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Speed-dating

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En compétition

Ça n’avait pas marché la dernière fois, ni les douze précédentes, mais ce coup-là elle avait mis le paquet. Quarante-cinq euros chez le merlan. Un relooking capillaire complet... Avec finition à l’huile d’argan et permanente sous garantie pendant trente-six heures... Niveau linge, la totale. Un soutien-gorge tellement balconnet que Roméo l’aurait escaladé à mains nues et en gémissant comme un chiot... Là-dessus, un petit boléro fripon... façon Ravel, mais en plus court... Au niveau de la calandre, une jupe tellement fendue qu’on apercevait presque ses dessous de bras par l’échancrure. Et bien sûr, pour rehausser le tout et la propulser au-delà de son mètre cinquante-huit d’origine, des chaussures à talons hauts.

Comme si tout cela ne suffisait pas, Janine lui avait offert trois heures « Dorlotage » dans le salon de beauté en bas de sa rue. Ils faisaient 45 % le jeudi matin et le maillot à prix coûtant. Là, la dame lui avait affirmé qu’elle devait absolument perdre l’habitude de se raser tous les dimanches et qu’une petite épilation de la moustache lui ferait le plus grand bien. Elle en était ressortie avec un dessus de lèvres sans poils, mais rose comme le cul d’un porcelet. Janine avait dû lui badigeonner la zone sinistrée d’ambre solaire... indice max. Elle lui avait recouvert le tout d’une épaisse couche de fond de teint. Quand la dame lui avait attaqué les guiboles, Berthe avait tenu pendant toute la gauche et presque la moitié de la cuisse droite avant de se mettre à hurler et d’implorer pitié. La patronne, qui semblait contrariée, l’avait alors laissée aux bons soins d’Aby sa jeune et fringante employée. Cette dernière, qui semblait avoir avalé un grand bol de contrariété à son petit déjeuner, s’était attaquée à son maillot avec un vague bonjour, mais sans aucun préliminaire ni avertissement. La malheureuse avait hurlé si fort, que le voisin, qui habitait juste au-dessus du magasin, était venu se plaindre en menaçant de prévenir le procureur.

Pour marcher sans se vautrer tous les deux mètres, Berthe s’était entraînée, trois après-midi durant, sous la sévère direction de Janine. Janine, il faut le dire, s’y connaissait pour défiler. Elle avait été mannequin chez Olida durant le tour de France 67. Elle avait même, d’après ses dires, eu une torride aventure avec Felice Gimondi à l’arrivée de la septième étape, juste après son décrassage et au beau milieu du camion où l'on rangeait les vélos des Italiens. Janine, la maman de Berthe, avait l’amour des beaux mollets. L’exercice était des plus basiques... Aller jusqu’au mur du fond, puis rotation sensuelle accompagnée d’un petit coup de fesses façon dérapage rallye, et retour façon geisha en chaleur, avec contournement du canapé par la gauche. Les trois premières heures, elle était tombée si souvent qu’elles avaient dû tout arrêter pour réaménager les lieux en virant le mobilier contondant et en bordant le parcours de couvertures et de couettes en plumes de synthèse. Le petit salon avait fini par ressembler (en moins grand) à l’Omnisport de Bercy quand il est réaménagé pour accueillir une compétition de moto-cross. La veille du jour J, Berthe était presque au point, enfin elle tombait beaucoup moins. Elle avait juste l’air d’être sous l’emprise d’une cuite phénoménale.

Janine avait été formelle.

— On ne baissera pas ces putains de talons d’un centimètre. Tu te concentres juste pour arriver jusqu’à la table... ensuite, tu évites de te déplacer.
Berthe se réveilla en sursaut quand le radio-réveil se mit à crier « Laisse-moi t’aimer !!! ». Le tube de Mike Brant. C’était le jour du « speed-dataînge », comme disent les gens distingués. Janine s’était levée très tôt pour lui préparer son petit-déjeuner. Berthe avait « des besoins », il lui fallait un minimum de calories pour alimenter ses quatre-vingt-treize kilos. La pauvre avait affreusement mal à la nuque. Sa mère avait jugé préférable (malgré la garantie) de lui bricoler une sorte de tuteur pour éviter que ses cheveux ne viennent s’écraser contre l’oreiller. Janine était à cran, mais elle était visiblement de très bonne humeur. Berthe s’en rendait compte parce que sa mère chantonnait Ramona, un tube d’un autre temps, une chanson de Tino qu’elle interprétait à sa façon et en prenant l’accent corse... Un air qu’elle réservait habituellement au samedi matin... Jour où elle avait rencard avec son voyou.

— Cette fois c’est la bonne, ne cessait-elle de lui rabâcher en battant les œufs brouillés de sa pouliche, je le sens !

Berthe, elle, ne parlait jamais en mangeant. Non pour de stupides histoires de bienséance, mais parce qu’elle n’avait jamais pu mobiliser deux actions aussi dissemblables que la parole et la mastication en même temps.

— Finis ton jus d’orange !

Janine tenait à ce que cette fois soit la bonne. À trente-huit ans, sa Berthe commençait à sérieusement l’encombrer. Elle avait dans l’idée de se mettre à la colle avec Marcel, son amant. Ce dernier attendait depuis sept ans que la jeune beauté se trouve un galant pour venir aménager avec sa mère. Il avait lui aussi été cycliste Marcel, mais en moins prestigieux que Felice. Il avait fini une fois septième de la ronde de Moissac, mais rien de mieux. Janine s’était donc décidée à prendre les choses en main. Elle avait procédé elle-même au casting. Elle s’était fendue de trois gros billets pour inscrire sa Berthe sur un site de rencontre spécialisé dans les cas difficiles. Elle avait commencé par évincer tous ceux qui, mêmes sinistrés au physique, avaient fait un semblant d’études. Sa Berthe ne brillait pas par sa culture... elle avait d’autres qualités. Janine s’était ensuite attaquée au physique des candidats. Elle avait trié les trop beaux et les pas assez moches, les malheureux qui n’avaient pas l’air suffisamment désespérés pour accepter « d’aller plus loin » avec sa Berthe. Tous ceux qui avaient moins de cinquante ans, avaient aussi fini à la corbeille. Il fallait à sa fille un homme mûr, limite blette. Un de ces gars capables de regarder « des chiffres et des lettres » depuis trente ans, sans avoir fait le plus infime progrès en calcul. Bref, elle avait ramené la liste des 67 candidats insolites proposée par le site, à trois types qui, au vu de leur physique et leur CV, semblaient à la limite de postuler pour une aventure animalière. 


Berthe était si nerveuse qu’elle avait peur de s’emmêler les pinceaux dès la prise de contact. Elle plaida une ultime fois pour qu’on file un coup de scie à métaux aux talons et les ramène à de plus humaines proportions. Janine avait été inflexible, lui vantant la beauté de ses mollets ainsi rehaussés. Les deux femmes s’étaient longuement concertées pour publiciser un peu son profil sur le site. La belle s’était inscrite sous le prénom de Vanessa. On lui avait aussi remonté la taille et rabaissé le poids pour la faire rentrer dans des normes à peu près acceptables.

— Pense bien à aller aux toilettes avant de partir ! Et vide-toi complètement !

Voilà... les dés étaient jetés. Les deux femmes se tassèrent tant bien que mal dans la voiturette de Berthe, il faut dire que Janine n’avait plus sa prestance du temps d’Olida. La voiture protesta et sembla même se mettre en grève. Elle finit quand même par lentement se mettre en branle. Tout le long du trajet, Janine fit ses ultimes recommandations... De bien regarder le prétendant dans les yeux d’abord. C’est des yeux qu’elle était la plus belle sa fille, alors autant fixer là-dessus l’attention du bonhomme... De marcher dignement jusqu’à la table ensuite, puis de ne surtout plus en bouger... D’éviter de roter sans arrêt comme à son habitude et de ne pas porter son doigt à son nez... De rire poliment à tout ce qui, chez la victi... le prétendant, ressemblerait à une vanne. De penser à sourire avec les yeux et de ne pas insister plus que ça sur sa virginité.

Marcel les attendait au Bilto, un bar PMU près de la salle où devait se tenir le casting. Il prit le bras de Janine et, ensemble, ils regardèrent Berthe s’éloigner vers son destin. La poupée traversa la rue en tirant des bords et se dirigea vers cette porte qui abritait leurs espoirs à tous. On lui remit un numéro de table et une sorte de badge avec Vanessa écrit dessus. Elle le refusa dans un premier temps avant de se souvenir que c’était son prénom de scène. Elle gagna la table sept avec toute la dignité dont ses putains de talons ne l’avaient pas dépossédée et attendit nerveusement qu’un des candidats la rejoigne. Il se présenta et se planta face à la chaise qui lui était dévolue en tentant vainement de la regarder sans les yeux. Un regard à ses notes et Berthe l’identifia comme l’épicier du XXe qui avait avoué souffrir d’un très léger strabisme, divergeant de partout. Elle lui fit signe de s’asseoir en prenant le petit air mutin qu’elle avait travaillé toute la semaine devant le miroir de la salle de bain. Il en reloucha de plus belle, ne sachant comment interpréter cette grimace et croyant qu’elle marquait une quelconque désapprobation.

— Berth...issa... Je veux dire Vanessa, lui dit-elle en tapotant son badge comme s’il s’était agi là d’une pièce d’identité incontestable.

— Mauric... Brandon ! lui répondit-il d’une voix zézayante et chevrotante à la fois en donnant un petit coup d’index au sien.

La glace était rompue.

Lorsque le deuxième candidat, se présenta un quart d’heure plus tard, Maurice et Berthe s’excusèrent auprès de lui et se levèrent. Ils quittèrent l’établissement avec une telle célérité que Berthe en perdit tout son savoir-faire en matière de marche sur échasse. Ses chevilles se mirent à partir dans tous les sens et elle s’accrocha si fort au bras de son futur amant qu’il lui resta dans les mains et qu’elle tomba lourdement sur le carrelage en l’emportant dans sa chute. Cette chute et cet arrachage de membre, même s’il s’avéra très vite évident pour tous qu’il s’agissait d’une prothèse, jeta un froid dans la petite assemblée. Le candidat, laissé en plan à l’heure de se présenter devant Berthe, ne semblait pas trop avoir apprécié le camouflet et les regardait comme un pitbull couvert de tiques affamées à qui l'on est en train d’ôter la muselière.
Maurice aida sa conquête à se relever à l’aide de son bras valide. Elle le regarda d’un air interrogateur en semblant lui demander si celui-là ne risquait pas de se décrocher aussi. Tous les deux éclatèrent de rire. Sitôt relevée, Berthe posa ses chaussures devant la dame de l’entrée en lui faisant un clin d’œil qui se voulait égrillard et en la remerciant pour tout.

Marcel et Janine fumaient Gauloise sur Gauloise depuis l’entrée de la petite dans cette salle qui risquait bien de constituer leur dernière chance d’accéder à un peu de tranquillité d’esprit et de corps. Lorsqu’ils la virent ressortir sans chaussures et toute pleine de spasmes et de larmes, ils furent d’abord convaincus d’assister au naufrage de leur future intimité. Un type la rattrapa alors en tenant son bras gauche dans sa main droite. Il fut vite évident que tous les deux pleuraient de rire et le vieux couple d’amants en fut presque plus effrayé que soulagé. Berthe leur fit un grand geste avant de s’engouffrer dans l’entrée d’un petit hôtel qui jouxtait le PMU. Son manchot les regarda d’un air interrogateur puis, comme dans le doute, leur fit lui aussi un petit signe avant de prendre le sillage de sa conquête.

Janine manqua défaillir et se demanda brusquement ce qu’un gendre manchot pourrait bien apporter à sa vie de problèmes inattendus. Marcel la soutint fermement et la traîna à l’intérieur du PMU en réclamant deux calvas bien dosés. Il était 9 h 30 et le patron les servit en les reluquant avec pitié. Janine s’enfila sa dose d’une seule et nerveuse gorgée. Elle se retenait pour ne pas filer à côté afin de coller son œil et son oreille à la porte de l’amour, pour intercepter les sons du coït et voir si tout se passait bien. Janine avait commencé par attirer l’attention de sa fille sur ce moment si important de la vie alors que cette dernière venait de fêter ses quinze ans. Elle n’imaginait pas sa petite Berthe tenir vingt-sept longues années avant d’être en situation de profiter de ses conseils.

Mais Berthe avait tout oublié depuis longtemps et, voyant enfin l’objet, elle poussa un petit cri de surprise. Il faut dire que ce n’était que le deuxième qui s’offrait à son regard. Le tout premier, elle n’avait fait que l’apercevoir dans un film. Il se balançait devant Gérard Depardieu avec l’air d’un empereur Romain en visite dans un pays occupé. C’est du moins ainsi qu’elle le vit. Celui de son Marcel était quand même autrement plus fringant et, même si elle ignorait encore comment s’en occuper, elle sentait confusément qu’elle était à deux doigts de changer de dimension. Qu’elle s’apprêtait à pénétrer dans un pays où elle passerait, dorénavant, toutes ses grasses matinées.

PRIX

Image de Printemps 2019

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CLASSEMENT Nouvelles

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Patrick Gibon · il y a
hilarantes les minettes!
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Samia.mbodong · il y a
De l’humour à revendre, un très bon moment de lecture
Bravo et merci je soutiens.

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Julia Chevalier · il y a
Un grand brin de folie. Bravo
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien menée et pleine d'humour ! Mes voix ! Une invitation à assister au “Sommet des Animaux” qui est également en lice pour le Prix Short Paysages 2019 ! Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-sommet-des-animaux

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Landry des Alpes · il y a
Bravo, vous avez bien écrit, j'ai bien ri !
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Petite Balabolka · il y a
Très joli moment de lecture, merci !
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Agah · il y a
très drôle
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Ginette Vijaya · il y a
Un moment hilarant ! La vie est pleine de surprises comme l'amour !
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Chantal Noel · il y a
Merci pour ce bon moment de lecture ! :-)
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JACB · il y a
Le coup de foudre ne s'explique pas, on peut en perdre ses moyens, avoir les bras qui en tombent! les scènes et le personnage de votre texte pourraient être mis à l'écran, c'est très drôle, merci pour le rire Camille!
paysages et bricolage sur ma page si ça vous tente, bonne chance à vous!

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