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Such a lovely place...Bienvenue.

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Otrante

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Je me souviens de ce jour... quand tout a commencé. Je m’apprêtais à enfiler ma veste, le téléphone a sonné. C’était il y a une semaine. Une semaine à peine... ou peut-être un mois ? Je ne sais plus... Depuis ce coup de fil, j’ai l’impression que les minutes, les heures et les jours se sont dilués, étirés... comme ces lambeaux de nuages gris, fardés de rose pâle, que je vois passer, derrière ma fenêtre, là-haut, très haut, dans le ciel bleu de Californie... un ciel bleu électrique d'une intensité indécente.
— Allô ? John Radcliffe ?
— Oui, c’est moi.
Grésillements, comme des milliers d’insectes bourdonnant à mes oreilles, me vrillant les tympans. Je faillis raccrocher. Mais la voix me retint. Une voix de femme, sourde, légèrement enrouée.
— Je suis Miss Tiffany, la nouvelle propriétaire de l’hôtel le Dark
Eagle. Monsieur Radciffe... vous travaillez bien pour le Daily Frisco ?
— Oui..., Le Dark Eagle ? Jamais entendu parler... c’est près d’ici ?
Petit rire de gorge de mon interlocutrice, pluie de graviers sur sol mouillé.
— Bien sûr... vous ne pouvez pas savoir, me dit-elle, l’hôtel n’a pas seulement changé de propriétaire, il a aussi changé de nom. Vous avez sans doute entendu parler de l’Hôtel California ? Eh bien, il s’agit de ce même hôtel. Nous avons fait quelques travaux de rénovation, tout en gardant l’esprit des années 70... . L’hôtel est prêt à ouvrir à nouveau ses portes et à accueillir les clients. Monsieur Radcliffe, nous apprécions vos chroniques, c’est pour cette raison que nous vous offrons 12 jours tous frais payés entre nos murs. Nous vous imposerons comme seule contrainte de simplement changer de chambre... tous les jours... et d’écrire un petit papier en notre faveur dans le journal local. Qu’en dites-vous ?

L'hôtel California... effectivement, j’en avais entendu parler, mais il me semblait qu’il avait été abandonné depuis bien longtemps. Les travaux de rénovation évoqués par Miss Tiffany devaient avoir été précedés par de gros travaux de reconstruction, voire de construction du bâtiment tout entier. L’hôtel avait en partie brûlé dans un incendie dont personne n’avait jamais pu déterminer l’origine exacte. C'etait en 1969, année de ma naissance. Flatté d’être le témoin privilégié d’une métamorphose, j’acceptai l’offre de Miss Tiffany. Je me retrouvai donc le lendemain matin devant l’entrée de la nouvelle bâtisse, flambant neuve, avec, pour seul bagage, un sac à dos contenant quelques affaires de rechange et mon ordinateur portable afin de prendre des notes et peaufiner ma chronique. J’étais ravi de me trouver là et remerciai le ciel de cet appel téléphonique. J’allais pouvoir changer d’air, casser ma routine de célibataire. Célibataire forcé... ma femme venait de me quitter six mois auparavant, emportant mon fils avec elle. Le son d’une cloche dans le lointain détourna un instant mon esprit de ces foutues idées noires qui de nouveau m’assaillaient. Le brouillard matinal était en train de se dissiper , la journée s’annonçait ensoleillée et radieuse. Je n’avais qu'une seule chose à faire, profiter du lieu et de l’instant, profiter pour tenter d’oublier.

Je ne sais pas pourquoi, mais la représentation que je m’étais fait de Miss Tiffany correspondait, dans mon imagination, à celle d’une jeune femme dynamique, de style relativement classique, le genre businesswoman. Je me trompais. La femme qui vint vers moi avait l’air âgée et portait des fripes probablement dénichées dans une boutique de seconde main. Dans son jeans rapiécé et sa tunique à fleurs, Miss Tiffany ressemblait à une grande sauterelle desséchée à l’allure nonchalante. Je fus tout de suite frappé par son air désabusé. Les habits qu’elle portait, emblèmes d’une époque de liberté extrême et de révolte plus ou moins paisible, ne pouvaient cacher l’expression d’une lassitude qui n' avait rien à voir avec l’envie de vivre à son propre rythme. Miss Tiffany avait depuis bien longtemps cessé de nager à contrecourant et, si elle donnait l’impression de planer, c’était tel un oiseau aux ailes fatiguées. Impression de flottement accentuée par le fait que sa tête, en forme de triangle inversé, paraissait comme suspendue au-dessus de son buste par un cou d’une minceur effrayante.
Étrange personnage, ai-je tout de suite pensé. Plus étrange encore me parut la longueur peu courante de ses cheveux — ils lui arrivaient jusqu'aux genoux — cascade de cheveux très fins, d’un blond usé légèrement cendré, qui, par un effet de contraste peu harmonieux, faisait ressortir un vilain teint d’un jaune cireux. Fasciné par cette chevelure atypique, je la fixai un instant. On eût dit le voile délicat d’une jeune mariée, ou une toile d’araignée, dont les fils transparents et fragiles auraient pu se briser au moindre souffle.
Ne voulant pas paraître impoli je cherchai alors à capter le regard de mon interlocutrice. Sous une mèche blanche, se cachaient deux yeux couleur ardoise délavé, rendus démesurés par un trait appuyé de Khôl noir. Je décelai dans l’éclat soudain de sa pupille et le léger plissement de ses paupières, un désir évident de mettre mon âme à nu. Elle me connaît.
Voilà la pensée qui m’était immédiatement venue à l’esprit.
Elle me connaît.
Troublé, je baissai les yeux. Mon regard se posa sur un décolleté parsemé de taches brunes d’où saillaient deux petits os ronds, pareils à deux moignons de doigts, pointés sur moi.
Brusquement Miss Tiffany me tendit la main. Ses doigts, longues tiges grêles et noueuses, étaient ornés de bagues en argent grossier. Surpris par le contraste entre sa poignée de main, relativement molle , un effleurement, et le geste nerveux qu’elle venait de faire, je ne pus retenir une grimace... à laquelle la vieille dame répondît par un silence embarrassant.
J’attendis qu’elle entame la conversation. Mais elle resta plantée devant moi, comme immobilisée. Elle me fixa, me scruta, me jaugea de son regard de vieille princesse égyptienne. Un regard hypnotique suscitant chez moi un malaise grandissant. Est-ce que, par hasard, moi aussi, je la connaissais ? Non. Jamais je ne l’avais rencontrée auparavant. J’en étais certain. Pourtant il émanait de Miss Tiffany, gérante du Dark Eagle, une impression de familiarité, come s’il existait entre nous un lien très étroit. Loin de me rassurer, cette intuition ne fit qu'accentuer l’état de gêne et de perplexité dans lequel je me trouvais. Je me surpris à me demander ce que je faisais là, au milieu de nulle part, en présence de cette créature d’un autre temps, ange déchu tombé d’un paradis aux couleurs psychédéliques.
— Voilà les clés de la première chambre dans laquelle vous allez séjourner, me dit-elle. Sur ses lèvres, un sourire que je jugeai d’une courtoisie exagérée.
—... L’hôtel, à l’origine, comportait 13 chambres, mais peu de clients ont accepté de passer la nuit dans la chambre 13, allez savoir pourquoi...
Disant cela, elle me lança un regard en coin, afin peut-être de vérifier ma propension à trouver ridicules, moi aussi, toutes les histoires de superstition autour du numéro 13.
— Nous avons donc 12 chambres disponibles, refaites à neuf. 12 jours dans notre Hôtel, avec tout le personnel à votre service...
— Je serai le seul client ? fis-je, étonné.
— Oui, Monsieur Radcliffe, le seul, vous allez pouvoir profiter du calme et des diverses installations, piscine, salle de jeux, salon privé sont à votre disposition, jour et nuit si vous le souhaitez. Bienvenue au Dark Eagle. Vous allez voir, c’est un endroit charmant, un endroit charmant. Nous sommes à votre service jour et nuit. Je veillerai personnellement au bon déroulement de votre séjour dans notre établissement.
Elle prononça ces derniers mots d’une façon mécanique, comme on récite une phrase apprise par cœur depuis des années.
— Et vous... vous logez sur place ? lui demandai-je.
Miss Tiffany parut choquée. Elle leva ses grands bras maigres au ciel, ramena ses mains jointes en prière devant sa bouche fardée d’un rose cru et pinça légèrement les lèvres entre ses deux index, comme pour les forcer à rester scellées. Les muscles de son cou d’oiseau fourbu se tendirent. Ses doigts s’entrelacèrent et elle serra ses mains si fort que j’entrevis les veines de ses poignets se gonfler. Quand elle ouvrit de nouveau les mains pour les poser sur ses joues creuses, probablement afin d’apaiser un sentiment difficile à réfréner, il me sembla voir, l’espace d’un instant, de petites cicatrices en forme de croix et des marques rosées et bleues sur la peau fanée de son avant-bras, sortes de boursouflures inesthétiques. Elle me foudroya alors de ses yeux gris et s’empressa de baisser les bras pour rajuster les manches de sa tunique. Ses traits tout à coup se détendirent, elle soupira et reprit son air de politesse étudiée et obséquieuse.
— Bien évidemment... John... je peux vous appeler John ? Mon devoir est de satisfaire le moindre désir de mes clients, comme je vous l’ai dit nous sommes à votre service, jour et nuit.

Je faillis lui demander que représentait exactement ce nous. Parlait-elle du personnel ? De son mari ? Mais quelque chose dans son regard me retint de le faire. Ses yeux charbonneux me disaient clairement de ne pas m’aventurer sur ce terrain-là, le terrain du mari. Je pénétrai alors avec elle dans l’hôtel et la suivi le long d’un couloir étroit au bout duquel se trouvait la première chambre.
..............................
J’eus beaucoup de mal à trouver le sommeil la première nuit dans la chambre numéro 1. Il y régnait une chaleur étouffante. Je transpirais. Pourtant la chambre avait était vraisemblablement aérée toute la journée et le temps n’était pas encore à la canicule. Je parvins néanmoins à m' endormir vers 2 h du matin.
Mon sommeil fut de courte durée. À 5 h du matin je fus réveillé par des coups violents frappés à ma porte. J’ouvris, c’était Miss Tiffany.
— J’ai entendu des cris, comme des hurlements... j’étais inquiète... pour vous... Tout va bien? Encore sonné par un réveil brutal, je me frottai les paupières et tentai de remettre mes idées en place. J’étais sur le point de lui répondre que ces bruits ne venaient pas de ma chambre quand j’eus un flash.
Avec une extrême netteté m’apparurent alors les images du rêve dont m’avait sorti Miss Tiffany. Soudain je me vis, dans une ambiance sufficante, au milieu de corps nus, haletants et gémissants, membres et sexes enchevêtrés, une orgie à laquelle je participais sans aucune inhibition, sans aucune protection... Je dévorais de baisers des corps et des visages inconnus, sans me poser d’autres questions que celles liées à ma seule satisfaction... Il n’y avait aucun doute, aucune peur, aucun obstacle à ma jouissance. Parmi tous ces visages, un s’imposait à moi plus que les autres. Une présence singulière, une sorte de force lumineuse dominant tous les autres corps, toutes les autres chairs... c’était celui de la superbe créature qui me chevauchait. Rendu vulnérable par un désir à la fois vif et douloureux, je poussai des râles de plaisir alors que je me perdais, me noyais dans ses yeux... deux perles grises aux reflets bleu électrique qui luisaient derrière un voile de cheveux fins et soyeux. La caresse de ses cheveux ondulant sur mon torse, la chaleur humide de ses seins, de son corps accueillant, le velouté de sa peau sous mes doigts impatients et, dans ma bouche, le goût de sa salive, de ses sucs, de sa sueur... Cette vision me parut tout à coup si réelle que mon corps entier frissonna de plaisir... avant de frissonner d’effroi. Car cela ne faisait aucun doute, mon bel ange impur, ma déesse aux yeux de chatte égyptienne était bien la même personne qui se trouvait là, à présent, devant moi, la même personne qui me fixait d’un air à la fois moqueur et interrogateur ; Miss Tiffany.
J’avais rêvé d’elle, de Miss Tiffany. Jeune, belle, et désirable, si désirable...
— John ? John ? Que vous arrive-t-il ? On dirait que vous avez vu un fantôme ? me dit-elle de sa voix éraillée. Je la regardai, hébété, encore sous le choc de ce que je venais de vivre.
Se pourrait-il que le lien qui m’unissait à Miss Tiffany soit si fort qu’elle ait réussi, par quelque sorcellerie, à pénétrer dans mon esprit pour s’emparer des rênes de mes rêves ?
— Oui... peut-être, lui répondis-je.
Je cherchais dans son regard un signe, quelque chose qui me mettrait sur la voie, quelque chose qui la trahirait.
Elle sait, pensai-je. Elle sait.
Mais les yeux de Miss Tiffany restèrent désespérément muets, désespérément opaques.
— Une coupe de champagne vous ferait-il plaisir ?
Je m’apprêtai à lui dire non merci, mais, sans attendre de réponse, elle tourna les talons, sortit de la pièce et disparut.
.......................................
Le jour suivant je changeai de chambre, comme convenu. L’empreinte laissée par le rêve étrange de ma première nuit se dissipa peu à peu en même temps que la brume matinale, laissant place à un sentiment profond de mélancolie. Une mélancolie pénible, douloureuse, aussi noire que le fond d’une mine de charbon. Je ne m’inquiétais pas outre mesure et me dis que tout cela était probablement dû au fait que je me retrouvais seul dans un endroit inconnu. Il fallait que je m’habitue, prenne mes repères. C’est toujours comme ça, la première nuit.
Pour tuer le temps, pendant la journée, j’aurais bien voulu discuter avec Miss Tiffany, ou l’un des rares employés qui s’affairaient à rendre mon séjour le plus agréable qui soit, mais à chaque tentative, je me voyais offrir une coupe de champagne de plus – rosé, la plupart du temps — et une fois servi, la personne tournait les talons et disparaissait dans l’hôtel, sans doute pour vaquer à ses occupations... mais quelles occupations ? J’étais le seul client de l’Hôtel. De ce fait, il régnait, au Dark Eagle, un calme auquel je n’étais pas habitué... un silence pesant, brisé parfois par le cliquetis des couverts que l’on mettait en place, le roulement des chariots que l’on poussait dans les étroits couloirs, ou, dehors, le chuchotis des jets d’eau qui s’enclenchaient à heure régulière pour arroser le peu d’herbe sèche entourant l’énorme bâtisse aux murs d’un brun rougeâtre. Leur couleur chaude contrastait avec le vert sombre des nombreux cactus géants qui, dressés autour du bâtiment, faisaient le guet, tels d' indétrônables gardiens aux redoutables armures d’épines acérées. Puis le jour toucha à sa fin, le soleil se coucha, et je ressentis, malgré moi, une certaine appréhension avant de me mettre au lit. La chambre 2 était plus humide que la chambre 1. Une désagréable sensation de froid transperçait chaque pore de ma peau, comme des milliers d’aiguilles. Je grelottais, et frigorifié, m’endormis assez rapidement...
Et je fis le même rêve que la nuit précédente.
Je rêvai d’elle, encore... la jeune et belle Miss Tiffany, terriblement sensuelle et attirante. Elle m’invitait à la suivre, me guidait toujours un peu plus loin sur les chemins de la félicité et de l’extase.
Un violent bruit dehors...
Réveil en sursaut.
Je me souviens des palpitations, de la sensation de bouche sèche, mais par-dessus tout, je me souviens du vide, d’une impression de tristesse infinie, tentaculaire, comme si toutes les fibres de mon corps réclamaient encore la sensation de bien-être intense éprouvé durant mon sommeil. Je commençais à regretter de ne pas être resté plus longtemps auprès d'elle, la femme de mon rêve. Cette seconde nuit... j' ai tout de suite senti que plus rien ne serait comme avant. Je ne pouvais plus revenir en arrière.En même temps, n'est-ce pas ce que je désirais en venant ici? Ne plus penser, tout oublier?
Hagard, je me levai et me dirigeai vers la salle de bain. Il fallait que je sois certain d’être revenu dans la pièce... oui, c’était bien moi, c’était bien mon reflet dans le miroir... pourtant, en y regardant de plus près, il y avait quelque chose de différent, d’étrange, dans le regard, mes pupilles étaient dilatées... et j’avais comme un air... halluciné. Soudain, je pris peur et appelai la réception. Je voulais boire, boire, de l’eau, étancher ma soif... ma soif d’eau... mais aussi... quoi ? Ma soif d’elle, de Miss Tiffany, pas celle d’aujourd’hui, non, celle d’hier, d’une autre époque, la vivante, la jeune... la belle... la désirable... Celle pour qui je me damnerais, mon bel ange aux désirs impurs, celle pour qui je pourrais rester pour toujours, vivre, dans mon rêve, un rêve tout en couleurs... psychédéliques, bleu, jaune, vert, orange et... et puis ces voix, ces voix qui fredonnaient toujours le même air, la même chanson mélancolique, je les entendais, à présent, j’étais sorti de mon rêve, de ce rêve merveilleux... mais je les entendais, là, près de mon oreille, des voix envoûtantes, comme un vieux disque rayé : Welcome... Welcome... such a lovely place, such a lovely place...
Miss Tiffany était penchée sur moi. Je poussai un hurlement. On eût dit un crâne, sans peau, les yeux exorbités, je vais mourir, la mort vient me chercher... la mort comme une araignée aux yeux de chatte égyptienne, décharnée, vieille...
— John, John ? Que se passe-t-il ? Vous tremblez ? Vous êtes livide.
La mort me secoue... ou bien est-ce Miss Tiffany ?
Je m’évanouis.
Et dormis pendant deux jours.
...........
Bien sûr je voulus partir, que croyez-vous ? Enfin... une partie de moi désirait partir, celle du premier jour, sans doute. Mais l’autre partie ne voulait pas, elle m’en empêchait, voulait rester, toujours, elle ne voulait pas quitter cet endroit où, á force d être rêvés, les rêves deviennent réalité... vous comprenez ? Oh, je ne sais pas si vous comprenez... c’est triste, mais à la fois, unique, une expérience unique. Pourquoi tenter d’y échapper ? Je suis si heureux ! Qu’est-ce qui m’attend dehors ? Je veux dire... qu’est-ce qui m’attend de BON ? Rien . Voilà. J’ai accepté cette offre, j’ai eu raison. Ma femme m’a quitté, elle a emporté mon fils, loin, alors vous voyez... vous voyez, je suis mieux ici, non ?...Dans cet Hôtel... ce lieu magique où je peux tout oublier, oublier mes souvenirs... ces vieux torchons que la mémoire tente de rapiécer avec les morceaux d’un bonheur passé... déchiré.
Alors c'est vrai, les jours, je veux dire, les journées que l’on y passe, ici, dans cet hôtel, sont pénibles, difficiles, affreuses. Tous les jours, j’ai envie de mourir, passer de l’autre côté, j’ai envie de me trancher la gorge, avec un couteau... dans les cuisines, il y a plein de couteaux bien aiguisés, pointus, ils brillent d’un éclat métallique, intense, n’ont jamais été utilisés, ils sont pour moi, ils m’attendent, je suis le seul client. Le seul. Me trancher la gorge? Mais non, il faut patienter... attendre que le soleil se couche, derrière les collines. Quand le soleil se couche, quand le soir tombe, si lentement... j' ai peur, oui, trés peur, mais la vraie vie commence, la liberté, l’extase, l’euphorie, rien n’existe alors. Le paradis ! Ou l’enfer ? Je ne sais pas. J’ai chaud... et puis j’ai froid...

Je vais rester là, éternellement. Je ne vais plus quitter Miss Tiffany. Oui. Voilà notre lien. Quand je suis allé dans la chambre 13, je l’ai découvert, caché au fond d’un tiroir, notre lien, la raison de ma présence ici. Je ne vous l’ai pas dit ? Une photo, un homme qui me ressemblait, mon portrait craché, cet homme qui est mort quand je suis né. La même année. Son portrait craché, c'est moi... et là à côté de lui, il y a Miss Tiffany, celle de mes rêves, mon ange impur, la jeune, la libre, la désirable...
Oui je veux rester ici, pour elle, la femme de mon rêve. Aucune raison de partir, de m’enfuir. S’enfuir du Paradis ? Jamais. Elle a besoin de moi, elle ne le sait pas... ou peut-être elle le sait... Et moi j’ai besoin d’elle, un besoin viscéral, un désir qui ronge, me dévore ! Le jour, j’ai envie de le crier, de le hurler, c’est insupportable, comme mon corps la réclame, comme mon corps réclame sa seule nourriture.... je ne mange plus, je ne dors plus, ou bien si... je dors ? Je ne sais pas. Et puis il y a tous ces insectes, ces épines sous ma peau, cette pluie qui tombe dans la chambre. C’est vrai, il pleut dans ma chambre. Je l’ai signalé à la réception, mais ils s’en foutent bien, il se foute bien que mon lit flotte sur l’eau, un océan, avec des requins, des requins-scies, je les vois, vraiment, ils encerclent mon lit, ils sont prêts à en scier les pieds, pour que je me noie, j’ai peur... j’ai soif... toute cette eau, autour de mon lit, c’est affreux, vous verriez ça, ah oui... ça fait flipper quand on se réveille, en plein milieu de la nuit, entouré d’eau, ça fait flipper l’eau qui monte, monte jusqu’au plafond, ou bien est-ce le plafond qui descend ? Le cœur à cent à l’heure, j’étouffe, je suffoque, le cœur qui tape, boum, boum, boum, vous ne me croyez pas ? Venez, venez, vous me verrez là, sur mon lit, en plein milieu de la nuit, j’ai peur, je hurle, je crois mourir, je vois briller les couteaux, leur éclat dans la nuit, leurs lames tranchantes, pointues, à la surface, ils font le tour de mon lit...comme des ailerons...De l’aide ? Les employés ? La seule chose qu’ils savent me dire c’est : Bienvenue au Dark Eagle, profitez de votre séjour, profitez, profitez...
Alors je reste enfermé dans ma chambre, il y a des barreaux, je n’avais pas remarqué, impossible de sortir, inutile... les gardiens sont là, ils veillent. Mais le temps passe, trop lentement, comme un film au ralenti, ou l’eau d’une rivière qui ne coule plus, figée. Ah... ces journées horribles où la mort se tient là, à mes côtés. Elle m’observe, me juge, se moque de mon manque de volonté. Elle attend son tour, la dame en noir, elle est prête, elle attend que je flanche, elle attend que je sois au bord... au bord de quoi ? Elle aussi est très belle, très attirante, mais je ne veux pas la rejoindre tout de suite, ses yeux... ce ne sont pas les yeux de Miss Tiffany, dans ces yeux, il y a les marécages, la boue, la pourriture... mais dans ceux de Miss Tiffany, ah oui ! Le paradis, les couleurs, les rêves de bonheur, l’oubli, pas le néant, l'oubli, C'est tout. C’est dans les siens que je veux me perdre et me noyer. Tout oublier. Ma femme, mon fils, et moi...aussi. Alors j’y pense, en regardant le ciel, de ma chambre, prisonnier, je pense au moment où je vais rejoindre la femme de mon rêve, celle qui ne me décevra pas. Et là-haut... là-haut le ciel est bleu, d’un bleu électrique, indécent, j’attends la nuit, j’attends Miss Tiffany, j’en crève... j’en crève. Et ces voix, toujours ces voix, dans ma tête,
welcome... welcome... c’est un endroit si charmant... si charmant...
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Frédéric Bernard · il y a
Un homme déçu et blessé par la vie qui se compose une nouvelle existence avec une femme qui n'attendait que lui... depuis bien longtemps. Cela fait froid dans le dos, que ce soit cette relation ou bien que le personnage soit suffisamment désabusé pour y trouver une forme de bonheur.
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JACB · il y a
C'est noir et fantastique mais l'atmosphère et Miss Tiffany nous embarquent dans un agréable moment de lecture!
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Philshycat · il y a
Un +1 de l'écureuil , qui vous attend en finale : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ecureuil-furtif
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Azalée · il y a
Embarquée malgré moi dans cet étrange et effrayant voyage. Des moments forts comme le description de Miss Tiffany... Bravo !
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SakimaRomane · il y a
Houla !! Ca fait peur mais j'ai été embarqué de suite :)
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Jean Calbrix · il y a
Un texte fantastique très réussi, avec en arrière plan l'Hôtel California et la musique envoutante des Eagles ! Bravo,Otrante ! Vous avez mon vote.
Mon Lucky Luke que vous avez apprécié est en finale. Vous pouvez revoter pour lui si le cœur vous en dit : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ouaip

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Hortense Remington · il y a
Miss Tiffany, aux pouvoirs ensorcelants fait froid dans le dos !
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Origami 38 · il y a
En 2013 j'avais écrit :

Hôtel California
les amants sont repartis
silence et ronces

mais je ne me rappelle même plus ce que je voulais dire !

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Otrante · il y a
Sourire!
Preuve que vous étiez inspiré alors ...

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Joëlle Brethes · il y a
Assez effrayant !
Refuser une invitation aussi curieuse aurait été raisonnable. L'ayant acceptée, tourner les talons dès l'arrivée, devant l'effrayante créature, ou à l'issue de la première nuit aurait été une bonne option... Après, impossible de maîtriser quoi que ce soit.
Ceci dit, j'ai dû relire deux passages pour être sûre d'avoir saisi le déroulement temporel... ;-)
Bref, un récit fantastique qui se lit avec un plaisir... pervers ;-)

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Otrante · il y a
Merci à vous de ne pas avoir tourné les talons...
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Joëlle Brethes · il y a
Hihihi... super raisonnable comme je suis, si j'avais été votre personnage j'aurais carrément décliné l'invitation sachant que rien n'est gratuit sur cette terre (ou alors si peu de choses !)
Bonne après midi, Otrante.

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Jean-Luc Ithié · il y a
C'est une très bonne idée d'avoir repris cette mythique chanson comme thème de votre nouvelle. Il fallait y penser !
Vous avez une jolie plume, au plaisir de vous relire.

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