Starbucks

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Je veux être John Irving (L'épopée du buveur d'eau, Le monde selon Garp...) ou rien. Orateur et scrabbleur (duplicate et classique). Estampillé "fan incontournable" par le modérateur de la page  [+]

Image de Été 2018
Le sol humide rebondit sous la semelle de mes chaussures, la sueur dégouline le long de mon torse. Il est 18h10. L’air frais s’engouffre dans le col de ma veste, le paysage défile tel un Polaroid. Je cours.

Je n’ai pourtant pas pour habitude de me dépêcher, au contraire. Pas que je sois spécialement flemmard mais j’ai toujours considéré que courir était bon pour les animaux, comme le chien ou la gazelle. Comme tout principe, il a ses limites. Un rendez-vous de dernière minute avec son patron capricieux, par exemple. L’entrée du métro Franklin Roosevelt, avenue des Champs-Elysées, c’est là que nous devons nous retrouver. Dans cinq minutes.

Il est comme ça, Marc Lewintski – c’est son nom. Assez paranoïaque pour se méfier de son propre bureau mais pas de ses employés. À sa décharge, on ne peut pas vraiment dire que j’ai le profil de James Bond. Ce qui, en réalité, est loin d’être rédhibitoire : dans ce genre de métier, il vaut mieux ne pas avoir la tête de l’emploi.

Bref, je crois qu’il a dans l’idée de m’emmener boire un café au Starbucks d’en face, vous savez, la chaîne américaine où on peut écrire son nom sur le gobelet.
En fait, j’en suis sûr : il va m’emmener au Starbucks, comme à chacun de nos rendez-vous, et me parler en long et en large de son nouveau plan marketing, « un cauchemar pour la concurrence », « une révolution (rien que ça !) à l’échelle de la télécommunication ».
Il ne dira jamais Starbucks, ça fait trop consommateur. Il dira « Il a l’air bien ce café, et si on entrait ? ». Une réputation, ça ne s’invente pas.

Je me faufile à travers un peloton de touristes en tous genres : asiatiques, ritals, berbères, suédois... Si si je vous assure : j’ai de la famille là-bas. Je ne suis pas bilingue à proprement parler mais j’ai assez de vocabulaire pour reconnaître un suédois quand j’en vois un.
Je m’arrête au passage clouté. Ma voisine éphémère traverse en courant la distance qui nous sépare du trottoir d’en face. Je m’apprête à faire de même lorsqu’une Chevrolet Suburban surgit vitesse (grand) V dans ma direction. Sentant la partie perdue d’avance, je recule en essuyant le rire grassouillet d’un garçon aux traits asiatiques qui mastique une horrible sucette en forme de Tour Eiffel. Pas question de mourir pour le travail, encore moins pour cet arriviste de Lewintski.

La Suburban a entraîné dans sa course folle un essaim d’automobiles aux trajectoires agressives. Le spectacle n’est pas désagréable : Ferrari, Porsche, Bugatti... il n’y a qu’ici qu’on peut voir ça. Je consulte de nouveau ma montre. Il est 18h12 et je suspecte la trotteuse, héritière de Sysiphe, d’avoir bientôt bouclé sa boucle. Le feu passe au vert. Cette fois, c’est la bonne !
Je traverse d’un pas pressé, bousculant au passage une jeune femme au physique aguicheur (les cinq doigts de ma main, tendus en signe de pardon, rêveraient de se promener sur le versant de ses courbes affriolantes), me faisant bousculer ensuite par un quidam qui, lui, ne s’excusera pas. Cela fait longtemps que je ne proteste plus : la capitale, on finit par s’y habituer.

J’y suis presque, j’aperçois déjà (enfin ?) la bouche du métro. Je parcours les derniers mètres en trottinant, façon joggeur, et m’adosse à la balustrade. Je souffle. 18h14 : j’ai réussi !

Je balaye la rue du regard : Starbucks et Haagen Dazs se partagent la vedette devant les touristes par milliers ; assis dans un coin un clochard, représentant de la fracture sociale ; au loin, majestueuse, la Dame de Fer comme j’aime à l’appeler, mais pas de Lewintski. Étonnant. Très étonnant. Aurait-il oublié notre rendez-vous ? Certes, d’un point de vue purement factuel, il n’est pas encore en retard mais pour quelqu’un comme lui, c’est tout comme. Il me rappelle une professeure de lycée qui mettait un point d’honneur à arriver un quart d’heure avant la sonnerie et soufflait toutes les peines, visiblement nombreuses, de son âme lorsque nous avions le malheur d’être seulement « à l’heure ». Que voulez-vous, la vie n’est pas faite pour tout le monde.

Je me sens bête, seul debout devant cette bouche de métro. Perdu au milieu d’un flot continu qui passe et repasse devant moi, avec la régularité d’une machine bien rodée. J’ai l’impression d’être un intrus parmi tous ces gens. Comme une courgette dans un champ de maïs, comme un piranha dans un banc de requins. Un homme me bouscule. Il s’empresse de s’excuser et m’invite à passer devant lui. Je décline poliment. Il insiste, plein de bonne volonté ou de culpabilité – au choix –, m’obligeant à lui expliquer confusément que j’attends quelqu’un et que je ne compte pas prendre ce fichu métro. Pathétique, donc.

C’est dans ces moments-là que j’aimerais bien avoir une cigarette à la main, ne rien faire tout en ayant l’air occupé. Mais encore une fois, pas question de mourir pour le travail, encore moins pour... vous avez compris la musique.

— Eh monsieur !

Ce qu’ils sont bruyants, ces gens ! Ne pourrait-on pas simplement chuchoter ? Ou du moins s’exprimer avec un volume raisonnable ? Un peu de calme, c’est tout ce que je demande.
Je rêve d’une île lointaine, une île où il n’y aurait de place que pour Jérôme, Lisa et moi. Jérôme est mon meilleur ami depuis toujours, Lisa la plus belle femme que j’aie jamais connue, contemplée et désirée, aussi bien physiquement que mentalement. Accessoirement, c’est la femme de Jérôme. Pathétique, je sais.

— Monsieur avec la veste marron !

Plus possible de faire semblant. Je me retourne, les nerfs à vif, et reconnais le clochard que j’avais vaguement remarqué tout à l’heure (celui qui représentait la fracture sociale). 
D’une maigreur inquiétante, il est assis en tailleurs, au milieu d’une flaque – de la pisse, sans doute –, porte un manteau miteux auquel manquent la moitié des boutons et un jean délavé, parsemé de taches brunâtres. Ses longs cheveux sales s’affaissent jusqu’à la moitié de son cou, ses joues sont creusées par la fatigue et la faim. Sa peau est mate, son visage recouvert par la pilosité. Je lui suppose quelque consonance arabique, sans pouvoir toutefois en être sûr. La barbe, c’est souvent trompeur. Je remarque un bleu sous sa pommette : les soirs de fête, il doit déguster.

Tout compte fait, vous pourriez légitimement penser qu’il ressemble, ni plus ni moins, à n’importe quel clochard que l’on croise dans la vie de tous les jours. Et vous auriez sûrement raison s’il n’y avait ses yeux, ses incroyables yeux. Le premier, si tant est qu’on puisse faire un classement, est vert, un vert éclatant, scintillant, comme une émeraude. Le second, ou plutôt l’autre, est marron, un marron fade, éteint, discret. Le contraste est flagrant, ils (ses yeux) lui donnent quelque chose d’effrayant. J’ai déjà vu ça quelque part... David Bowie, les yeux vairons ! Le syndrome de Waardenburg.

Je fais un pas vers lui, m’efforce de ne pas le regarder avec trop d’insistance. Il pourrait mal le prendre, ça n’est pas le moment de m’attirer des ennuis. Je prends mon ton le plus poli :
—Oui ?
— Prénom !
Hein ?
— Je vous demande pardon ?
— Ton prénom ! Dis-moi ton prénom !
Est-ce que c’est une blague ? Je le dévisage, cherche dans ses yeux captivants un brin de malice révélateur. En vain. Ils n’expriment que souffrance et détresse. Décidément, c’est ma journée.
— Allez, dis-le ! S’il te plaît !

Après tout, ça ne va pas me tuer et si ça peut lui faire plaisir...
—  Daniel.

Il hoche la tête. Je sens qu’il va me demander quelque chose. Le prénom, c’est sûrement une technique pour amadouer les gens. Comme les autres, il va me réclamer de l’argent, une cigarette ou une bière. Mais je ne lui donnerai rien, ça non. Pas de mépris ni de cruauté dans mes intentions : moi aussi j’aimerais bien qu’ils s’en sortent, tous ces malheureux. Seulement, tel que je vois les choses, dans la vie c’est chacun pour soi. Ce n’est pas une question d’argent, je serai millionnaire que je ne donnerai pas plus ou alors seulement après être sûr d’avoir mis à l’abri ma famille, du moins ce qu’il en reste.
C’est une question de principe, comme souvent avec moi. Il va ouvrir la bouche. Je prépare déjà ma réponse, quelque chose comme « Je n’ai rien sur moi, désolé. ».

— Est-ce que tu peux prier pour moi, Daniel ?
... La claque.
J’ai du mal à réagir. Son regard surpuissant me cloue sur place, me transperce comme la lame d’un couteau. Mes poils se hérissent, un à un, des aisselles au pubis. Non, il ne veut pas que je lui donne de l’argent, pas que je lui offre une cigarette. Il veut seulement que je prie pour lui. Comment pourrais-je le lui refuser ? En plus, c’est gratuit.

— Ici ?
Il rigole.
— Ou veux-tu que j’aille ?
Le rouge me monte aux joues. Ce que je peux être ridicule ! D’un geste nonchalant, il désigne le trottoir.
Je crois qu’il veut que je m’assoie à côté de lui. Je ne peux quand même pas faire ça, je ne peux pas m’asseoir par terre, au milieu de la pisse et de la crasse ! En public en plus ! Non, vraiment, c’est impossible. Je m’apprête à lui exprimer mon refus lorsque je perçois dans ses yeux une lueur nouvelle, une lueur de défi. Pas le genre de défi que se lancent dans la rue, par centaines, les adolescents en quête de violence. Non, un défi beaucoup plus dur, plus profond, le défi de claquer la porte aux principes et aux conventions, à résister, tel Vercingétorix contre l’envahisseur romain, à l’emprise, toujours plus perverse, pesante, indéfectible de notre société. Enfin, à renoncer à une fierté qui ne vaut finalement plus grand-chose dans un monde où le respect n’est pas roi. C’est ce genre de défi-là qu’il me propose.

Je pose donc mes fesses à côté des siennes, sur le bitume encore détrempé. Immédiatement, une forte odeur d’urine assaillit mes narines. Il sent mauvais, très mauvais. Il n’a pas dû se laver depuis longtemps.
« Il », « il »... je me rends compte que je ne connais même pas son nom.

— Comment tu...

Il désigne devant lui un cliché posé à la verticale, soutenu par une sorte de cale en bois, auquel je n’avais jusque alors pas prêté attention. On y voit deux jeunes mariés se tenir la main, dévoiler à la caméra leur sourire le plus hollywoodien. Une inscription, en lettres gothiques, vient immortaliser le tout : Yannis et Sandra, 06/07/98. Il fait beaucoup plus jeune sur la photo. Exit la barbe et les mèches filasses dignes du rockeur idiomatique des années 70, je le découvre les cheveux courts – presque rasés –, le sourire aux lèvres. Il a l’air tellement heureux sur cette photo. Quant à elle, Sandra, son visage enjôleur s’accorde parfaitement avec ses formes généreuses, sans toutefois pouvoir prétendre au charme de Pretty Woman. Elle est jolie, pas « éblouissante ».

Je me demande ce qu’elle est devenue. Se sont-ils disputés ? L’a-t-elle quitté pour un autre homme ? Est-elle décédée ? J’ai envie de l’interroger. Il secoue doucement la tête, sans aucune forme d’animosité. Je hoche la tête en signe de compréhension. Il me tend la main. J’hésite. Il insiste, je l’attrape. Elle est glacée, je tressaille. Il doit mourir de froid les nuits d’hiver ! Il ferme les yeux. Je l’imite. Quel drôle de spectacle nous devons offrir ! Je ne sais par où commencer. Une pensée insolite me traverse brusquement l’esprit...

— Quel dieu ?

Il sourit.
— Peu importe.
Mieux vaut ça que de commettre un impair. D’ailleurs, dois-je prier à voix haute ou seulement dans ma tête ? À vrai dire, je n’en ai aucune idée : la religion et moi, ça fait deux. Je ne suis même pas baptisé, mon père disait que c’était ce qui arrivait aux enfants qui refusaient de se laver. La dernière fois que j’ai été à la messe, j’étais en classe de cinquième.

J’opte finalement pour la deuxième solution. De toute façon, il y a trop de bruit dehors pour que nous puissions nous entendre.
— Salut Seigneur, ça fait un bail toi et moi ! Voyage scolaire à la chapelle Sixtine, tu me remets ?
Stop. J’ai promis. Je pense à Yannis, à l’humiliation quotidienne dont il est victime. J’ai honte.
— Je ne suis sans doute pas la meilleure personne pour faire ça. Pour être franc, Seigneur, je doute que tu existes. Mais Yannis m’a demandé de l’aider et c’est ce que j’ai l’intention de faire. Voilà, je ne connais pas Yannis, je ne sais pas ce qu’il a fait pour se retrouver là. Peut-être n’a-t-il rien fait, peut-être a-t-il seulement joué de malchance, perdu injustement son travail ou été abandonné par ses proches. Ou au contraire commis des péchés à un moment de sa vie, fait preuve de cruauté envers ceux qui l’aimaient. Je ne sais pas, peu importe. Ce que je sais en revanche, ce que je vois, omniprésent, quand je plonge mon regard au travers du sien, c’est qu’il croit en toi, lui plus que quiconque. Si la foi est aisée lorsque nous avons fait fortune, deux jolis gosses, une femme aimante, elle l’est beaucoup moins quand on a tout perdu, qu’on se retrouve comme une bête à vivre chaque jour dans la saleté et la misère. Et pourtant il a continué à croire. Ce n’est pas un gobelet ou une pancarte qu’il a à ses pieds, c’est une photo. Juste une photo. La photo de celle qu’il aime, qu’il a aimé, qu’il aimera peut-être à nouveau si tu lui en donnes l’opportunité. Quand il m’a hélé dans la rue ce soir, je pensais, enfin j’étais convaincu, qu’il allait me réclamer, comme les autres avant lui, une pièce pour payer ses clopes ou sa chopine. Eh bien je me suis trompé, Seigneur. Sur toute la ligne. Car il a tenu à conserver dans son malheur l’une des choses les plus importantes chez un homme : son honneur.

Le ridicule reprend soudain le dessus. Bordel de merde, je patauge dans la pisse ! Je veux me lever. Il me presse vigoureusement la main, comme s’il pouvait lire dans mes pensées. Je me dégage : la plaisanterie a assez duré.

— S’il te plaît... 

Il me fixe avec ses yeux magnifiques, me supplie d’un air implorant. Impossible de résister. Je me rassois. Je dois continuer, il le faut.

— Et je ne peux pas croire, Seigneur, que tu l’aies abandonné. Pas lui. Lui à qui tu as donné ces yeux si uniques, si fascinants, un « don du ciel » comme on dit. Quand je vois ce regard si triste, si ravagé... Aucun homme ne devrait avoir à subir cela, quelles que soient les fautes qu’il ait pu commettre. Tu es son dernier espoir, le seul. Aide-le à retrouver sa dignité, celle à laquelle il aspire en tant qu’homme et produit de ta création. Aide-le à trouver un travail, pour se nourrir et dormir au chaud. Aide-le à retrouver une femme, quelqu’un qui puisse un jour l’aimer. Aide-le à fonder une famille, une descendance dont il puisse être fier. Mais surtout, surtout, aide-le à vivre de nouveau.

Je conclus par un audible « Amen » – repris par Yannis –, et fais un rapide signe de croix. Je ne sais pas où j’ai été cherché tout ça, tous ces mots. J’espère que j’ai été à la hauteur. Quand je rouvre les yeux, Yannis m’adresse un large sourire. Je le sens plus serein, il est comme apaisé. Il hoche légèrement la tête. Ce geste exprime plus de reconnaissance que tous les « merci » du monde. Bizarrement, je me sens soulagé. Plus que mon devoir, j’ai l’impression d’avoir enfin accompli quelque chose de bien, de censé. Mes membres se relâchent, mes sens retrouvent leurs facultés. Je prends soudain conscience de l’agitation qui règne autour de nous. Une foule de curieux nous entoure. Certains applaudissent, d’autres nous montrent du doigt en rigolant, j’en vois même un qui filme avec son téléphone portable !

Ça y est, je suis parti pour faire le buzz ! Manquait plus que ça. Yannis aussi a l’air un peu perdu dans tout ce vacarme. Les gens pointent du doigt ses yeux disparates comme s'il était une bête de foire. Pauvres idiots, ils ne comprendront donc jamais ! Dans un instant ils s’en iront, comme si de rien n’était, s’immerger de nouveau dans leur morne quotidien, à la recherche du prochain spectacle qui les divertira.

Et moi, qu’est-ce que je vais faire ? Qu’est-ce que j’aurais fait si j’avais été à leur place ?
Pathétiques, voilà ce que nous sommes.

Il est 18h25, le vent ne souffle plus, la sueur n’est plus qu’un lointain souvenir, les passants commencent déjà à se disperser.

C’est alors que je croise ce regard si familier. Lewintski est là, il nous observe. Il me regarde, les sourcils froncés, tenir la main de ce qu’il considère sans aucun doute comme un moins-que-rien. Depuis combien de temps est-il ici, juste devant moi, au milieu de cette foule ? Sûrement trop longtemps à son goût car il tourne maintenant les talons. Je suis en train de perdre mon job, j’en ai pleinement conscience.

Je devrais lui courir après, lui expliquer que tout ça n’est qu’un terrible malentendu, le supplier de me laisser une seconde chance. Mais je ne fais rien de tout cela. Je relève mon nouvel ami et l’invite à se réchauffer autour d’une bonne tasse de café. Starbucks.

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