’organisatrice de cette fausse soirée, au grand étonnement du bourreau et de sa presque victime.
Douhour n’était pas qu’une représentante de l’ordre et de l’autorité. Elle était avant tout la grande sœur d’Amal, et à un degré moindre, la femme d’Arif.
Les deux conjoints avaient soigneusement voire machiavéliquement préparé cette double tromperie. Dans le seul but de prendre en flagrant délit un violeur persuadé d’être au-dessus des lois et de la morale. Mais également, de donner une leçon à Camélia.
La policière n’hésita d’ailleurs pas à la sermonner avec un summum de condescendance illustrant fidèlement son mépris.
Elle espérait également que ce traumatisme dissuaderait, à l’avenir, la perverse d’incriminer qui que ce soit, à tort.
Elle conclut sa réprimande en affirmant que la fausse accusation d’un viol était aussi forte et dévastatrice que ce crime. Et de rappeler que cette calomnie éhontée avait provoqué la mort d’un homme innocent.
Ce qui justifiait une telle mise en scène, sombre et éprouvante.
Malgré la fin de cette sordide mais prenante affaire, le couple de policiers restait dans cette splendide demeure, s’installant dans le salon coquet du rez-de-chaussée. Ils avaient tous deux beaucoup de mal à classer, émotionnellement, un dossier aussi primordial à leurs yeux et dans leurs cœurs.
Justice avait été rendue mais bien tard, comme cela est souvent trop le cas.
Douhour se repentira à jamais de ne pas avoir été présente pour sa sœur et donc de ne pas avoir pu empêcher l’évitable.
Arif reconnaissait en Hamza son jeune frère, disparu beaucoup trop tôt, également, dans un accident de voiture, auquel il aurait pu échapper s’il avait été moins orgueilleux et influençable.
Les époux repoussaient même l’idée d’un soulagement quant à la résolution durable de cette histoire.
Ils parvenaient, à chaque fois, à arrêter les malfaiteurs, mais constataient avec fracas certaines mentalités et surtout la difficulté de les faire évoluer.
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